L'action libératrice de la Montagne

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PAR LE DR ED. WYSS-DUNANT

La montagne est un monde à la découverte duquel l' homme s' est adonné, durant ces deux derniers siècles, mû selon la juste expression d' Irving « par une large dose de curiosité, d' amour de l' aventure, de désir passionné d' accéder à une révélation ».

C' est certainement « la large dose de curiosité », le désir de voir et de connaître qui ont animé les précurseurs tels que de Saussure, un Agassiz, un Tyndall et les explorateurs des massifs de montagne encore inconnus. L' alpinisme est resté pour ces pionniers un moyen d' investigation géographique, géologique, ethnologique, physiologique, botanique; mais en apportant à la science ces contributions, il a, en même temps, ouvert des voies de pénétration dans les massifs non fréquentés. Avec les Whymper, les Mummery, les Young, pour ne citer que les plus grands, l' ex s' identifia avec l' alpinisme. Les Alpes ont été conquises et tandis que les explorations s' étendaient à l' Himalaya, aux Indes, aux régions polaires, l' alpinisme se convertit en sport. Les perfectionnements techniques, la connaissance des conditions des glaces et des neiges, des roches, permirent progressivement à l' homme d' aspirer aux plus hautes performances.

L' amour de l' aventure est sans contredit le deuxième facteur indispensable. Toute ascension est une aventure, mais pour aller à la recherche du danger, pour accepter librement une dépense d' énergie allant jusqu' à l' extrême des limites physiques et morales, il faut une forte « dose » d' amour de ce risque, fait paradoxal, contraire à l' instinct de conservation qui oppose aux risques la peur ou l' angoisse.

L' homme à la montagne est-il le même que celui de la plaine ou bien sa psychologie subit-elle des modifications qui puissent expliquer cette aspiration par devers l' instinct de conservation, ou de la loi du moindre effort qui lui fait inventer mille machines destinées à lui faciliter la vie et à diminuer ses dépenses d' énergie?

11 semble bien que des facteurs psychologiques particuliers interviennent pour que cèdent les barrières instinctuelles, pour que frayeurs et peurs soient vaincues, pour que les dures épreuves imposées au corps soient génératrices de bonheur. Plus que cela, cet amour des risques en montagne est devenu passion. C' est ce qui a fait dire à Julius Kugi dans Révélation de la Montagne: « Pour moi l' alpinisme est une affaire de cœur. » Cependant, la raison de cet amour n' est pas explicitée. Le paradoxe reste entier devant le « Pourquoi? » tant de fois posé. Pourquoi allez-vous courir des risques mortels? Pourquoi cet amour de la montagne?

Il n' est littérature alpine sans que revienne comme un leitmotiv le mot de libération.

« La montagne m' a fait libre... je vous emporterai, mes cimes en moi radieuses » ( Où règne la lumière, G. Sonnier, Albin Michel ).

« Bonheur enfin. Affranchissement loin des traditionnelles servitudes des non moins traditionnelles prisons»Betty Favre, Les Alpes, juin 1959 ).

« L' état de grande liberté spirituelle... » ( Paul Guitton, Le livre de la montagne ).

Allons corps! allons jambes! debout! et reconduisez une âme trop heureuse dans les prisons de la plaine.Voilà à peu près en quelle phrase on peut résumer le leitmotiv.

Gœthe a su exprimer avec sa sérénité olympienne le même thème: « Auf allen Gipfeln ist Ruh! » Ce sentiment de liberté, ou plus exactement de libération, est commun à tous ceux qui pratiquent la montagne et je pense qu' en centrant l' étude sur ce sentiment nous touchons au problème fondamental.

Par quel mécanisme psychologique l' homme trouve-t-il une libération à la montagne? Et quelle est cette libération?

Ce sont là les deux premières questions que nous chercherons à résoudre, sans toutefois nullement prétendre épuiser un sujet aussi compliqué et aussi vaste dans une si courte étude.

Le conditionnement « L' homme est un être conditionné par l' histoire mais aussi par sa propre histoire » ( Mircea Eliade ).

Nous sommes en effet tels que nous a créés notre ambiance familiale, sociale, avec ses qualités et ses défauts, avec davantage de qualités si cette ambiance a été harmonieuse durant notre enfance, avec plus de défauts si au contraire la formation de notre Moi s' est effectuée dans des conditions familiales ou sociales disharmonieuses.

Ce sont ces conditions qui ont créé ce que l'on nomme en psychologie le Sur-Moi, l' instance collective, parentale en particulier, dominant et conduisant l' enfant jusqu' à ce que son Moi ait trouvé un épanouissement normal. Cet épanouissement ne se produit pas sans soumettre l' enfant à des crises de croissance psychique, si je puis employer ce terme, selon qu' il a rencontré dans son milieu des résistances ou au contraire une vacuité du sens éducatif - ce qui revient psychologiquement au même - créant dans son Sur-Moi des barrières ( inhibitions, interdictions, culpabilités ) qui « conditionneront » son caractère. Ainsi notre milieu ambiant, notre hérédité, nos instincts, notre équilibre humoral nous ont conditionnés heureusement oumalheureusement, et c' est là que se trouve le point de départ de la destinée d' un être. Nombre de gens subissent leur vie durant la tutelle d' un Sur-Moi despotique et, quand on leur demande le pourquoi de tel ou tel acte irraisonné, ils répondent invariablement: C' était plus fort que moi! « Zwei Seelen wohnen, Ach! in meiner Brust », disait Goethe, qui avait parfaitement saisi cette dualité, cause de contrariétés intérieures, qui divisent l' individu et le mettent souvent en contradiction avec lui-même.

Dans chaque être existe inconsciemment une immense aspiration à une libération intérieure de ces forces occultes qui habitent notre inconscient. Un acte de foi ou d' amour, en polarisant les énergies positives, permet à l' individu une prise de position qui facilitera, pour autant que sa volonté l' accepte, l' analyse des éléments inconscients perturbateurs, ou du moins lui donnera l' aperception d' une libération.

Or à une carrière d' alpiniste préside généralement un acte premier: une révélation, l' amour de la montagne.

Cette révélation c' est compréhension soudaine de ce que peut signifier la montagne: une compagne devenue indispensable à nos aspirations d' équilibre psycho-physique. Encore cette révélation n' est pas donnée à tout le monde. Il y faut une prédisposition réceptive mais probablement aussi une structuration de notre psyché qui trouve dans cet élément une compensation à notre conditionnement, une tranquillisation ou du moins une trêve à nos contradictions intérieures, une trêve aux servitudes que la vie moderne nous impose.

Les langues latines ont donné l' article féminin à la montagne et quoique dans la langue allemande il soit masculin - der Berg - la montagne est sur le plan psychologique féminine. C' est donc bien une compagne, et non un camarade, avec qui a été conclue une alliance; et si solide que rien ne peut la briser, ni la maladie, ni un accident, ni même la vieillesse. Elle reste toujours aussi forte et se traduit par l' appel de la montagne, l' appel des cimes que ressentent tous les alpinistes. Et si, pour une raison majeure, ils doivent y renoncer définitivement, la rupture de cette alliance ne se fera pas en un seul jour. Qu' est à dire, si ce n' est que cette alliance a eu un retentissement profond apportant une qualité de bonheur et de sérénité irremplaçable? 11 a donc dû se produire une modification de l' homme de plaine au contact de la montagne. Quelque chose a été ajouté à sa psyché; ou bien peut-être ne serait-ce pas plutôt que des éléments perturbateurs ont été retranchés?

Le déconditionnement Déjà au sortir des forêts, lorsque les alpages ouvrent un large horizon sur la montagne de ses désirs, surgit de l' homme de plaine cet autre homme qui, pour un temps donné, appartiendra en totalité à la montagne.

Ce n' est plus le lieu de regarder en arrière vers la vie profane; c' est en avant vers les cimes que se porte le regard scrutant la route projetée et évaluant les obstacles qu' il faudra franchir. Il se produit alors un état de bien-être physique accompagné d' euphorie morale; l' esprit libéré des entraves de la plaine a pris son envol. Une grande curiosité le pousse à étudier de nouvelles routes ou à parcourir des chemins non battus, un grand espoir l' anime et le corps, sous l' effet de l' adaptation physique, a trouvé sa pleine souplesse.

Energies psychiques et physiques sont canalisées vers un même but. Les différentes composantes de la psyché sont polarisées. L' individu est en accord avec lui-même. Il semble qu' une partie de son insconscient, la plus gênante, a été mise hors circuit, lui donnant l' impression d' une libération.

Libération de quelles composantes de l' inconscient, et par quel phénomène psychologique? Le changement de milieu en tout premier lieu agit dans le sens d' une modification du conditionnement de vie par un déconditionnement du collectif, des conventions sociales déterminées par les strates sociales ou de race, de toutes préoccupations d' ordre politique ou confessionnel. Une solidarité s' est formée entre gens de la montagne, régie par une éthique spontanée. Le contact est direct, l' entr naturelle, là où la sévérité de la nature place l' homme devant l' impératif: être ou ne pas être. Quittant son milieu social et se trouvant soudain dans la vacuité de la nature minérale, l' esprit est capté par la maîtrise et le sang-froid que demande l' aventure. L' instance instinctive de défense entre en première ligne, autrement dit ce sont les fonctions vitales qui sont appelées à l' action, dégagées de manifestations réactionnelles qui ne trouvent ni le lieu, ni l' occasion de s' exprimer.

Ici, tout est vaste, pas de frontières ou de limites artificielles, l' être a le sentiment de s' intégrer au Cosmos.

Ce premier déconditionnement est le bienfait que chacun ressent, quelle que soit sa structure psychique. Celui qui l' a éprouvé le recherchera toujours en répondant à ce qu' il nomme l' Appel des cimes. Le déconditionnement ne se produit, bien entendu, pas seulement chez les alpinistes de grande classe. Il agit tout aussi bien sur les montagnards qui ne pratiquent pas d' ascensions exceptionnelles.

Comment expliquer cette fraternisation spontanée d' individus de tous milieux, de toutes classes, réunis pour une ascension modeste, si ce n' est par un dénominateur commun: le désir qui les anime de rechercher ensemble la beauté de la montagne et de passer ensemble une journée de contact humain bienfaisant en dehors des préoccupations de la plaine? Des gens qui ne se connaissaient pas le matin se quittent le soir, heureux des liens subtils qui les ont unis durant la journée vécue ensemble.

Le déconditionnement existe sous beaucoup d' autre formes, les unes ayant une action de perfectionnement individuel, d' autres une action collective. Ainsi le service militaire, où l' uniforme réunit une masse humaine sous un même dénominateur. L' uniforme déconditionne l' individu de son milieu social et corrige ce nivellement par l' idéal de patrie et de solidarité jusqu' à l' acceptation du sacrifice total pour la communauté. L' histoire nous a malheureusement montré jusqu' où peut conduire cette forme de déconditionnement quand elle n' est pas animée par des principes supérieurs d' éthique. Dans le domaine religieux, les hommes sont également tous égaux devant Dieu, unis par une même foi. C' est probablement de cette forme que le déconditionnement alpin est le plus proche, l' un complétant l' autre, ou plus exactement l' un pouvant continuer l' autre par l' attitude semblable de l' homme courbant l' échine devant ce qui est plus grand et obéissant à l' éthique de la solidarité, de l' entr et de la confiance.

Nous sommes à une époque où il nous semble que la jeunesse est inconsidérément impatiente de se décharger de tout traditionalisme, de toute servitude sociale, de tout un passé qui ne l' intéresse plus.

Elle vent être libre et disposition d' un monde nouveau qu' elle pressent. Elle aspire donc à se décharger d' un passé trop lourd de conventions politiques et sociales. A tout peser, elle recherche un déconditionnement qui se retrouve à peu près être celui qu' accorde la montagne et, si nous nous reportons à la « Sturm und Drangperiode » de notre jeunesse, ce phénomène n' est pas pour nous étonner, si ce n' est par son extraordinaire réaction contre la composante parentale.

Il est vrai que la vie dissocie la vie familiale en obligeant père et mère à travailler hors du foyer pour subvenir aux besoins de la famille. C' est cet abandonnisme qui marque si durement l' inconscient des enfants en provoquant des crises réactionnelles, méfaits des temps modernes. Des parents avertis peuvent les corriger en utilisant les fins de semaine à des sorties familiales - de ski en hiver, de montagne en été -, regroupant la famille et donnant ainsi l' occasion aux enfants de s' extérioriser et de bénéficier d' heures d' apprentissage de ski ou de montagne, jusqu' au jour où, maîtres à leur tour, ils pourront rendre des points à leurs parents.

La montagne peut précisément apporter à cette jeunesse réactionnellement déchaînée un apaisement progressif, non seulement en permettant à l' agressivité de s' extérioriser et de s' épuiser contre une matière inerte, mais encore, en maîtrisant cette matière, d' arriver à une satisfaction morale qui touche au plus profond d' elle le sentiment d' infériorité contre lequel elle s' insurge. Elle nous a dépassé avec la technique moderne de l' alpinisme; elle peut se mesurer avec des obstacles qui, à l' époque de notre jeunesse, étaient jugés impossibles à franchir. Là voilà partie vers la conquête des surplombs. Et la même loi qui avait été à la base de nos exploits montagnards s' ap à elle.

L' individu, en faisant confiance à son équilibre psycho-physique, se soumet à des épreuves successives que d' autres hésiteraient à entreprendre et trouve dans la réussite son propre mérite, hors de la tutelle parentale. Quelle différence fondamentale entre les jeunes alpinistes au regard clair, à l' atti assurée, et leurs contemporains, les « blousons noirs », qu' aucun idéal n' anime!

Certains y ont trouvé leur véritable destinée, alors que la société les avaient rélégués dans la catégorie d' êtres non déterminés, incapables de prendre une orientation, sans comprendre les contradictions intérieures dont il aurait fallu les libérer et qui les avaient fait échouer dans le choix d' une profession. La montagne, en les déconditionnant, mais en devenant leur terrain de prédilection, leur permit de réaliser une carrière alpine de premier plan. Ces jeunes ont été, en réalité, débarrassés d' un complexe d' infériorité qui avait conditionné leur dynamisme psychique. Cette question à elle seule mériterait une étude; mais, trop vaste, elle ne trouverait pas sa place ici. Le problème d' ailleurs ne se borne pas là; d' autres facteurs entrant enjeu doivent eux aussi contribuer à la libération. J' entends le combat contre la peur.

La peur Primunt in orbe deus fecit timor. Mais l' habitude ne fait plus du péril qu' un risque.

Nous ne voulons pas philosopher longuement sur la valeur de cette assertion et si c' est bien là le premier sentiment mis au cœur de l' homme Toujours est-il que la peur est le cri d' alarme de l' instinct de conservation qui, bien ancré dans les profondeurs de la psyché, veille et freine l' indivi devant les dangers.

Une riche terminologie décrit ces états: peur, terreur, épouvante, panique, frayeur, effroi, angoisse, anxiété, trac, intimidation, autant de termes, autant d' états d' âme parmi lesquels règne la peur qui engendre l' angoisse par son caractère dominant inhibiteur de longue durée, terreur, frayeur, panique n' étant que des phénomènes momentanés. Or, l' alpiniste a choisi pour terrain d' élection celui où, précisément, ces éléments ont l' occasion de se manifester avec le plus d' acuité. Fait paradoxal, s' il n' attendait pas de ces expériences une domination de la peur; si, après l' avoir vaincue, il ne ressentait pas une exaltation de la vie et si, finalement, il n' arrivait pas, grâce à une technique constamment perfectionnée, à corriger l' horreur du vide.

Ainsi, depuis le début de l' alpinisme, chaque sommité conquise a été une victoire de l' homme sur lui-même plutôt qu' une victoire sur la montagne. L' empire de la peur auquel était jadis reléguée la montagne a été vaincu.

Risque de la mort, exaltation de la vie - horreur du vide, révélation de la beauté -, nous nous trouvons en plein dans la philosophie implicite des couples d' opposés, qui donne une mesure à notre comportement. « Je refuse la mort et ainsi j' affirme la vie » écrit Guido Magnone ( Revue du CAF La Montagne 1954 ).

C' est parce qu' il s' est engagé en toute liberté que l' homme a accepté le risque et c' est par un acte de foi qu' il a obtenu la victoire. Confiant en ses aptitudes et dans la récompense de ses efforts, il a pu dominer et éduquer son sentiment de peur. Le côté esthétique, la beauté du paysage, n' inter vient que pour autant que l' homme engagé dans l' aventure ait une parfaite maîtrise de la situation, sinon il ne voit que l' envers du double visage de la montagne: l' angoissante horreur. On peut en inférer qu' une maîtrise grandissante fait reculer les limites de la peur, augmentant à chaque fois le champ d' action du montagnard. Il ne saurait en être autrement, car, comme dans tout amour, les exigences de l' objet aimé croissent en fonction des sentiments qu' on lui témoigne, et la montagne de ce fait même pose chaque fois des problèmes nouveaux.

L' alpiniste est converti en un Oedipe devant un Sphinx aux cent têtes. Tout dépend de la pureté des sentiments, comme l' enseigne la mythologie des héros grecs qui, après leur victoire, entrent dans une sérénité olympienne ou bien, au contraire, tombent dans la déchéance, s' étant laissé entraîner par des tentations indignes de puissance despotique ou d' amours impures.

La situation est analogue pour l' Oedipe moderne de la montagne dont l' aspiration est de résoudre des difficultés croissantes sous forme d' impasses qu' il faut avoir le courage d' affronter s' il veut atteindre le sommet, but suprême de ses efforts.

Celui qui est en pleine maîtrise les franchit avec résolution, le timide se sous-estime, mais sa victoire consacre sa maturité dont il doutait. L' orgueilleux, l' ambitieux sous-estime l' obstacle en se surestimant lui-même. Il va au-devant du désastre, autrement dit de la déchéance du héros perverti par des sentiments impurs tout comme Oedipe, dont la victoire sur le Sphinx se termina dans la plus grande des tragédies. Tout dépend de la pureté de l' esprit avec lequel on entreprend une aventure, de son recpect du sacré, de son refus du profane.

La récompense est au-delà de la peur, sous la forme d' une libération de l' esprit qui lui permet d' accéder au numineux, selon l' expression de G. Jung. « Ainsi quand l' homme a vaincu la peur, qui souvent l' empêche d' affronter l' angoisse, et dépassé l' anxiété qui lui interdit d' assumer lui-même la responsabilité de son destin, il trouve au fond du risque angoissant qu' il a accepte dans sa plénitude, en refusant de rien renier de lui-même, le goût et le sens de sa véritable destinée » ( Juliette Boutonnier. L' Angoisse. Presses universitaires de France, Paris 1949, p. 304 ).

La perception du « Numineux » en montagne ( Numen: énergie spécifique - propre à l' archétype ) « Les montagnes sont un symbole non seulement du chemin qui mène aux valeurs réelles, mais aussi le symbole suprême de l' unité de vision vers laquelle tous les hommes, quelque grandes que soient leurs divergences, doivent tendre peu à peu » ( G. Irving, La conquête de la montagne, Payot, Paris ).

La révélation par les symboles. Depuis longtemps des philosophies orientales ont compris que la perte du « Moi » conditionné crée une situation impersonnelle et spontanée de l' individu ( Sahaja ). Il ne s' agit pas pour elles d' obtenir un état « numineux » perçu dans l' éclair d' un instant, ou dans ces moments d' exhaussement produits par les arts, la musique en particulier, mais bien d' un déconditionnement total et stable qui seul permet à l' Etre véritable, le Soi comme l' a dénommé C. G. Jung, de se manifester en opposition au Moi conditionné.

Le Soi est capable de communiquer au conscient des perceptions qui échappent au Moi, d' entrer dans une « indifférence passionnée », selon le terme de Teilhard de Chardin. Cette attitude n' est pas une dissociation, comme s' est le cas dans la psychophathologie, mais bien au contraire une synthèse des différentes composantes de nous-mêmes. C' est d' abord l' harmonisation des attitudes de base: l' extraversion et l' introversion qui dissocient habituellement l' individu. Par cette harmonisation ces attitudes perdent leur unicité et leurs exigences et il en résulte une unification dans la psyché. A ce premier phénomène s' en ajoute un second; c' est la jonction des quatre fonctions de notre orientation extérieure: sentiment, pensée, sensation, intuition. La Montagne est devenue médiatrice de cette attitude en laquelle, la peur vaincue, les opposés se rencontrent. Cette médiatrice agit par l' intermédiaire du symbole.

Les montagnes ont joué un rôle dans les faits les plus essentiels de l' histoire religieuse humaine, depuis l' Olympe de Zeus, le Mont Ararat, le Sinai, la montagne de l' Eternel, jusque dans l' Himalaya dont l' Everest, le plus haut sommet, est en langue indigène le Chomo Lungma, c'est-à-dire la Déesse mère du pays ou encore la Déesse de la vie éternelle ( Gaurisankar ). Ces monts qui relient la Terre au Ciel ont été sacralisés depuis que l' humanité existe parce qu' ils ont été et restent le symbole d' une ascension intérieure.

C' est le fond archétypique qui émerge sous l' influence du symbole. « Les symboles qui s' adressent au conscient expriment l' expérience numineuse bien mieux que ne le feraient des concepts, car ils permettent de vivre l' expérience archétypique, grâce à une participation mystique » ( G. Jung, Über psychische Energetik und das Wesen der Träume ). En écrivant cette assertion de Jung, je vois surgir en moi la vision grandiose et intimidante de la montée à l' Everest par sa face sud. Cette ascension débute par un labyrinthe de séracs de 900 mètres de différence de niveau. On débouche de ces séracs pour se trouver soudain devant un portail gigantesque défendu par des crevasses immenses. De ce portail digne des rêves les plus archétypiques, formé par un épaulement de l' arête ouest de l' Everest et de l' arête sud-est du Nuptsé, le regard embrasse soudain un cirque de montagnes de 8000 mètres, d' une blancheur éblouissante et d' une beauté telle que l'on en reste saisi. Nous avions nommé cette combe Ouest de l' Everest, la Vallée du Silence. Les avalanches descendant de l' arête de l' Everest ne s' écrasaient pas au sol avec un roulement de tonnerre, mais étaient pulvérisées par le vent, et les projectiles qui tombaient de l' arête du Nuptsé ne faisaient entendre qu' un piaulement, le point d' impact étant étouffé dans la neige poudreuse. Et le vent tirait à certains moments des sons d' orgues des rochers de l' arête ouest. Il semblait qu' on pénétrait dans les mystères d' un lieu sacré.

Il n' est pas nécessaire d' être un grand mythologue pour saisir ce que ce paysage peut évoquer. C' est bien là un symbole qui s' adresse au conscient mais dont l' expérience archétypique n' est pas réservée à chacun. Ceux qui ne voient que matière inerte se ferment à la perception du symbolisme à la fois tragique et éblouissant. Ils comptent parmi ces héros de la mythologie atteints de banalisation selon l' expression de Paul Diel ( « Le Symbolisme dans la mythologie grecque » ).

Ce n' est donc pas nécessairement au sommet de la montagne que se produit le numineux. Il s' allume précisément là où le symbole soudainement surgit et s' impose.

Le cheminement à travers les obstacles de la montagne est une réalisation consciente d' un acte de maturité, comme l' est dans la mythologie la performance du héros. C' est transposer sur le plan concret une ascension intérieure qui conduit notre esprit comme les héros de la mythologie à une révélation.

Citons l' expérience de Diemberger qui, avec Hermann Buhl, avait conquis en Himalaya le sommet du Broad Peak. Il écrit: « Aurons-nous cette fois encore ce bonheur? ( Le bonheur de H. Buhl au Nanga Parbat )... C' est curieux, soudain tout est si compréhensible que je puis sourire de tout, de toutes les préoccupations, de la peur des gens de la plaine pour leur vie; je me moque même de ma propre peur de tout à l' heure ( de la nuit tombante ). Dès cet instant je me sens réellement ici en haut et le monde là-bas est infiniment lointain, il est devenu sans importance, car je ne lui appartiens plus. » Ainsi à la peur vaincue succède un total détachement du monde auquel il sent qu' il n' appartient plus. Il a la perception de ne plus être celui que tourmentaient de petites préoccupations. Il est détaché, il en est déconditionné, mais en perdant le Moi conditionné sa compréhension devient si vaste qu' il s' en étonne.

« Etonnement sans limite; tout était autre ( que je ne le pensais ) et combien décevant. » Il ajoute ensuite « Rien de plus, c' est oublié »... Autrement dit, n' insistons pas sur ce profane regard en arrière. Et l' opposition se manifeste, éclatante: « Mais là-haut luit, irréel comme un songe, le vrai sommet. » Il ne s' agit pas du sommet mais bien du vrai sommet, symbole de son aperception intérieure. « Silence de mort... le soleil est très bas sur l' horizon, la vie pourra-t-elle être une fois encore aussi belle? Je m' appuie un instant lourdement sur mes bâtons de ski, puis je reprends la route en souriant. Devant moi Hermann Buhl; nous allons ensemble vers le sommet, nous marchons bien sûr vers la nuit, mais une lumière ( Leuchten ) jaillit; elle dépasse tout, elle englobe tout désir, elle étreint la vie elle-même. Tout devient vérité. Le silence de l' espace nous entoure. Nous nous taisons, c' est un exaucement. » ( Trad. de l' art, s. le Broad Peak, Berge der Welt 1958/59. ) Ni l' épuisement physique, ni le manque d' oxygène, ni la nuit montante ne purent les empêcher de goûter au sommet une plénitude entière dans la sérénité alors qu' ils avaient œuvré durement pour l' installation des camps. 25-30° au-dessous de zéro, un travail épuisant de portage par manque de porteurs de haute altitude, l' absence de bouteilles d' oxygène, toutes ces conditions ont rendu cette ascension extrêmement pénible, au point que l' extraordinaire Buhl avait dû un instant abandonner la partie, laissant Diemberger gravir seul les derniers échelons de l' arêt faîtière. A la descente, celui-ci retrouva Buhl à mi chemin de cette arête, dépensant ses dernières forces pour atteindre la cime. ( Il avait eu les orteils gelés au Nanga Parbat. ) Diemberger l' accompagna et gravit ainsi une demi-heure plus tard, la cime une deuxième fois, au moment d' un coucher de soleil grandiose, alors que la nuit régnait dans les vallées et s' emparaît des dernières cimes illuminées.

L' attitude de ces deux alpinistes et les pensées qu' ils expriment les font entrer dans la catégorie non pas des seuls alpinistes d' élite, mais bien des pèlerins de la montagne. Ces deux pèlerins qui, du haut d' un sommet de 8000 mètres, contemplaient avec détachement le monde auquel ils n' appartenaient plus, ce monde déjà plongé dans la nuit, avaient atteint en vainquant la dernière peur un déconditionnement total.

Diemberger me le confirma encore en me disant: « Dans l' état de bonheur où nous nous trouvions, plus rien dans la plaine n' avait d' importance. » Autrement dit le Moi avait cédé sa place au Soi qui se comporta comme s' il était la particule infime d' un grand Tout avec lequel il avait pu se confondre dans un ravissement profond.

De retour en plaine Diemberger reprit son travail d' instituteur, profondément marqué par la grande révélation dans la joie de l' avoir vécue et dans le désespoir de peut-être ne la retrouver jamais aussi grande, aussi vraie. « C' était un rêve vécu. » H. Buhl, qui était un homme positif, décrivit ses ascensions d' une façon généralement très objective, mais il ne put cependant freiner sa plume à la description d' une ascension au Mont Blanc. Voici ce qu' il dit: « Donnant libre cours à mon allégresse, je grimpai à toute allure, en trois quarts d' heure, les 450 mètres qui nous séparent en altitude du sommet du Mont Blanc. Je plane dans une félicité indicible. Des paroles? Les impressions inoubliables que nous éprouvons ne peuvent se traduire en paroles » {Buhl du Nanga Parbat, Arthaud ).

Pour terminer ce chapitre je ne saurais donner une conclusion plus claire et plus concise que celle de C. G. Jung dans Métamorphoses de l' ame et ses symboles, page 386.

« Les symboles fonctionnent comme des transformateurs en ce sens qu' ils font passer l' énergie psychique d' une forme inférieure à une forme supérieure. Cette fonction a une telle importance que le sentiment lui attribue les valeurs les plus hautes. Le symbole agit par suggestion, autrement dit, il persuade et exprime en même temps le contenu de ce dont on est persuadé. Il persuade au moyen du numen c'est-à-dire de l' énergie spécifique propre à l' archétype. L' expérience que l'on fait de ce dernier est, non seulement impressionnante, elle est à proprement parler „ saisissante ". Elle engendre tout naturellement la foi. » Et nous voilà aboutissant à l' immortelle pensée de Pascal: « Tu ne me chercherais pas si tu ne m' avais déjà trouvé. » La descente. « L' escalade des montagnes n' est pas une fin en soi, mais un moyen vers une fin » ( Guido Rey ).

Au rêve, même vécu, succède le retour à la réalité décevante, la descente vers la vie ordinaire, l' acceptation du conditionnement dans lequel il faut retourner.

Robert Godei dans son excellent ouvrage « Essais sur l' expérience libératrice » ( Gallimard ) a consacré une page à cette descente dans son chapitre intitulé « Le Numineux et le Profane à la montagne ».

« Si l' itinéraire vers la lumière s' est accompli dans un mouvement vers le haut, il doit impliquer inévitablement sa complémentarité dualistique; un versant de descente sur la plaine. L' homme doit en prendre son parti à la manière de Platon et regagner de plein gré la caverne avec ses lumières et ses ombres. » C' est l' injonction de Socrate à ses disciples: « Bien que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer sur ces hauteurs, dit-il, gardons-nous de leur permettre ce qu' ils désirent: ne point redescendre » ( Platon, La République ).

« Un amoureux des cimes », ajoute R. Godei, « retient dans le voyage du retour l' émerveillement dont ses yeux furent éblouis. Sa joie demeure impérissable dans la révélation décisive de l' altitude.

Désormais la Beauté lui est connue et s' il a pu découvrir, qu' à la vérité, elle réside en lui, aucun jeu d' apparence ne la voilera plus jamais à son regard. » Porteur d' un message, l' individu doit retourner dans son conditionnement de plaine - dans les prisons de la plaine pour employer le terme cité plus haut. Il le fera avec toute l' humilité que cette expérience lui aura spontanément imposée car, sans le savoir, il a franchi une nouvelle étape de sa vie, l' effacement du Moi devant l' impersonnel. Il ne saurait en être autrement s' il se meut dans la vérité reconnue. L' alpiniste ne peut à son retour se prévaloir de cette expérience, ni l' utiliser à la glorification de son Moi, il serait rejeté et déclaré indigne, mais il sera d' autant plus apprécié qu' il apportera son message sous une forme impersonnelle. Par sa rencontre avec le « Numineux » inconscient, le Moi a été relégué à sa juste place, le Soi a été exhaussé. Par là c' est un très grand enseignement que donne la montagne à ceux qui veulent bien être assez sincères pour le reconnaître. Car cette évolution rencontre le plan de notre destinée. S' il est d' abord de faire surgir d' un Moi inconscient et impersonnel de l' enfance, un Moi conscient et personnel de l' adulte, il est aussi de réduire ce dernier à un Moi impersonnel et conscient - le Soi - stade que la création est en droit d' attendre de l' homme évoluant au travers des épreuves de la vie vers la sagesse qui doit présider à la fin de ses jours.

Le sage ni ne se mêle, ni ne s' impose. Sa personnalité détachée et désintéressée d' elle est au-dessus des passions qu' elle ne fait que côtoyer. Elle est devenue le vecteur d' un message transmis sur le plan impersonnel et dont les prochains comprendront toujours la signification et la valeur.

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