L'arbre au cerf

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Une histoire des montagnes glaronnaises Heidi Bain.'slie,. Mitlödi GL Pendant la nuit, la reine des neiges avait étendu son manteau d' hermine sur l' étroite vallée de la Linth. Les dernières étoiles scintillaient dans le ciel bleu profond, et le glacier du Tödi rosissait dans l' aurore. A Sool, Frigg, le paysan, sortit devant la porte de sa remise, avec son bonnet noir à pompon et sa chemise de berger en laine verte. La scie et le « tserpi » pesaient à son épaule, et dans son dos se balançait, contenant son déjeuner, la musette paternelle, en peau de chamois, qu' il portait en bandoulière.

La lune décroissait, dans le signe du Capricorne. C' était, selon la vieille coutume, le bon moment pour abattre un bel arbre et en faire des bardeaux. Le côté nord de sa vieille masure avait un urgent besoin de réparation. En été déjà, quand il fauchait le foin sauvage sur la pente boisée, il avait regardé autour de lui et examiné les arbres. L' un d' entre eux, droit, régulier et d' une belle longueur, lui avait paru propre à donner de bons bardeaux.

La vapeur de son haleine flottait à son nez comme une bannière lorsqu' il gravit la pente raide dans la forêt. Dans une aire déboisée montait en lacets, autour des souches, la trace d' un renard, les empreintes des pattes légèrement effacées par la queue touffue.

Plus haut, Frigg s' arrêta étonné et, tout en essuyant avec son mouchoir glaronnais rouge son front trempé de sueur, il examina la trace d' un cerf. Quel animal puissant ce devait être! Et si ce roi de la forêt allait bientôt lui causer de nouveaux soucis? Car l' habitude qu' avaient les cerfs de gratter la neige sur le pré devant sa remise irritait fort le paysan depuis pas mal de temps.

Il était arrive maintenant devant son bel arbre droit. Il le mesura d' un regard exercé, imagina la chute du sapin et calcula l' endroit où il devait entamer le tronc. L' arbre ne devait ni s' abîmer sur les pierres, ni tomber de façon qu' il ne put plus le dégager du milieu de ses voisins.

Là où la cime tomberait poussait un sapin blanc chétif et tordu. S' il abattait d' abord celui-ci, il en ferait encore un joli petit arbre de Noël. L' ar, impuissant, abaissa ses branches et gémit sous la morsure de la scie.

Frigg était si absorbé par son travail qu' il ne vit pas la martre quelques pas plus loin. De la chambrette que monsieur le pic noir lui avait aménagée, elle clignait de ses petits yeux ronds. Comme le grand sapin, au douzième étage duquel il habitait, ne paraissait pas menace, le rouge-gorge continuait à dormir cette heure inaccoutumée.

Frigg travaillait dur et, quand l' arbre aux bardeaux se fut abattu comme il l' entendait, il s' assit, content, sur un moignon de branche et dégusta son fromage de montagne et son café au lait, tenu au chaud dans une bouteille enveloppée de laine. Dans le temps qui lui restait, il ébrancha le sapin jusqu' au moment où il dut redescendre pour la traite. L' arbre gisait maintenant là, comme un corps nu et écorché.

Le casse-noix ne retrouva pas son logis, et un couple de mésanges huppées cria au meurtre sur la branche dépouillée d' un hêtre.

Le paysan était déjà de retour à l' étable chaude lorsque la fée Lune commença à rassembler ses petits cerfs. Il avait posé le sapelot de Noël à côté de la porte d' entrée.

La paysanne s' avança avec sa fillette, et toutes deux regardèrent avec joie le mince arbuste qui sentait bon. Elles rentrèrent dans la maison et en rapportèrent un vieux seau rempli d' eau qu' elles posèrent dans l' écurie, en priant le père d' y mettre le petit sapin après la traite. « Que veux-tu qu' il arrive à notre arbre devant la porte? » répliqua le paysan; mais sa femme trouvait que ce serait mieux de l' abriter.

Le bétail était heureux devant les mangeoires pleines. Frigg mit ses mains au chaud dans les fentes de sa salopette et regagna la porte d' entrée de sa maison. Une délicieuse odeur de rösti s' en échappait. Aussi poussa-t-il rapidement le verrou et enleva-t-il ses chaussures. Pendant ce temps le sapelot était toujours dehors, appuyé au mur de la masure.

En haut, dans la forêt, le rouge-gorge, en acrobate consommé, sautait d' un sapin à l' autre. Soudain le sous-bois craqua, la neige scintilla, et les vieux arbres se tinrent au garde-à-vous quand le roi-cerf déboucha dans la clairière avec sa suite. La martre, audacieusement, s' écria du haut de son arbre: « Grand roi, tu aimes les rameaux de sapin blanc, n' est pas? Il y a des branches fraîchement coupées près de mon arbre, là où la fée Lune argenté le ruisseau. » L' animal royal dressa sa tête couronnée, dilata ses naseaux, et déjà il s' était mis en route avec sa suite pour le festin de minuit.

Une daine et ses deux petits étaient en train de grignoter les rameaux convoités et durent déguerpir précipitamment à l' arrivée de leurs seigneuries. Mais les quelques branchettes suffisaient à peine à un repas. Le cerf s' arrêta désappointé et abondonna les restes à ses sujets. Il flaira à fond les traces de pas et sentit l' odeur de l' homme qui s' en exhalait encore. Alors le désir d' un repas abondant le saisit et le poussa à descendre dans la vallée.

La cloche de l' école du petit village sonnait les douze coups de minuit lorsque le cerf arriva sous le vieux poirier. Il se tint dans son ombre portée d' où il inspecta tout avec attention. Il huma le foin frais, restes du fourrage du soir accrochés entre les dalles, devant la porte de la grange. C' est à ce moment que l' odeur du sapin blanc coupé pénétra dans ses narines; alors il décrivit un grand cercle et se dirigea vers la ferme.

A cette même heure, la fillette de Frigg dormait derrière la chaude paroi de bardeaux de la maison, sous la couverture blanche et rouge. Son minet préféré était couché en rond au pied du lit.

Le cerf parvint alors au mur du jardin, et l' odeur du petit arbre de Noel l' enivra complètement. Il se dressa sur ses pattes de derrière, prit appui sur le mur, s' y mit debout et tourna ses oreilles vers la maison. Tout le monde dormait, le clair de lune enchantait le jardin, et le vert clair du petit arbre de Noël brillait. Avec des yeux ravis, et posant prudemment un sabot devant l' au, il s' avança. Tendrement sa langue enlaça les rameaux savoureux, et le festin commença. Du ciel, souriante, la fée Lune étendit son voile léger pour que le roi des forêts ne fût pas trop exposé à sa clarté argentée. Posément, avec délices, le grand cerf avala une branchette après l' autre.

Alors, soudain, un chien aboya, et un souffle de brise apporta du village les effluves hostiles de l' homme. Le cerf fut saisi de panique et prit la fuite par le potager, en direction de la palissade de bois qui le séparait du pré et de la forêt tutélaire. Mais le paysan avait bien surélevé la clôture en été -justement à cause des cerfs. Le saut ne fut pas très royal, et une latte se cassa en deux.

Le chaton, dans le lit de la fillette, se dressa terrifié et frotta son petit nez contre la joue de la dor-meuse. L' enfant se réveilla. Mais bientôt tous deux se rassurèrent, et la fillette se rendormit, son minet dans les bras.

Le cerf couronné regagna la sombre forêt sans être vu. Il s' arrêta un instant pour retrouver son souffle et regarda en arrière avant de reprendre, tranquille, la rude grimpée jusqu' à son royaume.

.'52 Par bonheur les casse-noix bavards dormaient tous, et aucun d' entre eux n' avait pu apercevoir son malheureux saut.

La nuit était en train de retirer son filet d' étoiles du ciel bleu pâle quand le cerf se coucha à l' orée de sa clairière pour ruminer son délicieux repas.

Frigg sortit dans la pénombre de l' aube. Respi-rant un bon coup, il fut satisfait de constater que, appuyé au mur, l' arbre de Noël était toujours là.

Un peu plus tard - au moment où le dieu Soleil conduisait avec peine son attelage radieux des hauts glaciers vers la vallée - la paysanne sortit à son tour. Elle vit le petit sapin et pâlit: il ne paraissait pas, la veille, aussi maigrelet! Avec hésitation elle s' approcha et considéra, impuissante, les branches rongées. Puis ses regards se portèrent sur les traces marquées dans la neige: ces pas dénonçaient le coupable! Etonné, le paysan sortit de la remise. Il avait peine à comprendre. Ça alors! C' était du joli! Et les reproches de sa femme troublèrent passablement le pur silence du matin.

Pourtant, comme ils le retournaient, l' arbuste montra que son côté qui avait été appuyé au mur était resté beau et touffu. Afin de consoler chacun, on décida de placer malgré tout le sapelot, à Noël, dans l' angle de la pièce et sur la commode.

La fillette sautillait autour de l' arbre avec son chaton, et trouvait qu' à cette heure-là tout le monde avait lieu d' être content: le cerf sacrilège avait eu un bon repas, et eux aussi pouvaient quand même se réjouir d' avoir l' arbre de Noël chez eux, dans leur chambre.

Quant à Frigg, il était désormais conscient que le sapin devait être à l' abri dans la remise, derrière la porte fermée à clé, en attendant la veille de Noël.

Trad. E. Baumgartner et G. VVidmer

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