L'arête NNE du Dom des Mischabel

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Par A. Dunant.

L' idée est née le 29 août 1927; nous étions au sommet de la Lenzspitze et admirions la splendide arête qui descendait du Dom jusqu' à nos pieds. J' avais entendu dire qu' elle était vierge encore, un guide de Saas-Fee attendait soi-disant un client pour l' essayer; je tâchai de questionner notre guide pour savoir si on avait fait des tentatives, s' il connaissait quelque chose à ce sujet.

« Oui, on y a été une ou deux fois, mais je ne crois pas qu' on ait fait toute l' arête. » Cela me suffisait et je ne regardai plus que là, détaillant un grand mur qui paraissait très vertical. Du Nadelhorn, je regardai encore et, voyant l' arête plus de profil, je pensai qu' elle ne devait pas être impossible.

Malheureusement le lendemain était jour de départ; à 6 h. du matin nous sortions du village de Saas-Fee par un temps radieux; toute la chaîne des Mischabel étincelait, éclairée en face par le soleil levant, tandis que nous étions encore dans l' ombre fraîche. Pour la dernière fois nous nous sommes retournés et avons gravé leur belle silhouette dans notre mémoire; je regardai l' arête du Dom avec émotion et lui dis au revoir.

Mon ami André Roch fut informé de mon idée dès que je le revis à Zurich; nous discutions les probabilités de réussite et les possibilités de se trouver quelques jours ensemble après le semestre d' été, en scrutant à la loupe les photos et cartes postales que j' avais rapportées. Finalement nous nous sommes arrangés avec deux ou trois membres de l' A ( Akademischer Alpen-Club Zürich ) pour faire une vaste expédition en commun; nous devions nous trouver à la cabane des Mischabel le samedi 28 juillet, traverser la Lenzspitze et le Dom 1e lendemain et continuer sur Zermatt; de beaux projets étaient ébauchés pour la seconde partie.

Le vendredi 27, je monte à Saas avec Roch par un temps gris; de gros nuages nous cachent les hauteurs et s' étirent le long des pentes; ce n' est pas de chance après cette semaine de soleil et de chaleur torride que nous venons de passer dans les plaines de Bavière, visitant des ponts en construction et des usines hydrauliques avec nos professeurs et nos camarades du Poly. Nous sommes accueillis à Saas-Fee par toute ma famille, qui est installée dans un chalet; on nous demande anxieusement nos projets: puisque nous sommes montés ensemble, nous devons avoir une idée; il est difficile de raconter que nous avons un rendez-vous déjà fixé. Il n' y avait pas de folie dans notre projet et ce qui me gêne vis-à-vis de mes parents, n' est pas de l' avouer, mais c' est plutôt de les quitter de nouveau si vite après une absence de quelques mois.

Mauvais temps samedi ainsi que dimanche; nous restons en bas et jouissons d' être en famille, de nous lever tard et de flâner. L' après du second jour tout le monde est réuni dans le bois pour prendre le thé; soudain, un coup de vent balaie tous les nuages, la lumière devient douce et vaporeuse, les montagnes sont bleues et les sommets des Mischabel lancent de grands rayons d' ombre dans le ciel: c' est le beau, partons!

A 6 h., tout est paré; mon père vient avec nous deux, car il se sent bien entraîné; je suis tout fier qu' il nous accompagne là-haut. Nous trouvons nos amis à la cabane, ils sont quatre et ont déjà fait la Lenzspitze par le mauvais temps, pour ne pas s' ennuyer en nous attendant. Ils déclarent qu' il y a beaucoup de neige fraîche et qu' il vaut mieux attendre encore un jour; nous nous résignons et décidons de traverser le lendemain sur la cabane du Dom qui est plus près du Lenzjoch, 1e point de départ de l' arête. Lundi, mon père, Roch et moi traversons la Lenzspitze, 1e Nadelhorn, le Stecknadelhorn et descendons jusqu' à la cabane l' interminable glacier de Festi.

Roch et moi, nous n' avons pas été bien; le changement d' altitude après notre séjour à Munich était un peu violent; nous avons pris notre temps pour souffler et pour regarder le Dom qui nous montrait ses énormes contreforts encore tout saupoudrés de neige. La prudence nous disait qu' il y en avait encore passablement pour se lancer dans des passages inconnus; il est vrai qu' un jour de beau temps en fait fondre une bonne quantité.

Mon père et deux autres camarades n' ont pas le temps de rester un jour de plus, ils descendent directement sur Randa en nous souhaitant bonne chance et nous demandant de ne pas insister si nous trouvons trop de difficultés.

Le matin suivant, nous partons à 4 h. et remontons la moraine et le glacier d' un pas tranquille, et nous nous retournons de temps en temps pour admirer le lever du jour et regarder le Weisshorn et le Rothorn s' enflammer aux premiers rayons du soleil. Au Festijoch, première halte; je m' efforce de manger quelque chose, un petit morceau de pain et de fromage réussissent seuls à descendre avec beaucoup de thé.

Ce sera le dernier repas de la journée, car je sens encore l' effet de l' altitude; voilà ce que c' est que de se lancer si haut pour la première course de l' année!

Nous arrivons à 8 h. au Lenzjoch et cherchons un endroit abrité pour enlever nos crampons; il se trouve une petite vire surplombant l' immense paroi qui tombe sur Saas-Fee. Le village s' éveille tout là-bas à nos pieds; peuvent-ils deviner que nous sommes sur ce balcon haut perché et que nous avons déjà besoin de nous reposer? Le soleil est bon, déjà presque trop chaud à l' abri du vent, on aurait envie de se coucher pour rêver, perdu dans le ciel. Mais non, il faut se secouer et se préparer à chevaucher cette grande arête; encore un long regard en bas pour bien prendre contact avec ce grand vide qui ne nous quittera plus jusqu' au sommet.

Nos amis grisons, Campell et Truog, attaquent directement les premiers rochers qui sont assez sérieux; Roch et moi les contournons par la droite et rejoignons l' arête un peu plus haut après avoir taillé quelques marches dans de la glace dure, ce qui nous fait gagner quelques minutes, un peu en fraude peut-être. Nous continuons ainsi, encordés deux et deux, par des rochers plutôt faciles mais passablement couverts de neige, vu leur faible inclinaison. La roche est délitée, de temps en temps de grandes plaques partent sous nos pieds et bondissent en tournoyant pour aller s' enfoncer dans la neige fraîche du glacier à notre droite. D' autres fois nous regardons de l' autre côté par-dessus le parapet de l' arête et sondons le vide toujours grandissant; nous cherchons alors une grosse pierre et la poussons dans l' espace, elle file, file, et va s' écraser contre un ressaut, un gros éclat a rebondi et semble jaillir de la paroi; on le perd de vue avant qu' il ait atteint le glacier, 600 ou 700 m. plus bas.

Nous progressons toujours, sur l' arête, ou un peu sur la droite, en ayant alternativement le côté gauche rôti par le soleil et le côté droit transpercé par le vent. Les Grisons sont mieux entraînés, ils vont plus vite et déblaient la neige fraîche; nous rejoignons bientôt Truog qui attend au bas d' une paroi, il est debout sur une petite plateforme et assure Campell qui ouvre la voie; le vent fait onduler sa vaste chevelure blonde et sa bonne figure supporte patiemment la morsure du froid. Sa place n' est pas très enviable, il n' a rien à faire et pourrait peut-être se reposer et se réchauffer les doigts; il doit être sur le qui-vive, surveiller la corde couverte de neige poudreuse qui passe lentement dans ses mains, bien lentement; Campell ne bouge plus, il cherche, il essaie, tout est verglacé, il ne trouve rien; finalement il redescend pensant qu' on pourrait attaquer une pente de glace sur la gauche. Roch y va, taille quelques marches et se rend vite compte que c' est impossible, il arrive sur une dalle lisse et glacée; ne voulant pas abandonner, il essaie à droite dans des rochers très raides et délités et complètement couverts de glace et de neige; il plante un grand clou pour tenter un pendule, mais bientôt nous le rappelons; je vais essayer de nouveau la paroi. Sans sac, le piolet passé dans la ceinture, j' attaque le rocher et me trouve devant une belle plaque couverte de 5 cm. de glace vive; à coups de piolet, je la fais voler en éclats et je nettoie de petites prises qui étaient cachées auparavant; lentement, je m' élève de un, puis de deux mètres en réalisant des prodiges d' équilibre; pour finir, il n' y a qu' une vaste prise que j' atteins juste avec la main; je dois me hisser dessus et délicatement y poser le genou, puis les pieds, sans avoir aucun autre appui au-dessus ni au-dessous. De là, par une sorte de reptation lente sur la droite, j' atteins le bord de la dalle et j' en sors par un pendule sur les bras.

Je me retrouve assis sur un bon escalier, tout essoufflé et les doigts morts de froid, car les gants seraient dangereux à cet endroit. Puis il faut hisser mon sac qui a une peine terrible à passer un petit surplomb, les crampons restant toujours accrochés dans une fissure; les autres me rejoignent bientôt et nous constatons que ce petit pas de quelques mètres nous a pris environ une heure. Nous continuons encordés les quatre ensemble par des rochers faciles, mais toujours plus raides; la neige diminue à mesure que la pente augmente.

Nous sommes arrêtés à nouveau par une grande dalle surplombante et manifestement insurmontable. Faut-il la tourner à gauche ou à droite? De ce côté-ci la voie est plus ou moins sûre, il nous faudrait descendre un peu dans la face et remonter dans une sorte de gorge évasée pour atteindre l' arête à l' endroit où elle est presque horizontale, toute hérissée de gendarmes. A gauche on ne voit qu' un petit bout terriblement raide, un pan de mur taillé dans la face qui regarde Saas-Fee. C' est la voie que nous nous étions proposée en examinant le Dom au télescope.

Campell part le premier, il avance lentement, fait tomber de la neige et des petites pierres; Truog assure encore, bien installé dans une petite niche cette fois. Toute la face est à l' abri du vent et le soleil chauffe bien, il fait bon; on voudrait bien trouver un endroit où s' étendre et contempler paresseusement la vallée de Saas et l' immense étendue du glacier de Fee. Malheureusement nous n' avons guère que la place de nous tenir debout sur une étroite vire, et surtout la situation est trop sérieuse, nous sommes anxieux de savoir si Campell pourra arriver sur l' arête; il a disparu maintenant, la corde file un bout et s' arrête. Nous crions: « Get' s det abe? », « Wie isch es ?» Pas de réponse. La corde continue à serpenter sur la paroi, puis: « — Plus de corde! » « Attachez la seconde », vient d' en haut; nous obéissons, mais ne pensons pas moins qu' il va un peu loin et devrait nous attendre quelque part; n' y a-t-il aucun endroit où l'on puisse assurer? Campell réapparaît un peu sur la droite, se détachant sur le ciel, nous échangeons quelques brèves paroles. « Ça va, ça va, encore 2 ou 3 mètres. Enfin un cri de joie: « Ça y est! » Nous nous encordons les trois au bout de corde qui reste et suivons la trace, nous assurant mutuellement. La paroi a environ 30 m. et est tellement verticale qu' on est constamment en équilibre très peu stable; il n' y a point de pas difficiles, les prises abondent mais sont peu sûres; toute la face est des Mischabel est ainsi pourrie.

Nous pensions qu' une fois arrivés là, nous serions sauvés; ce n' est pas tout à fait le cas. Nous sommes sur une arête très dentelée et extraordinairement aiguë. L' oppression du mur a disparu, l' espace s' étend tout autour de nous, nous nous sentons libres, légers, on respire plus facilement et plus profondément. Mais pourtant quand un pas difficile nous arrête, quelle peine nous avons à soulever ce gros corps matériel qui croit devoir rester toujours collé au rocher. Celui-ci est compact et s' est cassé en gros monolithes qui n' offrent aucune aspérité si ce n' est sur l' arête elle-même: il n' est pas question de tourner un seul gendarme d' un côté ou de l' autre. Nous marchons toujours les quatre ensemble; une fois que le premier a vaincu un ressaut, il nous tire tous après lui, nous ne voulons pas nous risquer inutilement.

Je me rappelle un gendarme spécialement, le plus vertical qui soit. A cheval sur une arête tranchante, je surveille Campell qui travaille; il essaie un pas très raide, presque surplombant, cherche ses prises et les éprouve; voilà pour les mains, mais rien pour les pieds, il n' ose pas y aller, fait encore une tentative et abandonne; il redescend sur une petite plateforme ou les deux autres attendent. Nous lui conseillons de traverser sur la gauche et de voir ce qu' il y a derrière; lentement il passe une dalle très inclinée et découvre une petite cheminée de deux mètres qui le conduit en lieu sûr; c' est très délicat et demande un assurage sérieux de notre part. Pour gagner du temps il hisse Truog et Roch par-dessus le surplomb; par amour-propre, j' essaie de le faire seul avec la seule aide morale de la corde, ce qui est déjà énorme. Il faudrait avoir une grande confiance dans ses doigts pour oser se lancer sans être assuré d' en haut. J' aborde tout essoufflé et m' affale à plat ventre sur une plaque de neige; Campell est déjà plus haut, varappant sur une lame de couteau dressée la pointe en l' air.

Il nous crie tout à coup:

« Hurrah, on y est, on voit la suite; ce n' est pas bien difficile! » et il disparaît. Truog monte, puis Roch, il s' agrippe à de gros éclats de rocher et se hisse avec agilité; j' essaie de le photographier pour avoir un souvenir de ce joli passage; c' est si raide que je dois pencher l' appareil et la photo ne rend pas du tout l' impression voulue.

L' arête se continue encore, toujours très aiguë, mais sans difficultés spéciales; on est tellement habitué au grand vide qu' on ne regarde plus en bas, on ne voit que les quelques mètres de rocher qui nous entourent et on progresse lentement, comme si tout le reste n' existait pas. Nous franchissons un dernier gendarme plus haut et moins raide que les autres et nous sommes en face du vrai sommet du Dom, une simple pente de neige.

« Nous y sommes, l' arête est vaincue! » Je n' ai pas l' impression d' avoir fait une « première » et je ne suis pas ému à l' idée d' avoir été dans les premiers à passer par là; je suis simplement enchanté d' avoir trouvé une montagne que je ne connaissais pas, sur laquelle j' ai dû chercher mon chemin par moi-même, sans avoir à suivre bêtement les traces de clou sur le rocher.

D' ailleurs un mal de tête commence à se déclarer; est-ce la faim ou un reste de mal de montagne? Nous nous sommes arrêtés un moment pour remettre les crampons et séparer les deux cordées, car nos amis sont fiévreux, ils veulent suivre l' arête tout du long et arriver le plus vite possible. Roch et moi les rejoignons bientôt; il est 14 h. déjà, le vent souffle toujours et très vite le ciel s' est couvert de gros nuages menaçants.

Heureusement que le chemin du retour est plus rapide; nous dévalons en courant les grandes pentes de neige du Dom et du Hohberggletscher, nous descendons pour la seconde fois le long glacier de Festi; les jambes avancent toutes seules sans qu' on ait besoin de les diriger, elles suivent la trace docilement et sautent les rimaies et les crevasses qui se présentent en grand nombre. A 17 h. nous sommes à la cabane, complètement fourbus et heureux d' avoir si bien réussi.

Discutons le futur maintenant: j' étais plus ou moins sensé rentrer tout seul à Saas par Randa et Stalden et les autres devaient continuer sur Zermatt. Les Grisons ont bien envie d' aller visiter l' arête de z' Mutt; comme Roch l' a déjà faite et que le temps se brouille un peu, nous décidons de retraverser ensemble sur Saas le lendemain, mais en passant par-dessus le Taeschhorn. Et les provisions? Nous étions partis avec un jour de vivres et nous avons déjà vécu deux jours dessus. En vidant tous les restes de la cabane, le gardien nous trouve une livre de sucre, un demi-pain tout sec et beaucoup de thé; il faudra bien que ça aille, pourvu que nous soyons encore un peu malades! C' est mardi soir, veille du 1er août; nous sommes seuls à la cabane; le gardien est descendu avec les autres et nous laisse sans réveille-matin. A 18 h. déjà, nous sommes au lit, espérant nous réveiller vers 3 h. Mais quelle illusion, il fait grand jour quand Roch ouvre un œil: c' est 5 h. 1/2!

1er août: Nous célébrons la fête nationale à notre manière; nous peinons sur d' interminables pentes de neige et de glace, nous pelons de froid sur une longue arête encapuchonnée de brouillard et nous apaisons notre faim devenue terrible en trempant du pain sec et des morceaux de sucre dans notre thé; le jour où nous n' avons plus rien à manger nous trouve malheureusement tout à fait bien et entraînés à fond.

Les jours suivants j' ai passé quelques bonnes soirées au « Corso » de Saas-Fee à discuter avec les guides pour apprendre ce qu' on savait au sujet de cette arête; les uns nous félicitaient, nous assurant que c' était bien une « première », d' autres n' en étaient pas si sûrs, ils avaient entendu parler d' un tel, il y a très longtemps qui y avait été; mais je ne crois pas qu' on ait rien écrit là-dessus.

Le guide Düby dit pourtant qu' en 1894 des alpinistes anglais 1 ) auraient gravi l' arête nord-est du Dom en contournant les gendarmes difficiles par la droite. Des renseignements plus exacts nous ont appris que, après avoir atteint le Lenzjoch par la face de Saas, ils suivirent l' arête un bout de chemin et durent prendre les pentes de neige jusqu' au sommet, à cause de la glace trop abondante sur les rochers. Ils évitèrent donc tout le massif rocheux qui constitue un premier sommet au Dom et fournit tout l' intérêt de son ascension par l' arête nord-est.

La course peut se faire directement de Saas-Fee en couchant à la cabane des Mischabel; c' est un peu plus long, car il faut d' abord traverser la Lenzspitze; je crois pourtant qu' on pourrait mettre moins de 6 h. du Lenzjoch au sommet, surtout dans de bonnes conditions. C' est une course splendide, promettant de la belle varappe à haute altitude avec des vides impressionnants et une vue extraordinairement étendue embrassant les cirques de montagnes qui dominent les deux vallées de Zermatt et de Saas-Fee.

Horaire:

Cabane du Dom dép. 4 h.Sommetdép. 14 h.

Lenzjoch » 8 h.Cabane du Dom arr. 17 h.

Feedback