La Pointe de Luan et les Agites

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Avec 2 illustrations ( n08 59, 60).Par Ph. Bérard.

Les excursions dominicales régulières offrent à ceux qui sont retenus en ville toute la semaine, par une occupation sédentaire un moyen idéal pour se maintenir en forme moralement et physiquement. Mais pour pouvoir faire une course chaque dimanche, il faut savoir se contenter de quelques courses standard peu coûteuses et réserver les grandes courses pour les week-ends où le temps est exceptionnellement beau.

Les courses standard doivent comprendre un trajet en train aussi court et aussi rapide que possible et une excursion en montagne permettant de nombreuses petites variantes suivant le temps, la saison et l' aptitude des participants.

Depuis que la guerre nous a fermé la frontière française, la Pointe de Luan, avec traversée sur les Agites, est devenue l' une de nos courses standard favorites. Lorsque nous sommes en forme et que le temps est beau, nous agrémentons notre promenade de l' ascension de la Tour d' Aï ou de la Tour de Mayen.

De même que le village ensoleillé de Leysin passe inaperçu à côté de la ville sanatorium, les qualités touristiques de la région environnante ont été un peu éclipsées par ses qualités thérapeutiques. C' est ainsi qu' il n' existe pas de billet de sport pour cette station située pourtant dans les 1300 mètres d' altitude, mais seulement des billets du dimanche à partir d' Aigle.

Aigle a, par contre, l' avantage d' être à 101 km. de Genève et de bénéficier encore des surtaxes pour trains directs de la zone des cent kilomètres, et les C. F. F. délivrent des billets d' excursion pour cette station. Ces considérations de tarif nous ont conduits à ne prendre le train de Leysin que pour la montée, où l' économie de temps et de forces qu' il permet de réaliser est considérable, et de redescendre soit par Corbeyrier, sur Aigle ou Yvorne, soit directement sur Roche, par les Agites, ou même quelquefois sur Villeneuve, par le Pas à l' Ane.

Notre frontière genevoise ne faisant pas mine de vouloir déjà s' ouvrir cet été, il nous a semblé intéressant de faire mieux connaître cette région pittoresque. Les C. F. F. sont sans doute un peu plus chers que la S. N. C. F., mais ils offrent par contre un service beaucoup plus rapide et des trains plus nombreux. C' est ainsi que les Genevois peuvent être déjà vers 10 heures du matin à Leysin-Feydey avec le train de 07 07. La montée à pied, d' Aigle, est d' ailleurs aussi très agréable, tout d' abord à travers le vignoble, puis dans les taillis de chêne, les bois de fayards et par le village de Veyges. Un bon marcheur ne met qu' une heure de plus que le train.

Leysin et les Tours d' Aï.

La traversée de Leysin, avec ses sanas modèles, où l'on peut voir les convalescents dans leur lit sur les balcons bien aérés, nous fait réaliser notre privilège de pouvoir nous promener à notre guise dans la belle nature. Mais nous sommes étonnés de voir de nombreux malades avec la cigarette à la bouche, et nous ne pouvons nous empêcher de nous demander si quelques économies de cigarettes, dans la jeunesse, ne permettraient pas d' éviter, plus tard, des frais de sanatorium.

La route monte tout d' abord vers l' ouest, jusque tout près du paisible sana des Chamois, bien situé en dehors de la ville, au haut d' une clairière en face de la vue. Un sentier partant sur la gauche permet de monter à un très joli point de vue rocheux dit la Crevasse, ou la Forteresse, sur l' arête dominant la vallée du Rhône, puis, en revenant un peu en arrière, de descendre sur Corbeyrier, par Boveau.

Mais nous bifurquons aujourd'hui sur la droite, pour nous enfoncer dans la forêt par une route agréable montant en pente douce au flanc de plus en plus raide de la montagne. Les sapins s' éclaircissent bientôt et laissent apparaître tout le panorama des Alpes Vaudoises.

Nous entrons dans la curieuse région des lapiaz, rochers de calcaire gris clair aux arêtes tranchantes ou ornés de gracieuses stries s' amorçant toutes fines au sommet des blocs et descendant verticalement en se marquant de plus en plus profondément.

Ici et là, une pétrification de coquillage nous rappelle que, quoique ces roches soient actuellement dans les deux mille mètres, elles furent anciennement recouvertes par la mer.

Les deux Tours se dressent vers les nuages comme deux gratte-ciel aux étages en escalier; elles sont maintenant toutes proches, et un tournant de la route nous découvre le joli Lac de Mayen, au fond de la gorge qui les sépare. Un sentier s' élève au-dessus du lac vers une cheminée pas trop facile à escalader et aboutissant au col entre la petite et la grande Tour de Mayen. Mais le meilleur passage consiste à monter en spirale autour de la base de la petite Tour et d' arriver ainsi derrière le col, où l'on trouve le tout petit Lac Segray, avec un frais névé et des familles de soldanelles.

On peut alors atteindre le sommet de la Tour de Mayen par ses versants sud-est et sud-ouest et quelques rochers faciles ornés de lichens orange vif et de saxifrages rose carminé. De l' arête ouest, au pied d' un joli petit gendarme, on peut admirer le précipice de la paroi nord comme d' un balcon, en toute sécurité. On y aperçoit quelquefois le tychodrome, oiseau gris calcaire aux ailes rouge-blanc-noir. Il a un bec très fin et long de deux ou trois centimètres, qui lui permet d' attraper les mouches qui vivent nombreuses dans les fentes de rocher.

Mais comme nous voulons traverser sur les Agites, nous laissons la Tour de Mayen pour un autre dimanche. Nous passons les chalets de Mayen, mis aimablement à la disposition des touristes pour y faire halte lorsque le vent souffle en rafales ou que la pluie les surprend. La route longe maintenant le mur d' enceinte de la Tour d' AI. Cette muraille n' offre qu' un seul passage, qui est d' ailleurs facile à repérer, car c' est l' endroit où la route se rapproche le plus de la paroi, peu avant d' arriver au petit col d' où l'on redescend sur le lac et les chalets d' Aï.

Ce col est reconnaissable à la luge canadienne peinte en rouge, don du T. C. S. au Skiclub 1e Chamois, et qui est fixée verticalement contre une colonne renfermant le matériel de premier secours. Non loin de là, la paroi est coupée par un couloir facile à gravir et donnant accès au toit de la Tour, qui s' élève en pente douce mais en se rétrécissant jusqu' à ne plus former qu' une arête escarpée flanquée d' un petit chemin de ronde.

Il ne s' agit pas d' avoir le vertige, ni de faire un faux pas, et la descente doit se faire par le même chemin 1 Aussi, pour aujourd'hui, préférons-nous monter à la Pointe de Luan.

La Pointe de Luan.

Après avoir bu un bol de lait frais bien crémeux, qui nous désaltère et nous réconforte en même temps, nous quittons les chalets hospitaliers d' Aï et longeons le bord du lac, au pied de la Tour. La muraille, en cet endroit, forme comme une tourelle d' angle en surplomb. Un sentier permet de suivre le pied de la paroi, mais il est exposé aux chutes de pierres, aussi le laissons-nous à son habitué, le renard, qui prend des bains de soleil, couché dans l' herbe sèche dont la couleur se confond avec celle de sa fourrure.

De l' autre côté du lac se dresse la Berneuse; c' est aussi un joli point de vue d' accès facile, mais intéressant plutôt pour l' hiver, lorsque sa pente nord est " en belle neige poudreuse. Le vallon s' élargit et nous entrons dans une vaste combe de pâturages dominée par l' arête élancée de la Pointe de Luan, qui forme un épaulement de la Tour d' Aï.

A gauche, la brèche profonde du Col de Cœur, par où nous apercevons déjà les montagnes de Haute-Savoie, et d' où l'on peut descendre directement sur Corbeyrier, en été, naturellement, car le sentier est assez escarpé. Ce sentier se bifurque, un peu au-dessus de la forêt, et permet de rejoindre en courbe de niveau le Col de Luan, pour descendre sur les Agites.

Pour rendre la montée moins monotone, nous nous élevons en spirale dans la combe et atteignons bientôt l' arête de gauche, d' où nous découvrons déjà tout un ravissant panorama. Au-dessous de nous, un vallon doucement incurvé et tapissé d' une épaisse forêt. Seuls les bords du vallon ont été mis en pâturages. C' est que la forêt pousse sur un ancien éboulement de la Pointe de Luan, qui forme une immense étendue de blocs moussus et ne pourra jamais être défriché. A gauche, les pentes abruptes de la Pointe de Riondaz, rabotées par les avalanches, et plus loin, la clairière du Col de Prafandaz, reliant le sanatorium des Chamois au village de Luan, dont nous pouvons dénombrer les chalets à nos pieds.

Nous grimpons le dernier reck en suivant le faîte de l' arête. Les couches calcaires horizontales rendent le terrain de cette région particulièrement facile. L' arête forme un escalier naturel dont les marches sont bordées de solides touffes d' herbe.

Et nous voici arrivés au sommet. Le Léman nous récompense de nos efforts en nous offrant un tableau enchanteur. Ce beau lac bleu faiseur de rêves, comme dit Trilby. La côte de Savoie, vue en enfilade, fait ressortir tous ses caps et ses golfes, qui se silhouettent en vert sombre sur l' azur brillant de l' eau. La côte suisse, avec le vignoble de Lavaux et le château de Rivaz, est visible jusqu' à Vevey, puis dissimule ses palaces derrière la belle forêt d' Arvel, dont l' arête accidentée descend jusqu' à la plaine du Rhône; le fleuve fait disparaître son eau boueuse sous la surface bleue du lac finement striée de vagues qui semblent immobiles à cette distance.

Tout à l' horizon, le Jura étend sa ligne sombre ponctuée de sommets herbeux, par-dessus les Rochers de Naye, jusque vers la Suisse alémanique. Plus à droite, le fouillis des Alpes Fribourgeoises, avec la Dent de Corjon au rude profil, et tout au fond les Gastlosen effilés.

Le coup d' œil sur les deux Tours, toutes proches età peine plus élevées, est magnifique. C' est ainsi que la vue est souvent plus belle encore sur un sommet voisin plus modeste que sur le sommet principal, qui peut alors se camper dans sa plus fière posture en ne cachant que quelques degrés de l' horizon.

Dans le cas particulier, ce sont les Bernoises qui sont sacrifiées, ainsi que la chaîne des Diablerets que nous avons pu d' ailleurs admirer à loisir en montant. Mais les Muveran et les Dents de Mordes apparaissent bien haut au-dessus de la Berneuse et laissent voir dans leurs échancrures de nombreux sommets valaisans, du Rothorn au Grand C.ombin. Au-dessus du Rhône qui brille dans le défilé de St-Maurice, tout au loin sur le ciel clair d' Italie, les silhouettes du Grivola et du Gran Paradiso. Puis le massif du Mont Blanc et les Dents du Midi complètent le tour d' horizon.

Après avoir savouré notre lunch assaisonné d' air pur de la montagne, nous faisons un petit farniente, étendus sur l' herbe, en découvrant encore dans le paysage immense qui nous entoure mille détails pittoresques. Nous sommes séparés de la chaîne de l' Aveneyre par la vallée retirée de l' Eau Froide, que nous parcourons à vol d' oiseau en arrêtant notre regard à chaque chalet; les uns sont au bord d' un lac, les autres au milieu d' une clairière perdue dans la forêt. C' est dans cette vallée que nous allons maintenant descendre.

Nous suivons l' arête plongeant vers le Léman. Le sentier contourne bientôt par la droite une petite pointe où commence une pente raide triangulaire aboutissant à la combe de Tompey. A gauche, le: Scex des Nombrieux, à droite, le Par es Fées, pratiquement inaccessible, dernier refuge des edelweiss, paraît-il. Au fond du vallon, on aperçoit une boucle de la route des Agites. La descente dans la pente d' herbe rapide nous fait mal aux genoux, et nous regrettons un instant les grands lacets que tracent nos skis en hiver de l' une à l' autre des deux arêtes escarpées qui bordent la pente. Aussi sommes-nous heureux de marcher ensuite sur une bonne route à plat égayée de mélèzes aux fraîches couleurs.

Les Agites.

Pour traverser sur Villeneuve, il faudrait suivre cette route en amont, en passant près du petit Lac de Nairvaux, au pied d' une paroi de rochers noirs, puis remonter sur l' autre versant en sens inverse jusqu' à la première brèche de l' arête à l' entrée de la forêt; on y découvre un petit sentier descendant un couloir rocheux, le Pas à l' Ane, puis zigzaguant dans des bois magnifiques pour aboutir au haut du vignoble de Villeneuve, surchauffé par la réverbération du lac.

Mais nous prenons au plus court, en aval, et, laissant sur la gauche l' ancienne route conduisant au petit col désaffecté, nous suivons la nouvelle route en courbe de niveau. Après avoir traverse une dernière tombe boisée, nous arrivons aux Agites, où nous faisons halte sur la galerie d' un chalet pour mieux contempler le pâturage en pente douce qui s' avance au-dessus du lac, comme une terrasse, bordé de hauts sapins blancs.

En continuant par la route qui descend vers la gauche, nous pourrions traverser le beau tunnel aux nombreuses embrasures, taillé dans le roc au-dessus d' une gorge sauvage, puis atteindre Corbeyrier, par Luan.

Mais nous avons pris goût à la solitude paisible de la vallée de l' Eau Froide. Nous préférons donc descendre dans le pâturage où chaque chalet invite à la halte contemplative. Sur le pignon de l' un d' eux, nous relevons cette inscription, dont nous respectons l' orthographe: « Jean François Veillard et son épouse Marie Georgine née Viret ont fait construire ce chalet... » «... Ne nous reposons point sur la vertu de nos pères et de nos aïeux, soyons nous même gens de bin. » Non loin de là, un énorme tronc de sapin noirci abattu par la foudre est étendu sur le sol et dresse vers le ciel ses branches éplorées.

Le pâturage forme ensuite un petit vallon, puis une dernière terrasse, sur la gauche de laquelle un portail indique où commence le charmant sentier forestier qui descend sur Roche. Nous traversons alors une forêt superbe, véritable jardin botanique; genévriers et houx grandissent à l' abri de hêtres et de sapins immenses. Le sol est tout semé de primevères, d' hépatiques et de violettes. Plus bas, ce sont des fougères aux feuilles lisses ornant des rochers moussus.

Et c' est ainsi qu' en admirant toute cette végétation, parfois animée d' un fugitif chevreuil ou d' un timide écureuil, nous arrivons au tranquille village de Roche, partagé entre l' industrie de la pierre et celle du vin blanc. En attendant notre train tram, nous essayons de reconnaître, dans les pentes boisées que nous venons de traverser, les méandres de notre sentier. On peut aussi descendre de la vallée de l' Eau Froide par un autre chemin, tantôt longeant le torrent, tantôt le surplombant, et passant près d' une très jolie chute avec des rochers finement travaillés par les eaux.

Cette région est belle en toutes saisons, courses de soleil, de feuillages, de neige et de fleurs.

Die Alpen - 1943 - Les Alpes.13

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