L'arête nord-ouest de l'Aiguille d'Argentières

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Par J. Emonet.

« Le touriste qui arrive au Col du Chardonnet par le versant de Saleinaz dans l' intention de monter sur l' Aiguille d' Argentières regarde naturellement l' arête nord-ouest de cette montagne et en commencerait volontiers l' escalade plutôt que de descendre une partie du glacier du Chardonnet. Nombreux sont ceux qui se sont laissé tenter et qui ont vu leur entreprise échouer, à cause des difficultés dont cette route est semée. » C' est en ces termes que décrivent MM. Kurz et Colomb dans leur guide de « La Partie Suisse de la Chaîne du Mont Blanc » l' itinéraire par cette arête.

Inscrite au programme du récent cours de guides, l' Aiguille d' Argentières de même que sa voisine l' Aiguille du Chardonnet n' avaient pu être gravies par suite du temps et des conditions défavorables de la montagne à pareille époque. Il y avait là une revanche à prendre en même temps qu' un terme à mettre aux plaisanteries amicales des guides de la région. C' est ainsi que nous nous trouvons à la cabane Dupuis le vendredi 29 juin avec mes camarades de club: A. Simonetta, L. Spagnoli et A. Lugon. Le temps est splendide et laisse augurer une parfaite réussite de notre projet.

Le samedi 30, à 2 h. 1/2 du matin, par une bonne neige durcie nous remontons le plateau du Trient dans la direction du glacier de Saleinaz. Nous franchissons la brèche entre la Varappe et l' Aiguille de la Fenêtre et, après une descente rapide et incertaine parmi les éboulis croulants, nous rallions les névés supérieurs du glacier de Saleinaz. Une marche oblique nous amène au point du jour à la base du col du Chardonnet. Une rapide pente de neige coupée d' une rimaie facile nous conduit au col. Une courte restauration nous permet de repérer notre chemin qui nous paraît fort intéressant. Nous contournons les premiers ressauts de l' arête en utilisant un couloir neigeux fort raide qui nous conduit directement derrière le grand gendarme. La neige est excellente et les crampons mordent à merveille tout en n' excluant pas la taille de quelques marches lorsque la pente s' accentue par trop. Nous débouchons à 6 heures sur l' arête proprement dite que nous suivrons désormais scrupuleusement jusqu' au sommet rocheux. La température est si douce, la vue si grandiose qu' une halte s' impose. Nous ne nous lassons pas d' admirer la reine du massif, l' Aiguille Verte, qui nous présente dans un profil saisissant sa célèbre arête des Grands Montets, but de nombreuses tentatives, finalement vaincue le 8 août 1925 par les célèbres grimpeurs français du G. H. M., MM. Dalloz, Lagarde et de Ségogne. Mais le temps passe à rêvasser ainsi et la voie est longue à parcourir. En route. Une traction malheureuse de la corde et voilà mon piolet fiché près de moi, qui s' échappe, glisse sur la pente glacée et va finir sa carrière dans les rimaies béantes de la base de l' aiguille. Cet incident me laisse fort perplexe quant à la réussite de la course, car les pentes brillantes au-dessous du dôme sommital ne sont pas faites pour nous faciliter la tâche.

Tout de suite, la varappe est intéressante: c' est une succession de vires, blocs, fissures et dalles qui offrent des prises suffisantes. Le rocher est cependant délité par endroits et dès qu' une marche de flanc nous est imposée par des ressauts trop accentués nous constatons son manque de solidité. Je crois qu' il faut voir là la cause initiale du peu de fréquentation de cette voie d' accès à l' Argentières et une caravane un peu nombreuse doit éprouver de sérieuses inquiétudes à ce point de vue. Quant à nous, nous sommes plutôt privilégiés, car le verglas qui tapisse les rochers cimente les blocs et leur assure une solidité relative. Cette varappe en crampons est spécialement gênante, mais nous n' osons les enlever, car les passages de la glace au rocher deviennent de plus en plus fréquents à mesure que nous gagnons de la hauteur. Nous voici bientôt sous la coupole terminale toute miroitante de glace.Voici les pas les plus croustilleux. Nulle part, la glace n' est plus dure et c' est avec plaisir que nous utilisons la nervure rocheuse qui affleure. Un dernier rétablissement et nous voici sur le sommet rocheux coté 3885 m. Un rapide coup d' œil nous permet de reconnaître que le parcours neigeux qui va suivre est en bonnes conditions et dissipe en même temps nos craintes de trouver des traces au sommet. C' est que nous y tenons à cette ouverture de saison et je crois bien que la bouteille promise par l' ami Crettex lors de notre passage à Champex y est pour quelque chose. Une courte marche de flanc nous fait prendre en écharpe la corniche gigantesque qui frange le sommet et nous voici tous réunis sur le dôme neigeux qui forme le point culminant de l' Argentières. Il est 9 h. 1/2.

Le temps est splendide et 1e panorama de toute beauté. Face à nous le crescendo des Droites, des Courtes et de la Verte, avec leurs couloirs vertigineux tapissés de verglas, le Mont Blanc, le Dolent, le Tour Noir et là-bas dans une échancrure de l' arête, la silhouette rébarbative de l' Aiguille Noire de Péteret. Du côté suisse, c' est toute l' étendue des cimes connues, de la région de Zermatt au massif des Dents du Midi.

Une heure est vite passée, et c' est déjà le retour. Nous prenons la même voie. Avec toute la prudence voulue, minutieusement assurés, nous descendons les escarpements verglacés. Quelques passages seront plus difficiles qu' à la montée, d' autres par contre offriront une résistance moindre. Demeuré le dernier, sans l' aide effective sinon morale de la corde, mon camarade Simonetta nous fait le long des rochers abrupts la plus belle démonstration de ses remarquables qualités de varappeur.

Nous arrivons finalement au haut du couloir neigeux gravi allégrement le matin dans tout l' élan de nos forces intactes. La descente sera différente. La neige s' est ramollie et glisse sous les pieds mettant à jour la couche dure sous-jacente. C' est avec satisfaction que nous quittons cette face mouvante pour arriver à 16 heures au col du Chardonnet. C' est pour l' instant la fin de l' effort, croyons-nous. Le magma de neige fondante que nous avons à brasser achève de nous détromper, mais la présence de la cabane désormais proche nous donne des ailes. A bonne allure nous reprenons nos traces du matin, traversons la Fenêtre de Saleinaz pour arriver à 17 h. 1/2 à la cabane Dupuis.

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