L'arête sud du Salbitschyn

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Avec 1 illustration ( 19Par P. Jaquet « Détestable prélude à l' ascension », avais-je affirmé hier soir sur la terrasse devant la cabane en examinant cette langue blême de névé étirée du fond des combes crépusculaires jusque là-haut sous la Salbitzahn. « Une dure carapace à tailler, même genre de couloir que celui qui monte vers l' arête est. » Mais, ce matin, la langue n' est plus qu' un escalier de lumière. Il offre à notre hâte la commodité de ses marches d' argent entre deux talus de gazon où sonnent les délicates corolles des soldanelles. Emergeant au soleil parmi les arnicas et les gentianes d' une terrasse, nous louvoyons entre les plaques de granit décorées de lichens rouille et or. Soudain, comme des flammes écrasées par le vent, les premiers rochers de la Zahn découpent le ciel. Vite! à la corde... et d' escalader déjà ces marchepieds de géants dans un fouillis d' obélisques et de frontons. Arrêt sur une plateforme. Là-haut, à droite, se faufile, se coude, serpente sous l' humidité d' une sorte de demi-voûte, une cheminée de trente mètres. Quelques « clous » jalonnent le passage. Carlo se hisse dans un froissement d' étoffe et de métal. Engagé bientôt à mon tour, je me glace les doigts à ramasser les quelques mousquetons qui tintent dans le froid du matin. Les tempes battent, le souffle s' accélère au rythme des rétablissements démesurés proposés au corps engourdi. Mais quoi!... toujours ces cheminées en série. Elles se succèdent à perte de vue et semblent s' être donné la tâche de reproduire à l' infini l' originalité de leur disposition: feuillets de livre à demi-refermé. Quarante minutes de travail en force nous amènent enfin aux dernières brèches de la Zahn.

Penchés à gauche sur des profondeurs où s' enroulent encore les ombres de la nuit, nous laissons bondir d' une masse granitique à l' autre nos regards qui plongent au long des couloirs vers la Reuss de Göschenen. Le torrent bouillonne, fil d' argent à six cents mètres au fond du Voralptal. En face de nous se dressent dans leur immensité les panneaux lisses de l' arête sud. Gratte-ciels aux façades aveugles et fissurées, ils s' empilent jusqu' aux nuages légers qui s' attardent autour du sommet.

A nos pieds, une fiche de descente montre la voie. Des boucles sifflent dans le vide et se déroulent; la corde claque trente mètres plus bas sur un collet. Rappel au fil de la crête; elle plonge en étrave et surplombe parfois les murailles montées des ravines de la face est. La cabane s' éveille au soleil comme un point là-bas près des petits lacs d' améthyste au fond desquels luit étrangement avec des tons verdâtres la blancheur des névés engloutis, comme des icebergs sous les reflets du ciel. En équilibre sur la selle, nous procédons à un ultime contrôle avant l' escalade véritable. Ferraille et marteau gonflent les poches du chef de cordée. Un peu de nausée... une salive péniblement élaborée qui devrait venir humecter la gorge qui se serre sous l' effet de l' attente et des incertitudes; on emplit d' un large bol d' air les poumons et... à l' attaque!

Dès le début nous croyons avoir trouvé la clé du Salbitschyn, et c' est ce leitmotiv qui va commander l' escalade: « En opposition, toujours en opposition! » Que ce soit à l' arête ouest selon Henchoz et Favre, ou par les tours, les dalles et les faces de ce monde pétrifié et vertical, les trois quarts des difficultés et des impossibilités que semble offrir aux yeux le Salbitschyn s' évanouissent comme au choc d' une baguette magique sous les doigts et les semelles de qui consent à appliquer ses vibrams sur la rudesse du granit, bien haut, presque à côté des mains, à glisser celles-ci en travers sous les dix à vingt mètres de plaques imbriquées et successives ou au long des panneaux sans fin. Le corps en biais sur le vide qui se creuse et l' aspire vainement, il se hissera ainsi par l' immensité des piliers. Ceux-ci jouent aux flèches de cathédrale et s' étagent vers le ciel. La construction, dans son ensemble, penche à gauche vers la Voralp.

Les promesses trompeuses d' une fissure nous engagent dans cette face sud-ouest. La fente s' interrompt sous un avant-toit et nous abandonne bientôt dans les affres d' une situation exposée. Corde et mousqueton passent dans une fiche laissée là fort à propos. Carlo se glisse sous l' avancement, trouve une deuxième fiche. Un mousqueton tinte sur le rocher, la corde dessine une rampe au-dessus du vide. Une fissure horizontale entr' ouvre de là ses lèvres minces vers des gradins qui, dessinés sur le bleu des profondeurs semblent nous proposer un escalier croulant vers l' arête ensoleillée. Conciliabule... faut-il se rétablir sur le bloc-fronton? Sa partie supérieure, à un demi-mètre au-dessus de la tignasse ébouriffée de Carlo, forme une dalle munie de quelques granules, prises infimes d' un passage exposé en diable. Faut-il plutôt continuer dans l' ombre et le froid de cette J' y vais », crie tout à coup Carlo. II plante son poing dans la fissure, le coince solidement, semble bondir dans les ombres du Voralptal. Ses pieds raclent en-dessous un rocher inexorablement lisse et fuyant. La main gauche, fébrile, cherche déjà des prises au delà du bloc, dans le soleil. Il a glissé derrière la dalle, il se hisse, il dresse sur l' arête une silhouette victorieuse.

A mon tour! Je n' ai pas fait deux mètres que le surplomb a tordu tout mon corps en arrière dans le vide. Sur un pied, accroché d' un doigt à la boucle de la deuxième fiche voilà que je cherche, combine, interroge Carlo. Cela ne me dit rien, mais là, rien du tout d' aller m' écorcher la chair des mains à cette fissure barbare. Mon poing, d' ailleurs, est loin d' avoir la dureté de celui du leader... et après?... quand bien même je réussirais ce passage en force, trouverai-je les prises qui hissèrent le premier dans la sécurité lumineuse d' où il me nargue là-haut? La moindre défaillance et c' est le pendule odieux et écœurant qui me laisserait gigoter comme une araignée au-dessus des gouffres.

Bras tendus, je täte les « grattons » du bloc surplombant, j' y crispe un peu les doigts... « Attention, je grimpe à la dalle! » ai-je crié. Un pied sur la fiche, un rétablissement en souplesse, le surplomb est passé. Sur la dalle, le vibram colle au granit. D' un grain à l' autre, d' une fente à la suivante, mes doigts glissent vers le haut et je puis bientôt m' asseoir avec un soupir de soulagement à côté de mon partenaire dans une encoche de l' arête regagnée.

L' escalade continue sur la ligne de partage entre l' ombre et le soleil. Toujours en biais, il faut glisser comme des oiseaux qui frôleraient de fuyantes façades au long d' un palais de rêve suspendu parmi les abîmes. La technique imposée fait tout le corps se détacher en l' air au bord des colonnes sans fin dont le fronton se perd dans le ciel. Parfois le rocher s' arrondit comme des flancs d' un gris mêlé de roux. Ces dos se voûtent, se soulèvent et se détachent durement sur les lointains des Alpes du Gothard si fines en contraste par l' élégance de leurs arêtes neigeuses et leurs mille clochers couleur de tourterelle.

En fait de monstre, en voici un dont nous sépare ce ressaut. C' est le passage-clé. Nos yeux scrutent ces cinquante mètres de dalles, reconnaissent la forme de feuillet hérissé et redressé que lui donnent les photos. En renversant la tête, on voit osciller là-haut un étrier de câble. Devant nous, à dix mètres, une fiche montre la voie au pied des fissures. Dans le calme s' écoulent trois minutes de rangements et de contrôles. Le reste du matériel d' escalade est extrait du sac. Carlo accroche les fers à sa ceinture, passe la dragonne du marteau à son poignet. On vérifie les anneaux de la corde. Il a sauté de l' autre côté de l' encoche. Il s' agrippe aux nodosités de la dalle, examine le début de l' escalade. A cheval sur l' arête, la corde passée autour de l' épaule, j' assure. Ma main se détache sur des bleus infinis: là-bas, à six cents mètres, sur les deux petits lacs, ces névés jouent toujours aux icebergs sous leur miroir d' émeraude et d' azur. On nous voit peut-être de la cabane, simple point luisant sous des couches d' air ensoleillé. Je lève le bras en signe de reconnaissance.

Mais pensons au présent; là, tout près, Carlo s' élance, se hisse de quelques mètres. La raideur et le caractère vertigineux du passage s' affirment. Coincé au fond d' une niche, il plante le premier fer de la journée: claquement du mousqueton où coulisse la corde. L' esca continue, deuxième mousqueton, troisième, quatrième, une échelle de mousquetons jalonne maintenant le passage. Ils tintent comme des clochettes à tous les mouvements du leader et, à travers leurs anneaux d' argent, court la gaie couleur rouge de notre nylon toute neuve. « Il y a trop de fiches à demeure », me crie Carlo, « cela gâte le passage. » Mais, une longueur de corde sera-t-elle suffisante? Pour éviter les surprises, je vais avancer, franchir l' encoche et m' établir au pied des dalles. Dans le ciel, bien haut, comme au sommet d' un immeuble sous l' auvent du toit, il étudie la suite. L' étrier oscille au-dessus de sa tête. Tout à coup, dégringole un avertissement: « Attention, j' y vais. » - Je tends la corde, la ferraille chante à nouveau sur le roc. II glisse vers l' étrier. Son corps se détache sur le ciel, il s' efforce d' introduire un pied dans la boucle, saisit le haut du passage, oscille sur son étrier à gauche, à droite. Il semble chercher fébrilement derrière le mur. « Rien pour se rétablir », halète-t-il. De l' angoisse plane dans le silence malgré l' éclat du soleil sur les pierres... Après quelques minutes: « Ça va? » lançai-je poijr rompre cet envoûtement. II a enfin un pied sur le faîte et s' efforce de sortir l' autre du câble. Il fait une bosse monstrueuse en l' air sur les créneaux. Il franchit enfin la crête et là derrière, s' assure solidement.

Je réclame le hissage du sac. Dès le début de l' escalade, il martyrisait mes épaules. Mais la corde d' attache passe dans les boucles métalliques, j' ai dans ce même sac la corde de rappel. Cette dernière est attachée à la nylon. Carlo tire le tout dans un tintinnabulement endiablé, me passe les trente mètres d' attache récupérés, proteste à grands cris, de son piédestal là-haut, contre les manœuvres compliquées et mangeuses de temps que je lui impose. Le sac bondit sur les dalles, balance sur les abîmes, monte comme un ballon vers le ciel. Pour moi, attaché à la double corde de rappel qui a pris place dans les mousquetons, l' escalade fut sans histoire. Avec délices, je prolonge ce glissement ailé qu' interrompt la cueillette du matériel. Ce dernier gonfle bientôt mes poches ou tinte à ma ceinture. Il y eut bien quelques balancements sur l' étrier mais, assuré d' en haut, j' en profitai pour jouir des perspectives oscillatoires sur les vides où commençait à bleuir la brume. Elle estompait les paysages engloutis bien loin dans les profondeurs. Dalles, ressauts et colonnes se succédèrent longtemps encore sous les rayons d' un soleil plus ardent. Les neiges et les pierriers étincelèrent enfin dans les couloirs vers le Voralptal. Dans leur chevauchée sauvage, les tours de l' arête ouest déchirèrent le ciel, prometteuses de fantastiques escalades pour la semaine prochaine.

Sur l' invite non équivoque d' une boucle de chanvre, un énorme rognon fut contourné par un rappel sur cette face ouest. Glissade d' un seul trait, 35 m ., grâce la longueur de notre filin. Surgis de l' ombre d' une gorge, nous gravîmes une côte arrondie puis, passage final, une fissure de 50 m. franchie allègrement nous amena sur la crête. Nous reconnaissons les passages de l' arête est, escaladée l' avant, et la « boîte aux lettres », faille resserrée entre des blocs immenses où l'on se glisse, écrasé entre deux murs, tirant le sac derrière soi, pour déboucher au sommet non loin de la « Nadel », dont la lame aiguë pourfend de ses vingt mètres de gneiss lumineux l' azur sans fond du ciel d' été.

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