La liberté de grimper

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( aiton Rebujjat L' été dernier, le temps ayant été en général beau, il y a eu bien des accidents. A la fois beaucoup trop, c' est évident, et peu si l'on tient compte, entre autres, de deux données: le nombre des personnes Lundi 24 juillet: Quatrième et dernière étape: Macugnaga Col du Monte Moro-Mattmark-Stalden 0 Ê - CM m 00 CN ( 0 3000 2800 2600 2400 2200 2000 1800 1600 1400 1200 1000 y "

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! s0 S. S v. téléphériqueautocarqui vont en montagne est chaque année en forte progression, et. d' abord, l' alpinisme est un sport où le moindre faux pas peut se payer très cher. En football on se déboîte un ménisque, à ski on se casse une jambe, en montagne, c' est souvent plus grave. Par ailleurs, alors que, si besoin est, on peut facilement et rapidement quitter un terrain de sport, une fois engagé dans une ascension il faut encore en revenir.

En 1885, Paul Hervieu publiait un roman dont le titre sera régulièrement repris par les journaux: l' Alpe homicide, titre qui a d' autant plus de succès qu' il est faux. Ce n' est pas l' Alpe ( qui est ce qu' elle est ), mais l' alpiniste qui, parsa faute: erreur, oubli, négligence, vanité, maladresse, inattention... provoque son accident. Dans tout sport, il y a les règles du jeu, et, ici, en font partie le rocher solide mais tout autant le rocher délité, la neige bonne à cramponner mais tout autant la neige pourrie, le beau temps mais tout autant la tempête... De plus, il est seulement logique que, selon l' orienta et l' altitude, soit sensible l' action du soleil, des images et des vents, et qu' en même temps, ici comme ailleurs, existe la pesanteur: pour les pierres, les séracs et la neige... et même pour les merveilleux et si légers flocons qui, normalement, naturellement, peuvent sous certaines conditions ( rupture d' équilibre thermique ou mécanique... ) partir en avalanche '.

D' autre part, personnaliser la montagne: « L' Alpe homicide », lui prêter des intentions: « La montagne qui tue ou qui se venge », ou encore: « La déesse qui réclame ses victimes»2, est enfantin, faux et trompeur, car c' est là une façon habile d' innocen le grimpeur. De plus, assez souvent, les expressions alpines ont une consonance militaire: « A l' assaut de... l' Himalaya » et montrent une solide vanité: « Tel grand sommet vaincu », ou mieux: « Tel grimpeur... vainqueur de tel sommet », le tout accompagné de la séquence, semble-t-il inévitable, des drapeaux au sommet. Démonstration inutile, déplacée ou, plus exactement, pas à sa place; quand oubliera-t-on définitivement les drapeaux? L' homme n' a jamais vaincu une montagne; il la gravit, ce qui est déjà très bien et même merveilleux: sur un sommet, un homme est admis un instant dans une intimité.

DANGER ET DIFFICULTÉS La pratique de l' alpinisme comporte des dangers objectifs, qui tiennent à la montagne: chutes de pierres, avalanches... et surtout, parce que moins prévisibles: mauvais temps, orage, foudre; et des dangers subjectifs qui tiennent à l' alpiniste.

Ces dangers, leur éventualité, parfois leur mi-toyenneté, loin de la faire oublier, doivent conduire le grimpeur à bien marquer la différence entre la notion de difficulté qui est belle, saine, solide, et la notion de danger qui est facile et morbide, notions si différentes et que l'on confond si souvent en montagne et ailleurs.

.'Sous un certain angle, heureusement qu' existent les avalanches qui, en principe, limitent les constructions dans les stations et ménagent ainsi, en été, des espaces verts.

2 Maurice Herzog, Pans-Match. i(11]iun 1979.

Même jeune, je n' ai jamais eu qu' une considération relative pour la prudence qui, par imprécision, ne veut pas dire grand-chose, et qui, dans certains cas, est un paravent à la lâcheté. L' impor, c' est la lucidité: bon sens, compréhension, imagination.

LA SÉCURITÉ STÉRILE Plus d' une fois, normalement engagé dans des grandes courses: Jorasses, Cervin, Annapurna à la descente, Eiger, pilier Bonatti aux Drus, j' ai eu à faire face à une accumulation de difficultés et de dangers, et c' est bien là que la lucidité est si importante. Et d' ailleurs, dans ces cas, naturellement, des forces qui étaient en nous et qui dormaient se réveillent... A la condition que la croisade de la « sécurité », dont nous sommes l' objet d' une manière générale d' ailleurs, n' ait pas complètement anéanti les beaux ressorts que la naissance nous a donnés « Admirez Jacques Lajfitte, admirez Eric Ta-barly, mais vous, restez sages, c'est-à-dire somnolez et ne rous réveillez que pour contempler, bien calés dans votre fauteuil de télévision, les exploits des autres qui courent pour vous. » Triste, misérable sécurité, vilain mot qui conduit à condamner l' enthousiasme, c'est-à-dire la meilleure part de la vie. D' ailleurs, ne vivez pas; contentez-vous d' exister, c' est plus simple et plus sûr! On cherche toujours à ajouter des années à la me sans se soucier de donner de la vie aux années.3 Entre autres accidents cet été, il y a eu celui d' une équipe de scouts à la brèche du Monétier, dans le massif des Ecrins. Mon propos n' est pas dans le déroulement de cet accident, mais dans cette incroyable nouvelle: « Leparquet de Gap décide de poursuivre.»* Et, entre autres commentaires: « C' est la première fois qu' en France une telle initiative judiciaire est prise. » Belle première! « Elle a pour but de mettre fin une bonne fois pour toutes à l' irresponsabilité de certains qui engagent des alpinistes très novices dans des courses qui dépassent leurs possibilités. » Oui, il est possible que le ou les chefs aient commis des erreurs:

-! Pierre Renaud.

4 Le Dauphiné libéré. 21 juillet 1979- mauvaise estimation de la difficulté, équipement insuffisant... Mais leur première erreur est, clans notre société, de porter en eux, non pas le désir de la sécurité, tranquille, stérile et sans cœur, mais un bel enthousiasme et une rare générosité. Pour ma part, si je suis devenu alpiniste et guide, c' est parce que, sans être scout, quand j' avais quinze ans et même moins, trois compagnons, de dix-sept à vingt ans, nous emmenaient, quelques camarades et moi, faire des randonnées, entre autres à Ailefroide et au glacier Blanc, non loin de la brèche de Monétier on se trouvaient les scouts.

Est-ce une coïncidence? Dans le même journal, exactement 4 centimètres au-dessous de cet article: « Le parquet de Cap décide de poursuivre », il y en avait un autre: « Arrestation des auteurs, dix-neuj et seize ans, de l' attaque de quatre stations-service. » Et je me dis: peut-être que ces deux garçons, quand ils avaient quelques années de moins, n' ont pas eu la chance de trouver quelqu'un qui aurait pu les aider à dépenser, à utiliser sainement les désirs, l' ar et la vigueur par moments irrésistibles que chaque enfant porte en lui. Et puis, quel est l' alpi qui n' a jamais commis d' erreur? A commencer par moi, je n' en connais point.

CONDAMNER I. " F. N T HO V SI A S M E?

Il y a vingt-neuf ans. un de mes compagnons de l' Annapurna, Maurice Herzog, devenait célèbre, un peu héros national et exemple pour la jeunesse. Cela pour plusieurs raisons. Au premier chef, l' as elle-même, mais également parce qu' il rentrait meurtri. Et il n' est pas sûr que sans les mains gelées et amputées, dues - il est juste de le reconnaître - à deux erreurs consécutives: perdre ses gants et ne pas en avoir de rechange, comme cela est indiqué dans tous les manuels, et sans les pieds gelés dos à des chaussures déficientes, l' An aurait eu un retentissement aussi fort. Est-ce une raison pour condamner l' enthou?

Les montagnes, comme les mers, les rivières, les forêts, les déserts, sont nos terrains de jeux. En bas, deux hommes une cordée mille fois minuscules. Tout en haut, le sommet. Mais lorsque nous aurons atteint la cime, qu' on ne se méprenne pas: dans nos escalades faciles ou difficiles, il ne s' agit pas de victoire sur un sommet. Peut-être pour-rait-on parler de victoire sur soi-même? Je pense que c' est plus simple que cela: la naissance nous a donne un corps, des muscles, un cir or, une âme; elle nous a apporté aussi - qu' on le veuille ou non - des ardeurs, des élans. Les montagnes, mais il n' y a pas qu' elles, sont des terrains on l'on peut utiliser ce que gratuitement la nature nous a donné de meilleur. Car ils existent bien, au fond de nous-mêmes, le désir, puis le plaisir de jouer et de respirer, c'est-à-dire de courir, de sauter, de nager, de grimper... en quelque sorte d' être fidèle chaque matin à la fidélité du soleil.

Il y a dix ans, l' homme est allé sur la lune. A la seconde. Magnifique exploit. Les commentaires de la presse, de la radio, de la télévision, étaient plus qu' enthousiastes, donnant l' impression que l' homme était maître de tout! Et pourtant, sitôt après le vol, quand la glorieuse capsule est arrivée dans l' Océan baptisé Pacifique en 1522 par Magellan, elle n' était plus qu' un bouchon ballotté par les Ilots, et il a fallu deux heures pour la récupérer. Cela ne m' a pas déplu, et j' aurais aimé qu' Armstrong, qui avait eu des commentaires et même des pensées « élevées » durant le vol, dise quelque chose comme ceci: « .\ors sommes bien jati-gués. ous voudrions bien rentrer à la maison, mais, finalement, c' est très bien ainsi, car si Vhomme va sur la lune à la seconde, heureusement il ne calme pas la tempête. » De même, il ne conjure pas les avalanches, l' orage, la foudre. Si je rate une course par ma faute, je suis bien mécontent contre moi-même: si je la rate par la faute de mon compagnon, je suis mécontent contre lui. Mais si nous devons renoncer parce que le temps ou les conditions ont change, j' aurais certes préféré que le beau temps tienne et que nous réussissions, mais je ne dis rien: avant la chance d' avoir un métier qui dépend de la nature, j' accepte sans détour qu' au de moi les grands vents fassent comme bon leur semble.

L' alpinisme n' est pas une question de réglementation que, sous prétexte de sécurité, on voudrait peu à peu nous faire admettre. Ce n' est pas non plus une affaire de tribunaux et de condamnation: c' est une question d' éducation et de compréhension. Tout le reste n' est que paroles et papiers inutiles.

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