La première tragédie alpestre

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Par Claire-Eliane Engel.

Il ne s' agit pas de déterminer la date du premier accident arrive en montagne: il doit être contemporain de l' apparition de l' homme dans le monde préhistorique. Dans les Alpes, les innombrables croix qui jalonnent les routes et les pentes racontent des tragédies, remontant à un âge où les habitants des hautes vallées, loin de rechercher les montagnes, les subissaient, pour ainsi dire. Mais je voudrais parler ici du premier accident d' alpinisme, de celui qui semble du moins avoir été le premier.

Il s' est produit en août 1784; et l' alpinisme était encore bien jeune. Presque toutes les grandes cimes sont vierges. On explore les grands glaciers, on cherche la voie du Mont Blanc. Mais les voyageurs, depuis huit ou neuf ans, songent à regarder les montagnes et vont visiter les vallées qui les entourent et même escalader les premières pentes. On a retenu les leçons de Ramond, de Bourrit, de de Saussure — pour ne pas parler de Rousseau, qui, sur ce point, n' a rien enseigné.

La victime du premier drame est un Genevois, Ami Lecointe. Il a vingt-huit ans; il est banquier. Son père, Gédéon Lecointe, est pasteur et professeur des langues orientales à l' Académie de Genève. Au début d' août 1784, la famille Lecointe se rend à Chamonix, accompagnée par un ami du fils, un jeune Anglais nommé Hill. Voyage déjà classique: cet été même, Gibbon se plaignait de la cohue des voyageurs qui séjournaient à Lausanne, allant aux glacières de Savoie ou en revenant. Les Lecointe et leur ami montent au Montenvers. Et le récit qui suit se trouve dans une lettre inédite de Guillaume-Antoine de Luc à son frère Jean-André, le célèbre naturaliste, fixé alors à Londres. Elle est conservée à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève ( Papiers de Luc, vol. A, dossier I ):

« Genève, 17 décembre 1784.

... Voici l' histoire du pauvre Lecointe. Ils étaient allés en famille aux glacières et avaient dans leur compagnie un M. Hill, Anglais ( de famille Quaker ). Ils montèrent ensemble le Montenvers. Après qu' ils eurent vu le Glacier des Bois, Lecointe et Hill quittèrent la compagnie pour monter du côté du Mont Blanc, leur disant qu' ils pourraient redescendre avec les guides et qu' ils les rejoindraient à Chamonix. Lorsqu' ils se déterminèrent de revenir, ils manquèrent la route à la descente, prenant trop du côté, de la vallée. M. Hill, plus pratique ( sic ) des montagnes, trouva que la pente qu' ils traversaient devenait trop rapide et par cela même dangereuse, parce qu' elle se terminait par des rochers à pic. „ Il faut nécessairement que nous retournions, dit-il à Lecointe, pour prendre plus sur la droite. " Lecointe, déjà fatigué, trouva qu' il serait trop pénible de remonter et persista à vouloir continuer la même route; son compagnon insista et il s' obstina. M. Hill le laissa et rebroussa chemin. Arrivé au Montenvers, il n' y trouva point Lecointe, qui aurait dû y être avant lui; il eut de l' inquiétude; il rencontra un de leurs guides qui leur venait au devant, il lui indiqua l' endroit où il avait laissé son compagnon. Le guide augmenta ses craintes en lui disant qu' il était dangereux et qu' on n' y passait jamais. Ils crièrent, personne ne répondit; il leur restait encore la faible espérance de trouver Lecointe à Chamonix: il n' y était point et toute la nuit se passa sans qu' il parût. A la pointe du jour, on envoya à sa recherche et on ne trouva que ses débris au fond de ces mêmes rochers au-dessus desquels il s' était obstiné de vouloir passer. » Accident banal et navrant. Où s' est produit exactement? A l' ouest du signal des Charmoz, probablement; au voisinage de la moraine des Nantillons où la pente est raide et les éboulis instables. Le guide qui retrouva le corps était le Grand Jorasse, Jean-Baptiste Lombard de son vrai nom, l' un des bons guides de la vallée. Le même été il devait faire une tentative au Mont Blanc avec Bourrit.

La nouvelle de l' accident, l' attente anxieuse de toute la nuit et la découverte du corps créèrent une violente émotion à Chamonix: c' était la première fois qu' un pareil drame se produisait. Plusieurs touristes assistèrent au retour de la caravane de secours. L' un d' eux était un poète anglais, Parsons; dans son Poetic Tour in the years 1785 and 1786, qu' il publia en 1787, il consacra une élégie à l' épisode: The Death of Amyntor. Elle est froide et manque de couleur locale.

A l' heure actuelle, les accidents de montagne donnent trop souvent lieu à une publicité odieuse, car, dans certaines stations, les étrangers et parfois même les habitants semblent éprouver un plaisir malsain à commenter les drames et à les enrichir de détails pires encore que la réalité. C' est une tradition qui remonte loin; la mort d' Ami Lecointe avait déjà donné lieu à des commentaires de ce genre. Son acte de décès, dressé à Genève, disait nettement: « mort d' une chute à Chamony en Savoye. » Et cependant, une lettre d' Antoinette Béranger, femme de l' historien, retrouvée et publiée par H. F. Montagnier dans son édition du Voyage de H. B. de Saussure à la cime du Mont. Blanc, donnait l' histoire suivante:

« 3 septembre 1784.

... Lecointe et l' Anglais avec un seul guide voulurent monter les Charmoz ( la crête vers le signal ). Le guide s' y opposa, lui dit que personne n' y était allé. Il renvoya le guide et l' Anglais, prétendant y monter seul. En effet, il monta quelques temps, puis, parvenu à un roc très roide qui s' est détaché de la montagne, M. Lecointe tomba, le roc avec lui; je ne sais à quelle hauteur, mais c' est immense. On est resté longtemps sans le retrouver. A la fin, Jorasse l' a découvert dans une fente de rocher... Les gens de Chamonix croient que son dessein était de se tuer. Sa témérité l' annonçait. » Rien n' y manque: mélodrame et suicide. L' idée daller se tuer vers l' Aiguille de l' M en 1784 est au moins étrange. Madame Béranger cite sa source: c' est Bourrit qui raconte ainsi l' épisode. L' exactitude de l' historio des Alpes laisse toujours à désirer, Le récit simple et logique de Deluc est bien plus vraisembable.

Le drame des Charmoz, qu' il avait tout fait pour empêcher, ne dégoûta pas Hill des ascensions. Il comprenait la montagne: ;;a discussion avec Lecointe le prouve. Il l' aimait probablement. Deux ans )lus tard, en 1786, on le retrouve au Col du Géant que nul n' avait encore traversé. Il fait deux tentatives, au cours de l' été pour le franchir, l' une depuis Chamonix, qui le mène jusqu' aux séracs, l' autre depuis Courmayeur, jusqu' au sommet du col, mais il ne redescend pas sur la Savoie. Il songe aussi à aller au Mont Blanc.

Après la mort de Lecointe et pendant plusieurs années il ne se produira plus d' accidents dans la région du Mont Blanc. Les deux premiers, au Col de Balme et au Buet, seront encore dus à des imprudences de novices. Le Mont Blanc lui-même attendra 1820 pour frapper ses premières victimes.

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