La Nidelgrete - Une Légende de la Vallée d'Urseren

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Une légende de la Vallée d' Urseren: La Nidelgrete1

Dans la Vallée d' Urseren, non loin d' Ander, on peut voir, encore aujourd'hui, un puissant piton rocheux blanc. Il a dû se détacher haut dans la montagne, voilà des millénaires, se précipiter dans l' abîme avec un gigantesque fracas, et rester planté dans le sol mou, au bout de sa course. Jadis, quand les habitants de la vallée savaient se raconter, dans les longues veillées d' hiver, de curieuses et étranges histoires, la légende s' est emparée de ce piton rocheux, qui s' est chargé alors d' une autre signification. Nous allons vous la relater.

Là-bas, en effet, où s' érige maintenant ce bloc de pierre, s' élevait autrefois une maison dont la propriétaire, maigre comme un clou, était une vieille femme qu' on appelait la Nidelgrete2. On la' Tirée de L' ours et autres légendes suisses de bergers, de Peter Kilian, Zurich. Publication des Editions Friedrich Reinhardt, Bale.

2 Littéralement: Marguerite à la crème.

craignait comme la peste et on l' évitait avec une angoisse au cœur, car depuis longtemps le bruit courait qu' elle était sorcière et que le Malin logeait avec elle sous son toit. Comment expliquer autrement ses richesses? Car la Nidelgrete avait beau ne garder qu' une seule vache dans son étable, celle-ci donnait plus de crème que cinquante des meilleures vaches laitières quand, au temps de l' estivage, elles se plongent jusqu' au ventre dans l' herbe la plus aromatique.

D' où provenait donc une telle bénédiction, une telle abondance de crème? Il y avait là-dessous, de toute évidence, main du diable et sorcellerie.

Or, à cette époque, demeurait, à un jet de pierre tout au plus de la maison de la Nidelgrete, un pâtre qui s' éreintait de travailler du premier janvier au trente et un décembre, et qui pourtant ne s' enrichissait pas. Il semblait même qu' il allait s' appauvrissant chaque année un peu plus. Toujours plus souvent il lui arrivait d' errer, la nuit, autour du chalet de sa riche voisine, de sorte que la jalousie et la convoitise, à force de lui ronger l' âme, aigrissaient de plus en plus son existence. Un jour vint où il ne put plus contenir son envie: il voulut enfin savoir comment cette sale vieille, sans remuer le petit doigt, parvenait à se faire autant de crème, et il se surprit pour la centième fois à murmurer, plein d' une fureur rentrée et impie: « Et puis, zut pour moi! que la vieille sorcière ait mon âme, mais maintenant je veux savoir une bonne fois et voir de mes propres yeux comment elle pratique! » C' est ainsi qu' un soir, à l' heure de la traite - il faisait déjà sombre - il se glissa comme un voleur dans l' étable de sa voisine et se cacha derrière la crèche.

Il n' eut pas à prendre patience longtemps. Bientôt il entendit la vieille aller et venir dans sa maison, et peu après, traînant la savate et portant le seau à traire, elle entra dans l' étable. Elle gratta sa vache au front parmi ses poils crépelés, tapota amoureusement son fanon ridé, murmura de sa voix enrouée et croassante de petits noms tendres incompréhensibles, tout en riant sous cape et en ronchonnant, bref elle se conduisit en tout de façon fort singulière.

Le pâtre se tenait accroupi, sans bouger, dans sa cachette, mais guettait en écarquillant les yeux dans l' étable presque obscure, et dressant l' oreille comme jamais encore en sa vie.

C' est alors que la Nidelgrete s' assit sur sa chaise à traire et plaça une petite cruche de terre dans son seau. Et sans arrêt, marmottant pour elle-même à voix basse, de sa bouche édentée, elle titillait les trayons, faisant en outre force signes étonnants et gestes bizarres.

Le berger, ensorcelé, retenait son souffle, et les yeux lui sortaient presque des orbites, car il ne voulait laisser échapper aucun son, aucun mouvement de la vieille.

Celle-ci commença à traire lentement et prononça tout à coup distinctement ces paroles:

« Pot magique et pouce au trayon, Ce soir je n' en veux qu' un cruchon !» Trois fois elle répéta cette formule, puis elle se tut, et voilà qu' au même instant la crème écumante bouillonna dans le seau qui, en un tournemain, se trouva plein, rempli de bonne crème à ras bord.

La vieille prit le seau, cajola et caressa de nouveau amoureusement sa vache et, traînant la savate, sortit de l' étable en riant silencieusement sous cape.

A peine était-elle dehors que notre pâtre sortit en rampant de sa cachette et, tout débordant de joie, se frotta les mains, avec le visage triomphant de celui qui aurait découvert la pierre philoso-phale. Ses yeux étincelaient d' allégresse et de cupidité. Enfin! enfin il savait comment l' infâme sorcière procédait! Comme si on avait lâché sur lui des chiens méchants, il courut à son chalet à travers le pré noyé de nuit, tout en se répétant sans cesse à lui-même la formule magique, afin de ne pas l' oublier. Il voulait éprouver immédiatement l' efficacité des paroles de la sorcière sur sa maigre vache à lui. Ce dont la Nidelgrete était capable, il devait le réussir lui aussi. A vrai dire, il n' allait pas se contenter d' un unique et misérable petit pot de 21A l' arête sud-est du Winterstock 22 Montée au Galenstock Photos al et 22: Chlaus Lötscher, Littau 23 Vue du Galenstock en direction du nord-est Photo Hans Rätzer, Uster 24 Vue du Nägelisgrätli sur le Galenstock 25 Lac du Grimsel, vu du Nägelisgrätli 26 Bergsee au-dessus de la vallée de Göschenen; Glacier de Damma et Dammastock crème, ce serait ridicule! Plus il tirerait de crème, magiquement, du pis ramolli de sa bête, plus vite il deviendrait le berger le plus riche, loin à la ronde. Oui, tout de suite, il voulait avoir deux seillons pleins de crème! Tout transpirant d' une ardeur fébrile, il les porta dans l' étable et barri-cada la porte, afin que personne ne pût surprendre son secret et lui voler la formule qu' il avait lui-même volée.

Puis il cajola sa vache, mais uniquement parce qu' il avait vu la Nidelgrete le faire. En temps ordinaire, en effet, il n' était qu' un pauvre imbécile, un brutal, plus porte à distribuer les coups et les injures que les caresses. Impatient comme il était, et tout possédé d' une mauvaise convoitise, il prit encore moins de temps pour masser les trayons, mais il mit tout aussitôt le premier seau sous le pis et prononça précipitamment, coup sur coup, trois fois:

»Pot magique et pouce au trayon, Ce soir j' en veux plein ces seillons! » Et le miracle se produisit! La crème commença à bouillonner, épaisse et grasse, dans le seillon, que c' en était un vrai plaisir. Plein d' orgueil, le pâtre riait aux éclats. Et, dans sa jubilation, il se mit à danser tout autour de l' étable. Aha bouillonnait! Ah! ça écumait! Et comme elle montait dans le récipient! En un tournemain, le premier seillon se trouva plein, et elle commença aussitôt à remplir le second. Comme d' une source intarissable coulait la crème, qui déborda bientôt - et le pâtre ne savait comment arrêter cette bénédiction qui tournait à la surabondance.

« Halte! halte !» cria-t-il, riant encore gaillardement, tandis que déjà la crème se répandait sur le sol dégoûtant de l' étable. « J' en ai bien assez pour aujourd'hui. Suffit! Au nom du diable, ça suffit !» La crème, cependant, ne cessait de couler, et la pauvre vache commença à mugir de douleur. Décontenancé, puis tout d' un coup désespéré, le pâtre pataugeait dans le flot blanc qui montait rapidement, toujours plus haut. En un clin d' œil, le pauvre fou se trouva en détresse, jusqu' à la poitrine dans la crème. Il ne savait pas ce qu' il avait 27 Au Pizzo Lucendro: vue sur le val Bedretto Photos 24 a 27: L. Gensetter, Davos 28 Cours central de sauvetage à la Furka: transport d' un blessé 29 Sauvetage au moyen du treuil 30 En plein action de sauvetage 31Des spectateurs critiques suivent les opérations.

Photos 28 à 3 t: H. Vögeli, Zoug fait de travers, et il ignorait comment conjurer le charme. Il voulait s' enfuir, se sauver, mais la porte était bien barricadée, et il ne pouvait plus sortir! Déjà il criait désespérément à l' aide, appelant à lui la Nidelgrete. Mais personne ne l' entendait, et maintenant la douce friandise lui clapotait dans la bouche. Mais elle ne lui plaisait plus, maintenant qu' elle menaçait sa propre vie. Dans sa détresse et en proie à l' angoisse de la mort, il invoqua encore tous les saints qui lui revenaient en mémoire, mais en vain: le flot blanc lui couvrit la tête, et il périt misérablement, noyé dans le précieux et savoureux bain de crème.

La Nidelgrete, à vrai dire, avait entendu son appel au secours. Elle s' accroupit à califourchon sur le faîte de son toit et cria joyeusement, d' une voix stridente:

« Ce grand benêt s' est fourvoyé Et dans la crème il s' est noyé! » A peine le vent eut-il emporté ces mots que les montagnes devinrent encore plus ténébreuses et, tôt après, éclatait une épouvantable tempête. Mugissant et grondant, elle balaya la vallée, étouffa la voix sauvage, criarde et croassante de la sorcière sur son toit, et enveloppa toutes choses d' une morne obscurité. Lorsqu' elle faiblit et que les nuages d' encre s' éclaircirent enfin, la demeure du pâtre avait disparu sans laisser de trace et, à la place où était implanté, juste auparavant, le chalet de la Nidelgrete, s' élevait maintenant un bloc de rocher blanc, haut comme une maison. Mais dans cette pierre - ainsi le vent la légende -la sorcière tient prisonnier le pâtre, qu' elle doit surveiller de près jusqu' au Jugement dernier.

Traduit de l' allemand par G. W.

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