L'Aiguille d'Argentière

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Le 21 août 1926, par un temps superbe, notre équipe de varappeurs s' éclipse sans bruit de la cité d' Agaune et fait route vers Praz de Fort, pour s' attaquer au morceau de résistance de la saison, l' Aiguille d' Argentière. L' auto de notre ami Jean démarre avec sa vigueur coutumière, remonte le Bois Noir comme un bolide, s' arrête deux minutes à Vernayaz pour permettre à notre guide Arthur Revaz de Salvan et à l' ami Riquet de prendre place, et aussi pour déposer les crampons d' Hermann.

A Orsières, première halte, nous sautons de l' auto et nous serrons la main du syndic qui fut de longues années notre distingué secrétaire municipal. Inutile de dire que nous partageons avec lui le verre qu' il nous offre avec sa coutumière amabilité, puis en route pour Praz de Fort.

Ici changement de moteur. Adieu Jean, bon retour, nous quittons la voie du moindre effort et, sac au dos, nous nous engageons dans la combe de Saleinaz. La base du glacier apparaît bientôt, surmontée par le doigt majestueux du Clocher de Portalet. Le paysage change brusquement, nous nous sentons tout à coup en montagne, les mots piquants, les remarques sur les adieux touchants faits à Madame, tant par Hermann que par nous tous, cessent et nous marchons sans mot dire, pénétrés par la beauté et la grandeur de ce cirque de Saleinaz, qui, à chaque pas, offre un horizon nouveau. Nous escaladons prestement le passage des chaînes, nous faisons halte à la gare et, à 20 heures, après quatre heures et demie de marche, nous arrivons à la cabane où nous saluons Droz, le sympathique gardien, qui nous a suivis depuis un moment à la jumelle Peu de monde ce soir à Saleinaz, trois jeunes touristes, notre équipe de sept et Droz, onze en tout. Après quelques minutes de repos, en attendant le café, nous sortons admirer le paysage. De la cabane située sur un promontoire, avec les Clochers de Planereuse dans le dos, tous les sommets enfermant le cirque de leurs formidables dentelures, s' offrent à notre vue. C' est d' abord toute la chaîne des Aiguilles Dorées, la Javelle que nous avons faite l' an dernier, le Trident, la Tête Biselx, la Penchée, la Varappe et la Fenêtre de Saleinaz, que nous ne voyons pas, mais que nous devinons; puis la Grande Fourche, le Chardonnet, avec sa grande arête de gendarmes, qui s' incline brusquement sur le col, l' Aiguille d' Argentière, celle qui tente nos efforts et où nous allons mesurer nos forces demain.

De la cabane, à cette heure, elle est vraiment impressionnante. Le crépuscule descend lentement et, dans les dernières lueurs d' une belle journée, nous la voyons comme une immense pyramide neigeuse. Une des lignes s' affaissant brusquement vers le nord sur le col du Chardonnet, l' autre fuyant dans la direction sud-ouest vers le col de la Neuvaz, au centre, se détachant de la masse de neige, une arête rocheuse descend dans notre direction, tel un bras tendu vers nous et une invite à l' escalade. Notre guide nous indique le chemin que nous prendrons et tous, sans mot dire, nous restons là, muets devant l' impressionnante beauté de ce lieu à l' heure où s' éteint ce beau jour d' août.

Une voix impérative nous tire de notre méditation. C' est Droz qui nous invite à nous mettre à table. Nous mangeons et nous nous couchons. Droz et notre guide nous abandonnent à notre sort et s' en vont dans un local séparé, craignant sans doute de gêner notre sommeil. Ils veillent cependant paternellement sur nous, tant et si bien qu' ils nous réveillent une heure trop tôt. « Beugre met si trompo », s' écrie Droz en refermant la porte de notre dortoir.

A 3 heures enfin, nous quittons la cabane. Quelques nuages circulent à grande allure dans le ciel. Revaz nous dit que pour aujourd'hui nous ne risquerons rien, mais qu' il n' aurait pas fallu retarder d' un jour. A la lueur des lanternes nous dévalons la moraine et nous nous engageons sur le glacier que nous traversons entièrement. Nous remontons sur l' autre rive, pour arriver sur la « Bosse » avec les premières lueurs du jour et de là nous gagnons rapidement le pied du couloir Barbey. Ici nous faisons halte et nous chaussons nos crampons. Malheur! Hermann a laissé les siens en plaine, probablement pour vendanger à Savièze.

Que faut-il faire? tailler pour un seul? le guide ne sourit plus, quand, tout à coup, le novice, le nouveau-né du club, sort une réserve du sac et sauve la situation.

Nous franchissons le couloir Barbey sans trop de difficultés. Au sommet, nous obliquons à droite dans les rochers, par crainte des cailioux, car il dégèle fortement, puis nous arrivons à l' arête d' où nous pouvons mesurer la profondeur du gouffre qui nous entoure. La première cordée, celle du guide, aborde 50 mètres plus haut. Nous nous ressoudons et nous continuons la montée mi-neige mi-rocher. Quelques passages sont mauvais, il y a de la glace vive sur laquelle la neige file sans crier gare. Nous nous habituons à cette escalade et le beau et sûr granit offre de bonnes prises. Tout à coup, un gendarme plus effilé que les autres semble nous narguer. Le guide s' arrête, l' ausculte, tourne sur son côté nord et s' engage dans une petite fente qui n' est pas sans difficultés. Il monte résolument, disparaît dans la cheminée et nous n' enten plus que le martellement sourd des coups de souliers contre la roche. L' un après l' autre nous suivons, mais la place est restreinte et nos sacs nous gênent. Enfin le passage est franchi et nous estimons que le moment est venu de mettre du combustible dans le moteur avant d' aller plus loin. Nous faisons halte pour admirer les montagnes qui nous entourent et aussi pour reprendre des forces. Un nuage vient s' abîmer sur le sommet, puis un second, tandis que nous sommes encore en plein soleil.

Nous admirons tout près de nous le Chardonnet qui semble s' abaisser à chaque pas; les Aiguilles Dorées cessent de nous narguer et prennent un aspect de femme délaissée. Deux personnes franchissant la Fenêtre de Saleinaz nous semblent des fourmis perdues sur un drap blanc. A notre gauche, l' arête qui court de l' Aiguille d' Argentière au col de la Neuva nous paraît de plus en plus escarpée. L' Aiguille de la Neuva, la Grande Luis, le Tour Noir, les Aiguilles rouges du Dolent et enfin le Dolent sont d' une réelle beauté.

Revaz nous arrache à cette contemplation en nous disant qu' il faut encore une bonne heure pour arriver au sommet et, de plus, sur nos têtes les nuages deviennent plus fréquents et tournoient autour de notre point terminus comme des oiseaux de proie.

Maintenant nous disons adieu au rocher, une pente de neige très inclinée nous conduit exactement sur l' arête. Nos crampons mordent à belles dents et le guide a soin de nous préparer les marches. Nous avançons assez vite quand un formidable coup de vent nous arrive dessus comme un coup de canon, nous fait vaciller et risque de. nous jeter dans le vide, un brouillard très dense nous entoure, le grésil nous fouette la figure. Nous nous arrêtons quelques secondes pour fermer nos vestons, enfoncer nos casquettes et serrer les dents, car le changement de température a été si brusque qu' il a déclanché un brin de mauvaise humeur. Les coups de vent succèdent aux coups de vent; plus moyen de marcher debout, nous montons à quatre, l' arête devient dangereuse, nous sommes sur la corniche et si elle cède, c' est une chute de 800 à 1000 mètres. Nous tournons à droite directement dans la pente. Le vent reprend de la vigueur et pendant que Revaz taille les marches, nous nous tenons accroupis pour offrir moins de prise aux éléments déchaînés. Par-dessous mon bras gauche j' aperçois Oswald qui a l' air de la trouver mauvaise; à l' extrémité de ma cordée Camille a de la peine à réunir tous les poils de sa barbe, le vent la transforme en éventail. Devant nous, Hermann fait une piteuse figure en pensant à son chapeau neuf. Le petit Paul nous communique résolument qu' il a la frousse. Riquet jure comme un débardeur et assure la corde à chaque avance. Le brouillard nous empêche de voir le gouffre à notre droite, mais nous avons l' impression qu' il va jusqu' aux entrailles de la terre. Nous avançons pas à pas. Pas moyen de se changer pour tailler, la pente devient si raide que nous touchons la partie amont avec l' épaule gauche. Enfin voici le sommet, une petite corniche de neige que Revaz coupe pour se frayer un passage et nous voilà arrivés; mais, nouvelle déception, la pente est presque aussi raide sur le versant d' Argentière et, pour prendre un repos mérité, nous devons descendre sur une lame de neige qui n' est pas précisément un trottoir et de là arriver sur des rochers plus hospitaliers, où nous goûtons à une bouteille de bon Fendant.

Un coup de vent terrible balaie les nuages aussi rapidement qu' ils étaient venus et le soleil enfin nous envoie quelques pâles rayons. Alors un spectacle grandiose s' offre à nous, nous récompensant largement des fatigues endurées.

Devant nous, la face ouest du Chardonnet, l' Aiguille des Grands Montets, l' Aiguille Verte, les Droites, les Courtes, l' Aiguille Ravanel, l' Aiguille Mumery et celle du Triolet. A nos pieds, le glacier du Chardonnet, le glacier d' Argen et celui des Rognons. Plus loin vers le nord, le Buet, reconnaissable à sa longue coupole de neige, Barberine, avec son lac d' un bleu limpide, enchâssé comme un joyau entre les montagnes, la chaîne des Dents du Midi, et plus à l' est, les Alpes vaudoises, plus modestes, mais bien belles. Au sud, les grands sommets des Alpes valaisannes, le Cervin, la Dent Blanche, le Grand Combin, les Darrey, la Grande Luis, le Tour Noir et encore le Dolent.

Enfin nous devons nous arracher à ce merveilleux panorama et reprendre la descente par l' arête nord qui va vers le col du Chardonnet. Très inclinée et mauvaise au début, à cause de la glace vive qui la recouvre, elle est plus accueillante à mesure que nous descendons. Nous coupons directement par un des grands couloirs qui tombent sur le glacier du Chardonnet et une demi-heure plus tard nous pouvons quitter la corde qui nous a réunis neuf heures durant, dans un même lien de dangers, de fatigues et d' efforts, mais aussi de joies que seuls les alpinistes connaissent.

Après quelques moulinets pour contourner les crevasses sur le glacier du Chardonnet et ensuite sur celui d' Argentière nous retrouvons la moraine qui nous amène à Lognan et de là par un bon sentier à Argentière.

Jean Coquoz.

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