L'arête de Peuterey

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PAR ROMV CHRISTOFFEL, RAPPERSWIL

Avec 3 illustrations ( 95-97 ) Deux amis de Winterthour me proposèrent un jour l' arête de Peuterey, dont j' avais entendu le nom prestigieux à la cabaneJenatsch, lors de ma première année d' initiation à la montagne. De nombreuses soirées d' hiver furent consacrées à étudier le sujet, et notre entraînement commença en mars. Peu avant notre départ, la mort d' un de nos camarades de cordée au Fleckistock fut pour nous une terrible et dure épreuve, mais la rude école que nous aimions nous avait appris à nous redresser, à repartir toujours.

Deux courses de glace dans l' Oberland bernois parachevèrent notre préparation physique et contribuèrent à rétablir notre paix intérieure.

Le 20 juillet, jour de notre départ, arrive enfin. Deux alpinistes, que leur équipement transforme en bêtes de somme, roulent vers Lausanne, puis vers Martigny. O Champex! o Dorées! souvenirs vieux d' un an seulement, mais si lointains, maintenant que nous nous lançons dans une des plus longues traversées des Alpes! Déjà le Val d' Entremont est tout nouveau pour moi.

Frontière un peu délicate à franchir j' ai oublié mon passeport - mais un douanier au charme typiquement romand arrange l' affaire en me délivrant un bon de passage valable trois jours.

Plus nous avançons vers le sud, plus la région me plaît. Aoste, Courmayeur, le Val Veni... Tout en le remontant, Herbert me cite les noms des fiers sommets, hérissés d' aiguilles, qui se profilent sur le ciel bleu profond. Ce spectacle seul vaudrait le voyage. Nous pouvons reconnaître partiellement notre arête, et l' Aiguille Blanche de Peuterey me fait alors, vue d' ici, une inoubliable impression.

Nous franchissons sur un pont branlant la Doire Baltée, torrent sauvage, écumant et mugissant. Les hautes eaux ont entamé les angles du pilier central. Quelle violence et quelle puissance peut déployer un torrent qu' on n' a pas contraint de couler dans un lit artificiel pour produire des kilowatts, des francs et des centimes! Nous pénétrons dans la forêt aromatique et atteignons bientôt le hameau de Freney. Quelques cabanes en ruines nous rappellent la caducité des matériaux que l' homme abandonne pour émigrer vers la ville. Nous nous aiguisons l' appétit avec des myrtilles croissant directement sur le bord du chemin. Le sentier conduisant à la cabane Gamba serait, pour d' autres, raide et incommode, mais nous avançons à bonne allure, malgré nos « compagnons encombrants ». Peu avant 20 heures, nous atteignons la cabane qui doit paraître, même à un vagabond endurci, un abri bien rudimentaire, misérable et exposé à l' air. A peine avons-nous poussé la porte que retentit une voix rauque, semblant provenir de l' au:

-Chiudete la porta!

Mais nous préférons prendre notre dîner dans la verdure. Nous mettons le réchaud en marche et bientôt le délicieux arôme de notre café répand une douce et sympathique atmosphère. Nous mangeons à satiété, buvons une bonne portion de café chaud. Notre cœur déborde de confiance.

Minuit. Même pour une course qui se déroule dans les Alpes occidentales, c' est un réveil très matinal. Une porte claque. Toujours rauque, la voie crie:

- Sveglia!

13 Les Alpes - 1968 - Die Alpen193 Nous ne nous le faisons pas dire deux fois. Une lampe à carbure est posée sur la table par une main invisible. Le déjeuner est pris sur le pouce et la facture réglée. Le confort veut être payé! A minuit et demi, le gardien nous souhaite « buona gita » et, comme deux enfants qui partent pour la première fois en course d' école, nous quittons la cabane et prenons le large sous un ciel étoile. Le temps est beau. Sur le névé, au-dessous du Col de l' Innominata, nous attachons nos crampons, mais en haut, dans les rochers, nous devons les remettre dans le sac. Pendant les heures qui suivent, nous devrons pratiquer, quelquefois encore, l' exercice du laçage et du délaçage des crampons.

La descente du Col de l' Innominata vers le Glacier de Freney n' est pas encore éclairée par la lune. Après deux rappels exécutés dans les ténèbres, nous foulons le Glacier de Freney. Il fait encore trop sombre pour nous lancer dans ce labyrinthe de crevasses. Vingt minutes plus tard, le jour pointe à l' orient. Les silhouettes géantes de l' Aiguille Noire de Peuterey, des Dames Anglaises, de la Punta Gugliermina se détachent sur un ciel toujours plus clair. Plus haut, l' Aiguille Blanche, ainsi que la paroi de glace et de rocher, haute de 900 mètres, qui s' élève jusqu' au sommet du Mont Blanc de Courmayeur, se teintent d' une lueur rose. Un spectacle unique. Tout semble si proche que je me laisse séduire par l' espoir d' être là-haut dans quatre ou cinq heures. Je devrai encore m' habituer aux déceptions dans les Alpes occidentales!

Entre-temps, l' obscurité a fait place, dans les régions basses où nous nous trouvons, à la lueur de l' aube, et nous pouvons commencer la traversée du Glacier de Freney. Nous cherchons un passage le long des crevasses dont nous ne pouvons sonder la profondeur, et passons sur d' étroites corniches entre ses séracs et d' imposants clochetons de glace. Ces inquiétantes figures figées se penchent comme des êtres ivres, prêts à s' effondrer à chaque instant. Chacun le ressent: la vie est ici plein de périls! Nous nous hâtons et gagnons l' autre rive, mais ici aussi, point de repos! La paroi de rocher est souvent balayée par des chutes de pierre.Vers la rimaye qui conduit à la Brèche nord, c' est bien pis. Les chutes de pierres ont laissé là d' indubitables traces. Je m' encourage à la pensée que nous atteindrons l' arête dans une demi-heure. Mais nous sommes deux! J' ai perdu toute notion de temps et de distance! Nous rejoignons l' arête sans incident. Le soleil, pareil à une boule incandescente, monte au-dessus de la Vallée d' Aoste et semble très éloigné. Nous contournons la Punta Gugliermina, sur la face est, pour reprendre l' arête un moment plus tard. Vers 9 heures, nous nous reposons sur les derniers rochers précédant l' Aiguille Blanche. Une belle arête de glace s' élève vers un contrefort.

Alors que nous avalons notre deuxième déjeuner, nos regards se perdent dans le lointain. Nous sommes à 4000 mètres environ. A gauche, 3000 mètres au-dessous de nous, s' étend la Vallée d' Aoste, baignée dans une légère brume; au milieu, le verdoyant Val Veni, et à droite, les grandes moraines et la fin du Glacier de Miage avec le petit lac du même nom. Plus proche de nous, nous avons à gauche le sauvage Glacier de Brenva; au-dessous, au milieu, l' Aiguille Noire de Peuterey; à droite, le Glacier de Freney qui, sur deux kilomètres de longueur, accuse une dénivellation à peu près égale: une cascade figée en glace! Plus à droite, nous avons encore l' arête et le col de l' Innominata. Et derrière nous, tout au fond, nous apercevons la minuscule cabane Gamba.

Avec des forces renouvelées, nous nous remettons en route. A 10 h 30 environ, nous sommes au sommet de l' Aiguille Blanche. Nous poursuivons notre chemin par l' arête glacée et effilée et, au moyen de plusieurs rappels, atteignons le Col de Peuterey. De cet endroit, nous jouissons d' un joli coup d' œil sur la paroi de rocher, haute de 400 mètres, qui nous attend. Les premières traînées de brouillard se faufilent autour des sommets les plus hauts. Le ciel se couvre vers le sud: ce n' est plus le temps sûr de ces derniers jours!

Tandis que nous préparons un café réparateur, le soleil joue à cache-cache avec les nuages. La neige a pris une couleur grise. A main gauche, des avalanches de pierres et de neige, mêlées à des ruis- seaux, ne cessent de dévaler les pentes. Un vent aigre se lève. Nous remettons tout dans les sacs avec hâte. Nous consultons encore une fois le guide: deux à quatre heures jusqu' au Pilier d' Angle, six à douze heures pour la paroi de glace conduisant au Mont Blanc de Courmayeur! Après une pente de neige se relevant toujours davantage, nous franchissons une mauvaise rimaye et atteignons des rochers escarpés qui mènent directement au Pilier d' Angle. Nous découvrons bientôt une place de bivouac ( 4243 m ), mais nous n' avons pas l' intention de nous attarder à cet endroit. Du Col de Peuterey jusqu' ici, nous n' avons mis qu' une heure et demie. Le temps se détériore à vue d' œil. Le brouillard monte maintenant des vallées et nous masque bientôt toute vue. Demain, le temps sera mauvais, et il pourrait bien tomber encore beaucoup de neige! Pour nous, il n' y a qu' un chemin monter! Nous devons sortir encore aujourd'hui de cette souricière. De la place de bivouac, nous contournons le gendarme par la droite, où se dresse une arête de glace. Au début, elle s' élève en plusieurs gradins et dessine une ligne fine; plus loin, elle bute contre une paroi de glace qui, 500 mètres plus haut, conduit au sommet. L' oxygène se raréfie, cependant nous maintenons notre rythme habituel. Notre bonne constitution me remplit d' aise; elle nous rend grand service maintenant. Dans mon for intérieur, je remercie mon compagnon de cordée, Herbert, des flexions et des appuis faciaux que nous avons exercés ensemble.

Nous marchons et continuons à nous élever, chacun en proie à ses pensées. Interminable est le « chemin » qui sort du néant grisâtre et qui retourne dans une monotone grisaille. La paroi de glace est si enneigée que nous montons en enfonçant seulement les pointes frontales des crampons. Nous avançons les deux du même pas. La seule sécurité est la confiance dans l' autre. Un petit relâchement dan s la concentration, un faux pas auraient des conséquences graves. Par de bonnes conditions, cette ascension doit être merveilleuse, une grimpée sur une échelle céleste, mais par brouillard... On consulte souvent l' altimètre: chaque fois, Herbert le range avec une pointe de déception. Il n' indique jamais l' altitude qu' on désirerait. Le jour diminue. Un regard sur la montre: il n' est que 18 heures. Le grondement d' un orage qui approche nous met aux aguets. Depuis plusieurs heures, nous marchons sur les pointes frontales, sur une pente de 50°. L' orage approche rapidement; mes yeux douloureux cherchent vainement un abri, alors qu' un bourdonnement inquiétant emplit l' atmosphère. Nous nous regardons: chacun sait ce que cela signifie.

Se débarrasser de tout objet métallique, peut-on lire dans le guide, et que faisons-nous? Le grondement s' amplifie, il commence à grésiller. Quelques instants plus tard, de véritables avalanches s' abat sur nous. Une lueur intense nous aveugle tout à coup et, au même moment, une violente secousse nous jette presque à terre. Nous nous trouvons au milieu d' un orage de haute montagne. Un bruit affolant nous assourdit. Je cherche Herbert; par bonheur, je reconnais sa silhouette dans cette masse grise.

Je n' ai qu' une pensée: monter. Nous devons trouver quelque part un abri, sans cela tout est perdu! Quelques pas. Une lueur éblouissante. Est-ce Ta volonté? cela doit-il arriver?

Nous en réchappons encore une fois. Herbert me crie quelque chose et me fait signe de monter. Péniblement, je scrute vers le haut et devine une tache brun-gris. C' est peut-être une pierre, un rocher. Il ne m' est pas possible d' estimer si cela se trouve à 20 ou à 200 mètres! Résigné, je branle la tête. Atteindrons-nous le rocher sauveur avant la troisième déflagration? Je ne peux pas le croire, mais nous essayons tout de même. La tache brun-gris se précise. Oui, c' est vraiment un rocher éloigné de 5 mètres environ de l' arête. Encore une délicate traversée et je l' atteins. Je rampe vers le toit protecteur. Avant de pouvoir me retourner pour aller chercher Herbert, je dois déposer mon sac. Herbert a déjà effectué la traversée. Nous avons l' impression que toute la paroi s' écroule. Nous sommes cependant bientôt réunis sous la pierre. Ce n' est pas spécialement confortable. Une aire d' aigle paraîtrait une place d' exercice à côté. Mais le principal est que nous soyons à l' abri. L' orage s' atténue peu à peu, et nous repartons. Après six ou sept longueurs de corde, l' arête devient plus raide, presque verticale. J' aperçois tout à coup le bord horizontal des corniches culminantes. Encore quelques pas, et nous sommes en haut. Un vent impétueux et glacial nous fouette le visage, et un épais brouillard masque toute vue. A notre droite, les corniches sont à peine visibles. Nous devons prudemment suivre l' arête à gauche, vers le nord-nord-ouest. J' essaye de sortir ma carte, mais le vent violent qui souffle et mes gants gelés rendent cette opération presque impossible.Vêtements, souliers, tout est raide. Creuser et bivouaquer avant que nous soyons gelés, telle est mon idée.

- Romy, regarde là!

Je bondis vers Herbert: une déchirure s' est opérée dans le brouillard. De peur que celui-ci nous joue de nouveau un tour, nous nous lançons à l' assaut final. Au-delà d' une dépression, à une distance de 400 mètres, nous avons reconnu le sommet du Mont Blanc! Quelques instants plus tard, nous foulons le point culminant, à 4807 mètres. Il est 20 heures. Une merveilleuse soirée tombe. Le brouillard a disparu et l' air est relativement calme. Le calme envahit aussi nos cœurs; la tension qui y régna pendant dix-neuf heures s' apaise. Une bonne poignée de main dit plus que beaucoup de paroles. A l' ouest, le soleil nous envoie son dernier salut, alors que la lune est déjà apparue à l' est. Tout en bas, dans les vallées profondes, la nuit s' est déjà bien installée; elle gagne maintenant les hauteurs. Les premières lumières qui scintillent sont comme une salutation d' un autre monde. Nous jouissons encore quelques instants de cette paix, de ce calme infini chanté par M. Oechslin:

Plus les sommets sont hauts, plus le calme est grand. Ce que nous appelons la vie reste au-dessous. Mais la sérénité qui baigne les cimes depuis l' éternité Ne peut être qu' une source de vie et de réconfort Pour ceux qui respectent la paix des hauts sommets.

Un dernier regard jeté sur le panorama, et nous entamons la descente.

Peu de temps après, nous poussons la porte du refuge Vallot ( 4362 m ). Quoi! Passer une nuit inconfortable ici, dans cet endroit sale et glacial, alors que notre plus grand désir serait de trouver un gîte réparateur, des couvertures chaudes et surtout de dormir tout notre soûl! Non, il n' en est pas question! Je propose de descendre jusqu' au refuge du Goûter. Encore un acte de courage! Allons! Et, dans un demi-sommeil, nous nous efforçons de mettre un pied devant l' autre. Grâce à un sursaut d' énergie, qui nous empêche de tomber dans un état de torpeur dangereux, nous atteignons le refuge convoité ( 3817 m ), une heure et demie après avoir quitté le sommet du Mont Blanc.

L' accueil du gardien n' est pas des plus aimables. Il voulait justement se mettre au lit, mais nous chauffe quand même du café; puis nous nous couchons, harassés, mais heureux et comblés. Lorsque nous nous extrayons, le matin à 7 heures, de nos lits moelleux pour aller voir le temps, toute fatigue a disparu. Le ciel est couvert, aussi est-ce sans remords que nous nous accordons un jour de repos, ne serait-ce que pour dormir satiété et jouir d' un « dolce far niente ». Mais nous avons du travail sur la planche: sécher et remettre l' équipement en état, écrire des cartes, préparer les repas! Le soir arrive rapidement. Le lendemain matin, nous entreprenons la descente assez tôt et marchons dans dix centimètres de neige fraîche. Aussi sommes-nous presque heureux de rentrer chez nous. A St-Gervais, nous nous achetons deux pains parisiens, du fromage et des poires, denrées que nous consommons en roulant vers Chamonix. Le temps s' est réchauffé et le soleil brille à nouveau. Nous avons une heure d' arrêt à Chamonix. Nous flânons à travers les rues encombrées d' hôtes de toutes les nations, déambulons devant les magasins de souvenirs et de camelote, et nous accordons un double litre de lait pasteurisé. Puis, c' est le retour vers la Suisse. Il commence à pleuvoir.

Le contrôle des passeports - dernier obstacle - est bientôt passé. Personne ne nous blâmera sans doute d' avoir commandé un copieux souper au wagon-restaurant, avec différents plats à la carte et une bonne bouteille. Nous sommes arrivés seulement trop tôt à Zurich où nos chemins se séparaient, malheureusement pour longtemps. Ainsi prit fin l' une de mes plus grandes courses dans les Alpes. Nos pensées s' envoleront souvent vers Peuterey. Ce fut pour nous une expédition extraordinaire où, au cours de la lutte que nous engageâmes avec les éléments, notre instinct de conservation devait intervenir et nous tirer d' une situation des plus périlleuses. L' aspect le plus beau de cette ascension ne réside pas dans le fait que nous sommes rentrés vainqueurs de l' arête de Peuterey, mais que nous, pauvres et modestes alpinistes, avons été pleinement conscients de ce qui serait advenu de nous dans cette nature hostile, si la main d' une puissance supérieure ne nous avait pas protégés.

( Adapté de V allemand par Ch. Neuhaus )

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