Le Bivouac.

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Une ascension au Tour Noir ( août 1923 ).

Nous étions montés par le col d' Argentière et la paroi ruinée qui soutient le sommet du côté de la Neuvaz. Et maintenant, le but atteint, nous restions silencieux, admirant l' immensité, les cimes bleues comme des vagues figées à l' horizon, les fonds verts des vallées; tout près, d' effroyables arêtes, des rocs noirs et fauves et toute cette blancheur de neige que je ne puis même essayer de décrire. Nous restions dans l' extase, muets et accablés; la victoire avait été si rapide! 8 h. 30 et nous rôtissions déjà; pas un souffle d' air! Comme nous étions bien assis sur des blocs brisés, reprenant des forces! Nous admirions et le temps passait; oh! la beauté de ces heures, là-haut! Pourquoi avez-vous fui si vite? Hâtons-nous d' admirer, mes amis, restons encore un peu, il fait si bon. Et puis la gourde a circulé et les provisions; le sommet est devenu une vraie salle à manger. Vous voulez partir? attendez, je veux faire un croquis;... et ces beaux cristaux là-bas!

Pourtant, il faut descendre, il y a le retour, il faut reprendre la corde, les piolets, quitter cette cime hospitalière où nous étions si bien. Adieu! Tour Noir, notre grand ami, ton souvenir nous restera fidèle.

Mes compagnons disparaissent déjà, ils sont trois et moi je descends le dernier, jetant encore un adieu à la cime amie. Quelle âpre volupté pour moi, de me trouver seul encore une ou deux minutes sur le sommet désert. Mais je m' en vais à mon tour; nous dégringolons la paroi en faisant rouler quelques cailloux, retrouvons la vire Javelle, puis le col d' Argentière. Ah! cette fois, on est au plat, on peut courir, se rouler, il y a de la place, arrêtons-nous ici; on va dîner. Et vite de la neige, on allume le réchaud, il faut faire de la soupe, se refaire un peu, s' étendre; et après la soupe, ne faut-il pas du thé? Que nous étions bien, heureux de vivre, à demi nus comme des sauvages, sous le ciel bleu, devant ce vaste horizon! Nous nous laissions vivre, bercés par le murmure des ruisseaux sous la neige et je ne sais quelle lointaine rumeur de la montagne, sans soucis, oubliant tout, le monde et l' heure qui passait.

3 heures! il faut s' en aller. Ohé! Max, Sami, Joseph, ohé! feignants! vous vous croyez en vacances, attendez-vous peut-être le train?...

Comme c' est dur de repartir, et vers l' inconnu, car nous étions montés par le glacier d' Argentière, et maintenant il faut descendre l' opposé, cette vilaine pente de rochers délités avec des couloirs si raides et qu' on voit disparaître sur le glacier de la Neuvaz.

Par où va-t-on passer? Les avis sont divers: Sessly veut prendre à droite, sous le col; il y était monté une fois, dans une tentative manquée au Tour Noir. Clôt veut prendre l' arête qui descend très bas et s' enfonce par un saut vertical sur le glacier de la Neuvaz. Moi, j' ai vu un couloir, depuis le sommet, à gauche, qui m' a paru commode et qui atteint facilement le glacier, et pré- LE BIVOUAC.

cisément en dessous le glacier semblait facile. Allons, qu' en dites-vous? Fischer écoute la discussion d' un air résigné. Mes amis ne sont pas tant d' accord et puis, ils se laissent convaincre: je suis le plus vieux. « Ne faut-il pas avoir des égards pour les vieux, » — me dit malicieusement Sami — « mais, gare à toi, si ça va mal! » — « J' encaisse, et puis, va ira bien, tu vas voir! » Je n' en suis pas très sûr, au fond, car le couloir pourrait bien ménager des surprises, mais il n' y a pas de temps à perdre et c' est le plus direct.

Nous prenons la pente en écharpe pour atteindre une petite arête qui doit nous conduire au fameux couloir. La pente est très raide, les rochers terriblement désagrégés, on sent à chaque pas des tassements, des pierres qui roulent. Max est en tête, quel bonheur pour moi! Je n' ai qu' à suivre derrière, sans soucis, car vraiment j' étais bien las, toute mon énergie s' en était allée dans ce dernier assaut au Tour Noir après les journées si fatigantes des jours précédents. Maintenant, je ne désirais plus que le repos bien vite, du gazon, un grabat pour m' étendre. Mais comme le but est encore loin! Saleinaz, la gentille cabane. Comme il me tarde d' y arriver!

Derrière moi venait notre ami Clôt, dit Sami; un colosse pesant 96 kg. C' est lui qui provoquait des tassements, un vrai rouleau compresseur, une perpétuelle menace au-dessus de moi. Vraiment, nous eussions été mieux inspirés en le mettant en avant. Mais je dirai aussi à la décharge de ce brave ami qu' il prenait des précautions, marchait sur la pointe des pieds, si l'on peut dire, aussi légèrement que possible. Nous descendions avec prudence dans le fond du couloir, dominés par des arêtes bizarres, déchiquetées, en ruines. Nous allions très vite avec la hâte d' arriver au glacier, de sortir de cette impasse. Au fond du couloir il y avait un ruisseau, par endroits de la glace noire. Ça descendait, ça allait toujours; mais, Dieu! quelle terrible descente! Quand sera-ce fini? Parfois des cailloux, probablement détachés par Sami, bondissaient en sifflant tout près de nous! Il fallait alors entendre jurer Max.

Le couloir se rétrécissait et le fond était en dalles polies, avec le ruisselet qui coulait sur ces dalles, les rives presque à pic et il devait y avoir un saut, car il disparaissait à la vue à dix pas. Que faire? Prendre l' arête à droite, c' est à pic, et il y a trop à remonter; à notre gauche, des dalles, des parois, des prises renversées; allons, Max, descendons encore là un peu à droite cette vire, puis à gauche, en se traînant, il y a un saut, on peut le tourner; allons vite, nous sommes sauvés: la neige, voici le glacier, cette langue de glace qui s' avance dans le couloir; filons à gauche vers ce gros bloc, sous la paroi à la ligne. Tout à coup, un ébranlement se produisit sur les hauteurs que nous venions de descendre, un bruit sourd, formidable. Tout mon sang se glaça, je jetai un coup d' œil rapide là-haut. Une terrible avalanche de pierres fondait sur nous; et Clôt et Fischer qui étaient toujours dans le couloir! Oh! les malheureux I Nous nous étions aplatis sous la paroi, tassés, diminués, retenant notre souffle. Je vis Sami déboucher du couloir, il vint s' écraser sur moi; puis Joseph, rampant, les yeux sortant des orbites, qui se coulait vers nous. Des blocs immenses bondissaient contre les parois du couloir, d' autres passaient sur nos têtes, en ronflant comme des obus. Cela ricochait, se brisait avec un fracas horrible, puis allait se planter dans le glacier avec un bruit mat. Et dans quelle angoisse étions-nous, nous à peine protégés! C' était le dernier salut du Tour Noir à ses visiteurs. Dieu, comme il nous avait fait peur! Puis la canonnade diminua, il vint une grêle de petits débris qui sifflaient, bourdonnaient comme des abeilles, puis une fumée acre qui s' éleva, s' étendit comme un voile; nous ne vîmes plus rien.

La fumée se dissipa, nous en étions tout poudrés, le couloir était redevenu silencieux; on pouvait se hasarder à quelques pas. Timidement nous nous levâmes, nous étions soudés les uns aux autres. Puis l'on se regarda: point de touchés, hourrah! Mais quelle terrible leçon nous venions de recevoir! La confiance renaît vite dans nos cœurs; on esquisse des sourires de bravade une fois le danger passé, puis l'on se met tous à causer en même temps; c' est toujours ainsi. Tout de même, on n' était pas tant fier il y a un instant, hein, Sami?

Et maintenant, en route sur la glace. Ça commence par la rimaie: elle est affreuse, béante et bleutée, un vrai gouffre, mais là, à gauche, il y a un vestige de pont ruiné; on peut sauter de là sur une espèce de corniche, et puis un grand sérac fauché par la mitraille, et, de là, sur l' autre bord; voilà l' obstacle franchi. Puis des pentes raides que l'on descend en rutschant, en dépit des crevasses; ah! on commence à devenir blasés. Partout le glacier porte des traces d' avalanche, des blocs fracassés gisent ici et là, ou sont enfoncés profondément dans la neige; ici une crevasse est à demi comblée.

La pente s' adoucit, mais il y a des séracs, des rochers, et puis des à pic qu' on ne voit pas, mais qu' on devine là en dessous; comment allons-nous sortir de cette impasse? Il n' y a pas de temps à perdre. Là-haut, sur le col, un rayon oblique fuse dans la brèche comme une coulée d' or. Le Tour Noir est sinistre, vu ainsi à contre-jour. Seule son arête sud accroche la lumière du couchant; quelle opposition entre ces tons de cuivre et toute cette ombre noire de la face qui nous domine! L' ombre s' allonge sur les Darreï, elle monte à l' assaut du sommet qui resplendit des plus beaux tons orange. Bientôt elle aura gagné la cime. Ah! comme on voudrait la retenir, cette lumière amie, notre dernière espérance 1 Mais hélas, nous allons vers la nuit! « Quelle heure est-il, Sami? » — « Six heures. » — « Déjà! Nous n' atteindrons jamais laça- LE BIVOUAC.

bane ce soir, nous étions fous de nous attarder là-haut, et l' issue, où est-elle?... » Tiens, en descendant quelque peu, à gauche, voilà quelque chose de merveilleux: un corridor, un défilé entre deux murailles de glace qui sont les parois d' une grande crevasse avec un trottoir à mi-hauteur, c' est singulier et magique. Nous passons rapides et silencieux dans l' ombre bleutée, timides et impressionnés dans ce gouffre de glace. Et l'on sort du défilé avec un soupir de soulagement, c' était grandiose et terrible: jamais je ne me suis senti si petit!

Puis on reprend la pente du glacier raide, à grande allure. Mais que de crevasses à sauter! Les unes sont immenses; on amarre la corde à un piolet, chacun à son poste solide, et, l' un après l' autre, nous sautons. Oh! ces bonds prodigieux! 15, 20, je ne sais plus; la crainte de sauter dedans nous donnait des ailes, c' était de vrais sauts de skieurs. Puis, la dernière crevasse sautée, la pente s' est adoucie, nous sommes au fond de la cuvette, sur des névés, des moraines. Vite une petite halte; buvons un verre, en l' occurrence de l' eau fraîche, et jetons un coup d' œil en arrière. Dieu! que nous venions de haut et que ce glacier paraissait méchant!

Comme il ferait bon descendre cette moraine, suivre ce ruisseau vagabondant, atteindre les gazons, puis le Val Ferret, se reposer dans un chalet ou sous quelque vieux mélèze! Nos membres sont las, je me sens brisé. Mais il faut remonter là sur cette arête des Essettes, trouver un col que l'on ne connaît pas. Oh! c' est terrible; remonter cet affreux pierrier quand on est si las. Et péniblement on se redresse, on explore un moment du regard le dévaloir par où nous devons monter, cherchant vainement un trajet plus court, plus commode, et l'on songe avec envie au moment où l'on atteindra le névé, puis les rochers, la brèche.

Peinant, suant, sacrant, nous l' avons atteinte pourtant, pour constater tristement que nous nous étions trompés. Il y en avait une plus à gauche qui nous aurait menés presque à plat au col de Crête Sèche tandis que celle-ci nous oblige à descendre très bas, pour remonter ensuite. Que faire? Nous n' avons pas le courage de faire de la varappe sur cette arête scabreuse pour rejoindre l' autre col, le bon. Tant pis, soufflons une minute.Voilà Clôt qui arrive. Le pauvre, il est en nage, congestionné, haletant. « La gourde! », demande-t-il d' une voix étranglée, en tombant assis près de moi, « j' en ai LE BIVOUAC.

assez... quel pierrier!... Et où sommes-nous?... » — « En pays inconnu, » lui répond-on, « on s' est trompé de col, une heure de perdue et de fatigue inutile. » — « C' était prévu, » répond-il philosophiquement, « voilà la nuit, ça veut aller. » Oui, la nuit vient, elle monte des vallées déjà pleines d' ombre, elle envahit les sommets, elle remplit aussi nos cœurs de tristesse et de mélancolie; instinctivement on se serre, on regarde ses amis. Sensation d' isolement qui vous prend toujours à l' approche de la nuit.

Le cirque de la Neuvaz, vu de notre brèche, à cette heure, est farouche et sauvage au delà de toute expression; vraiment, il fait peur; est-ce bien de là que nous venons, ce glacier livide aux séracs croulants, cette formidable paroi, ce Tour Noir méchant, noir comme la suie? Et au delà du col d' Argentière, cette terrible rangée de baïonnettes, les Aiguilles Rouges du Dolent; on dirait une procession de noirs démons masqués de cagoules, au service de ces deux monarques, le Dolent et le Tour Noir, qui régnent sur ce terrible domaine de la Neuvaz.

Une dernière lueur orangée éclaire le toit aigu du Dolent; en dessous, un chaos indescriptible de glaces surplombantes, de séracs, un abîme effrayant s' estompe dans l' ombre verdâtre; quel enfer de désolation, mais quelle beauté à nos yeux avides de ce monde sauvage! Notre brèche, formidable coupure dans l' arête déchiquetée, est un digne cadre à pareil tableau. Ah! si l'on pouvait dormir ici: un abri modeste, des couvertures, comme on y serait bien, dans ce monde étrange et fantastique; comme on savourerait avec volupté toute la beauté d' une nuit en pareil lieu!

Mes yeux, las des précipices de la Neuvaz, se sont tournés vers l' orient. Là, c' est un autre ordre de beauté; là, on retrouve un peu d' espoir dans ce ciel d' opale qui se fond à l' horizon dans l' ombre mauve. Les hautes cimes du Valais resplendissent des plus beaux tons du couchant; on les dirait de nacre rose. Quelle finesse de coloris, quelle puissance d' ombre dans les vallées pour faire ressortir pareille lumière!

Mais c' était surtout le Grand Combin, démesuré, immense, qui brillait du plus bel éclat. Son dôme de feu nous fascinait. Nous ne nous lassions pas de le regarder.

La corde remise, il faut descendre le couloir, un peu glacé au début; l' un de nous glisse, entraîne un autre: attention! la rimaie! les deux autres tiennent bon et nous sautons la crevasse d' un bel élan. Nous sommes sur le glacier de Trentze Bô qui descend du Grand Darreï, un gentil glacier très peu incliné, une jolie promenade, si nous n' en avions pas assez de celles-là. Puis, après le glacier, des bancs de rochers, des parois; la varappe recommence: ça ne finira donc jamais? Et encore un peu plus las, nous atteignons une crête, un col, une brèche dans l' arête. Crête Sèche, peut-être? Mais il fait nuit noire, on voit filer une pente à l' opposé, rapide, des crevasses en bas: il faut voir ailleurs.

Aussi, décidons-nous de suivre la crête sur laquelle nous sommes, dans la direction des Darreï: la carte nous indique un col plus haut par lequel on peut traverser presque à niveau sur le glacier de Planereuse. « Allumons la lanterne et recommençons la grimpée, ça sera court! » Avec un soupir, l'on se remet en route, derrière le lumignon qui danse et projette des ombres fantastiques sur la neige. De temps en temps, un juron s' échappe du groupe. On dirait une procession de damnés. Et ça grimpe, ça devient très raide. « Dieu, où allons-nous, à l' escalade des Darreï? » Nous avons quitté l' arête devenue scabreuse pour prendre à gauche, en écharpe, les pentes du glacier des Darreï. En dessus de nous, on voit bien un col, maintenant, mais il semble fuir à mesure qu' on s' en approche. On s' arrête pour tenir conseil, mais il faut continuer, aller voir à présent qu' on est si haut. Et l'on s' entête, on atteint les rochers, des pierriers, des dalles, et puis, tout d' un coup, sous nos pieds, tout dégringole, une formidable avalanche de pierres dévale la pente.

En quelques bonds, Max et moi sommes plus haut, hors de la zone dangereuse, mais Sami et le pauvre Joseph, sont-ils balayés? Non, la corde tire, mais on tient bon. Ces pierres dégringolent dans la nuit avec un bruit lugubre, des gerbes d' étincelles constellent la pente et une fumée grise s' étend sur le col. Puis cela diminue d' intensité. Sami et Joseph avaient pu sauter à temps sur la neige, en dehors de l' avalanche, mais au moment de poser à nouveau les pieds sur les dalles, nouvelle avalanche, tout un banc plus loin se détache. Dans la nuit, c' était saisissant: l' écho des Darreï renvoyait les sons étrangement, cela roulait contre les hautes parois comme une sourde menace, nous étions très impressionnés.

Enfin le col! On y est, mais que d' émotions! Et tout d' abord, voyons ce revers... Horreur! une pente de glace qu' on voit filer dans un gouffre noir.

— « Tu veux descendre là, Sami, tu es fou?... » — « II faut essayer!... » — « Vas-y tout seul. » — « Mais en y mettant son temps, ce n' est peut-être pas difficile: éclaire un peu, Max, que je voie?... » — Pauvre lanterne, elle éclairait à 3 mètres; plus loin, c' était noir comme dans un tunnel. « Allons, Sami, pas de folies, restons là, il n' y a rien à faire, je ne fais pas un pas de plus. » — « Tu ne veux pourtant pas rester là? » — « Si, j' en ai assez, il faut bivouaquer. » — C' est Max qui parle, et il a raison. Que faire dans cette nuit noire, sinon bivouaquer? Mais j' ai une révolte. « Oh! non, vous voulez passer la nuit là sur cette arête? Mais c' est impossible, je suis trop fatigué, non, mes amis! ne peut-on atteindre la cabane? C' est horrible, ça, dormir LE BIVOUAC.

sur cette crête à 3200 m. au milieu des glaciers, je ne pourrai supporter cette nuit!... » Un frisson m' avait secoué à l' arrêt inexorable, bivouaquer 1 Et je le sentais bien, c' était la seule chose raisonnable que nous avions à faire, tout le reste était folie; nous ne savions pas où nous étions, la carte même nous avait trompés. Mais je n' étais plus qu' une pauvre loque, incapable de réagir, je voulais dormir, je m' étais tant réjoui de cette bonne nuit à la cabane. Adieu mon rêve! Ah! Traître Tour Noir, voilà bien la surprise que tu nous ménageais!

L' arête où nous sommes est étroite et la moins propice à l' amé d' un bivouac. Elle est couverte de gros blocs, par endroits de neige. Du côté aval se hérisse une lame de granit, verticale et inquiétante; du côté amont, elle vient se souder à la paroi du Grand Darreï quelques mètres plus haut. Des recherches dans les deux sens n' aboutissent à rien de plus confortable. Il faut donc se contenter de ce col exposé, sans abri, en tâchant de nous arranger au mieux avec les matériaux dont nous disposons: cailloux, sacs, cordes. On pourrait bien redescendre au col de Crête Sèche, mieux abrité, avec peut-être quelque trou, quelque barme où l'on pourrait se caser, mais personne n' en a le courage, et puis les dalles là en dessous, les avalanches de pierres, le névé raide!... « Restons ici et préparons la chambre, » dit Sami, « puisque vous ne voulez pas venir par où je vous dis, et puis on veut souper pour commencer, moi j' ai faim, et ça nous tiendra au chaud. » La casserole est vite prête, avec de la neige qui fond dedans. La soupe m' a un peu remis; du lard crû, nous n' avons plus de pain, et du thé fortement aromatisé de cognac.-«Voilà, ça va mieux maintenant, je puis vous aider un peu! Il faut arranger le plancher du dortoir, enlever quelques grosses pierres, aplanir, faire un abri; travaillons, ça réchauffe. » Plein de courage, je me suis mis à la besogne, j' empoigne à pleins bras une grosse dalle, essayant de la remuer, et là, le sommeil me gagne et je m' endors. Ah! les brigands, je les entends rire, il m' ont promené la lanterne sous le nez. « Comme vous êtes cruels. » — « Ce qu' il est rigolo avec son caillou », dit Sami.

Notre dortoir est constitué par deux gros blocs rapprochés laissant entre eux une fente, un étroit canal, juste assez large pour qu' un corps puisse s' y glisser. C' est peu confortable, mais à défaut de mieux, on pourra se tasser là-dedans en se mettant bout à bout. Le malheur est que l' entrée en est juste tournée à la bise qui souffle un peu, et que le fond de notre lit est des moins plat, semé de blocs coincés, pointus. Nous l' essayons tour à tour: ça va, mais chacun de déclarer qu' il y aurait mieux. Pourtant en mettant les deux cordes comme matelas, des sacs, ça s' améliore. Si l'on avait un paravent, une portière pour boucher l' entrée. « Et quoi encore, » dit Sami, « une bouillotte, un duvet, tu es trop difficile! » — « Eh! parbleu, tu pourrais en tout cas nous servir de matelas, toi, tu es assez large et moelleux! » 10 heures seulement. Comme la nuit est noire, pas de lune, mais des millions d' étoiles. Oh! quelle immensité et que le monde nous paraît grand, à nous, perdus sur cette arête. C' est ainsi qu' il faut le voir pour en sonder toute la grandeur et la beauté, pour comprendre combien nous sommes petits et misérables. Et il y a des gens qui peuvent nier l' Être suprême qui créa l' infini! C' est qu' ils n' ont jamais connu la grande nature, le danger; ils ne se sont jamais trouvés dans ces situations, ces gens-là, sinon ils comprendraient leur folie. Ecrasés par la révélation de ce monde immense, sauvage et hostile, ils sentiraient toute leur faiblesse. Mais l' orgueil des humains est grand, lui aussi; passé le danger, vite ils renieront l' Être qu' ils avaient adoré dans un moment de frayeur.

J' étais saisi d' émotion en contemplant cet infini, un trouble s' emparait de mon âme, mes yeux et mes pensées erraient sur ce ciel si vaste, tout constellé de feux; les murailles noires des Darreï et les arêtes menaçantes, les cimes lointaines, imprécises et noyées dans l' atmosphère nocturne, et les glaciers étendus sur les pentes comme des suaires dont la blancheur molle et froide trouait la nuit et nous faisait frissonner. Ah! ce froid! La nuit était profonde et calme; par instants, un léger souffle de brise venait caresser l' arête en murmurant et nous glaçait jusqu' aux os. Mes camarades étaient rentrés dans leur trou après avoir endossé tout ce qui était disponible comme habits chauds, c'est-à-dire assez peu, le gros de nos sacs étant resté à la cabane de Saleinaz. Sami et Joseph occupaient la partie nord-ouest de la « chambre » ( c' est ainsi que nous avions baptisé notre dortoir, le mot ayant une vertu réchauffante ), Max et moi, nous disposions de la partie sud-est, la plus à la bise, mais aussi la plus confortable. Pourtant, je ne me décidais pas à rentrer là-dedans.

Assis sur un bloc, je regardais filer les étoiles, je me berçais au murmure du vent, à la grande paix sereine. Là-bas, tout au fond, des étoiles aussi brillaient dans la vallée; là-bas c' était la vie, il faisait chaud. Ah! ce froid de la nuit, ce vent, l' haleine fraîche des glaciers! Je grelottais et, par instants encore, un vent de révolte montant aussi en moi: ah! m' en aller, partir vers ces lumières, à la chaude cabane; il faisait si froid ici.

« Tu montes la garde ?» me dit une voix caverneuse sortant de terre. « En cas d' incendie, c' est assez prudent, on te nomme ordonnance de cantonnement! » Ce gredin de Sami a toujours le mot pour rire; évidemment, lui est cuirassé de lard; tout de même, il nous fut une précieuse ressource morale par sa bonne humeur.

Je suis venu me tapir dans l' alcôve, à côté de Max, les pieds entourés de bandes molletières et la tête d' un mouchoir. Ma tête reposait sur des jambes, c' était chaud, mais la corde qui servait de matelas était mouillée et dure, les rochers froids, et puis ce vent coulis qui soufflait et ventilait le canal. Brrr! je claquais des dents.

Ah! cette nuit, elle fut bien longue; j' ai cru qu' elle ne finirait jamais. Si j' avais pu m' enfiler dans un sac! Par instants, le sommeil me gagnait, le froid me réveillait aussitôt. Nous étions serrés là-dedans, il fallait se retourner, changer de position sans cesse, quand un côté avait trop froid ou était courbaturé. Pourtant je dormais des moments, je rêvais, j' étais chez moi, mais toujours cette sensation de froid. « Pourquoi ne faites-vous pas du feu, de grâce! » Puis je me réveillais, je voyais la voûte sombre, le rocher froid, le ciel par l' étroite fente, une étoile qui clignotait. Ah! oui, je suis toujours là, dans ce monde méchant, ce ciel ne va-t-il pas bientôt blanchir? Et je me retournais avec un soupir.

11 heures. Le froid devient plus âpre; je vais me lever, je suis ankylosé. Mais voilà Sami qui grogne: « Tu prends tout le duvet! j' ai les pieds gelés. » — « Tiens-le, ton duvet, je m' en vais, je vous quitte, je vais chercher un autre logement. » — « En mettant le prix, tu en trouveras, il y a des écriteaux pour les chambres à louer. » Péniblement, je me suis dégagé de mon trou. D' abord j' ai faim. Sur les blocs, épars, il y a des boîtes, les souliers, tout le contenu des sacs vidés pour nous tenir au chaud. J' avise le lard crû et ronge comme un carnassier; en furetant, je fais choir quelques boîtes dans une fente, entre les cailloux. Une imprécation sort du trou. Alors je prends mon piolet et vais explorer encore l' arête, près du névé, pour tâcher de trouver un meilleur asile, mais tenez, c' est Sami qui raconte:

Jaton, en se levant, m' a réveillé; que va-t-il faire? je l' entends gratter sur nos têtes, je crois qu' il établit le pronostic pour le lendemain. Puis il vient me demander ma lampe électrique que je lui dis de prendre sous l' oreiller: il veut aller chercher une autre chambre. Bonne chance, mon vieux, tu ne la garderas pas pour toi tout seul! Puis il s' éloigne, je l' entends taper, il travaille pour se réchauffer. Je l' entends qui appelle; il paraît qu' il a découvert un abri merveilleux et surtout très chaud sous une lame de glace qui vient s' appuyer à l' arête de rocher. Il doit avoir légèrement exagéré, car dix minutes plus tard certains grattements me font supposer que notre déserteur erre de nouveau sur le toit de notre maison. A nos questions, il répond qu' il étouffait dans son nouveau logement et qu' il prend un peu d' air. Peu après, la raison dominant la blague, une main venant du haut s' introduit dans le canal et une voix tremblotante demande la gourde de cognac. « Quelle heure est-il? » — « Minuit. » Sagement il revient se blottir contre Sesseli qui accueille l' enfant prodigue à bras ouverts et bientôt ils s' endorment.

Je me réveille, il est près de 3 heures; trois heures, mais c' est bientôt le jour, alors, j' ai dormi; non, ce n' est pas possible! Quelle joie délirante me prend, allons, vite debout. « Hé, les amis, vous dormez? » Il n' y a personne, ils sont déjà levés; en hâte je me glisse hors de mon alvéole, mais comme je suis engourdi! Je les trouve en train de préparer le chocolat. On m' accueille avec force noms gracieux: « flemmard, sybarite qui se dorlote dans les draps! » — « Et vous, avez-vous dormi? » — « Un peu, oui, mais pas énormément! et surtout pas comme toi, tu ronflais comme un poêle; ça nous a donné l' illusion et réchauffés. » — « Tiens, c' est le lard qui m' a donné de la chaleur. » Il fait toujours nuit noire; pourtant une légère clarté semble se préciser à l' orient. Nous sommes quatre à danser un shimmy endiablé parmi les blocs, battant la semelle pour nous réchauffer.

Et si quelqu'un nous avait vus, il eût été persuadé de l' existence des esprits de la Montagne et il aurait pu raconter qu' il avait vu ceux des Darreï sortir des rochers.

Nous avons mis fondre de la neige dans la casserole; mais c' est bien long, nous n' avons plus d' alcool liquide. Seules quelques tablettes de méta. Et ce méta, tant vanté, ne fit pas ses preuves; vingt tablettes y passèrent; déjà nous commencions à désespérer de boire du chocolat chaud quand la casserole se mit à chanter. Le chocolat fut vite bu, les sacs bouclés et nous attendîmes le jour en causant, en racontant de bonnes blagues. Ah! nous étions de belle humeur; quels francs éclats de rire animaient étrangement là-haut ces lieux désolés!

Pourtant le jour vient; il est 4 h. 30. Le ciel, à l' orient, se teinte de rose; pas la moindre vapeur. L' océan des cimes bleu sombre profile ses vagues sur le ciel clair et les étoiles s' éteignent sous la voûte pâlie. Le froid devient très vif; l' orient s' éclaire d' une lueur plus colorée; oh! ces beaux tons de laque rose repoussant l' ombre bleue avec laquelle ils se marient et produisent un violet des plus délicats. Les Alpes bernoises, d' azur pâle, sont très douces et les grands dômes de la chaîne Pennine s' illuminent déjà des plus belles teintes de l' aurore. L' astre roi va bientôt paraître; déjà il caresse les plus hautes cimes plaquant partout ses touches rosés dans l' ombre bleue. La nature froide se remet à sourire et nous, nous sommes heureux. Déjà tout est oublié, et la nuit froide, et nos fatigues. « Ah! que ne ferait-on pas pour assisterà un pareil spectacle, » m' écriai, débordant d' enthousiasme coucherait même dehors », me répond Sami.

Mais sur nos têtes un rayon a passé comme une flèche, la noire paroi des Darreï s' est allumée brusquement; dans le haut, les sombres bastions sont devenus de braise. Ah! le voilà le feu qui va nous réchauffer. Partons, maintenant nous sommes pleins de courage.

La corde remise, les sacs bouclés, avec quelle joie nous quittons cette arête, non pourtant sans lui adresser un dernier regard d' adieu. Elle fut notre asile, elle se montra hospitalière; un jour peut-être reviendrons-nous en pèlerinage et nous ne la re verrons pas sans émotion.

Nous nous sommes engagés avec prudence sur la pente de glace qui regarde le glacier de Planereuse, une glace noire et dure que le piolet entame avec peine; il y a quelques rochers à gauche; on peut se tenir, s' y cramponner, mais plus bas la pente s' accentue et il n' y a plus de rochers. Vraiment, c' est bien dangereux; comment traverserons-nous cette immense rimaie, un gouffre élevé de trois mètres au moins sur le glacier? Allons! il faut remonter, c' est plus sûr; cette descente est presque impossible.

Nous avons regagné notre col, l' emplacement du bivouac, et notre ami Clôt est tout heureux d' y retrouver son couteau oublié sur une pierre, et puis autre chose encore, je ne me souviens pas quoi, mais je me souviens bien de ses cris de surprise; ça devait être sa lampe électrique qui était restée sous l' oreiller. Plus tard, il nous avouera qu' il lui manque sa chemise: « Ah! mais ce n' est pas au bivouac que tu l' as oubliée, il ne faisait pas si chaud pour l' enlever! » Maintenant nous dégringolons la pente du glacier des Darreï en suivant nos traces de la montée; en quelques minutes nous sommes au col de Crête Sèche, dévalons un couloir de neige très commode ( nous l' avions vu le soir avant, mais il paraissait si raide, de nuit ) et atteignons le glacier de Planereuse.

Nous sommes bien fatigués, notre marche est lente, pénible, les ressorts sont usés, l' énergie absente. La corde traîne dans la neige, on marche dessus, Sessli enfonce un pied dans une crevasse et jure à chaque occasion. Ah! ces glaciers, on en a assez et comme un frais gazon nous vaudrait mieux! Pourtant en peinant, suant et soufflant, nous avons attaqué la dernière rampe, puis le col de Planereuse. Hourrah! le décor familier, l' Argentière, le Chardonnet et les Dorées qui nous firent tant souffrir il y a trois jours; tout ce beau cirque de Saleinaz; nos peines sont finies. Il n' y a plus qu' à dévaler le glacier de l' Evole, une dernière rutschée, des pierriers et nous foulons enfin du gazon, le sentier, le seuil de la cabane. Il était 8 heures du matin.

Il y avait affluence. On nous regardait curieusement ou avec sympathie, suivant le genre de spectateurs. C' est vrai, nous étions affreux, brûlés, barbus, déguenillés, maigres, sauf Sami; lui ne fondra jamais, et puis, il y en a trop pour que ça se connaisse, songez: 96 kg.

Nous nous sommes bien restaurés, lavés. Qu' on était bien après, étendus au soleil sur le frais gazon, avec ces mignonnes fleurettes, et que les flâneurs ont raison, ceux qui viennent jusque-là, admirateurs béats de ces cimes, de ce théâtre dont nous sommes les acteurs et eux les spectateurs! Notre arsenal de guerre ne les tente pas et nous, nous les regardons avec pitié, presque avec mépris. Evidemment, ce ne sont pas de vrais alpinistes, mais avouez, mes amis, qu' il y a un grand charme à flâner sur les gazons, près des sentiers.

Dans l' après, nous avons repris le chemin de la vallée, nous étions un peu reposés, mais l' esprit était absent. Je somnolais en descendant cet affreux chemin rocailleux, je rêvais de la bonne nuit que nous allions nous offrir, un lit, je me roulerais dedans, et la grasse matinée, et puis... je trébuche sur un caillou... Quel chemin! je rêve... La vallée et le bon lit sont encore bien loin.Marcel Jalon.

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