Le casse-noix ou geai de montagne

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( Voir illustration face page 45Par R.P. Bille

Peut-être avez-vous déjà parcouru les hautes forêts d' aroles de nos Alpes, peut-être en avez-vous respiré la délicieuse odeur balsamique et admiré les formes tourmentées? Si vous avancez en silence dans ces splendides forêts mêlées souvent d' épicéas et de mélèzes, vous n' irez pas longtemps sans qu' un cri rauque, répété à plusieurs reprises, ne vienne brutalement vous tirer de votre rêverie! Quel est donc l' oiseau qui dénonce ainsi votre présence à la forêt entière, le fieffé « mouchard » qui épie chacun de vos gestes et sonne l' alarme en lançant des cris capables d' alerter le gibier une lieue à la ronde?

En levant la tête, vous apercevrez alors sur la pointe d' un mélèze ou d' un arole, à distance respectueuse, une forme grise de la taille d' un geai, mais plus fort de bec et plus sombre de plumage, un casse-noix! ( Nucifraga Caryo-catades ( h. ). ) Si vous ne le connaissez pas encore, vous ne tarderez pas à l' identifier à son bruyant tapage, à sa façon caractéristique de voler votre rencontre, de se percher sur le faîte d' un arbre et de vous apostropher d' injures! Il est intéressant de constater que les bêtes de l' Alpe ont chacune leur langage particulier, mais qu' elles savent parfaitement distinguer les cris d' alarme des voix normales. Parmi les oiseaux, les corvidés jouent très souvent le rôle « d' agents de transmission » et de « crieurs publics»1 et l' oiseau qui, du haut de son mélèze, lance ces « gräe-gräe-gräe! » rauques et désagréables est passé maître dans cet art... Rien n' échappe à son petit œil brun pétillant de malice et d' astuce! Le casse-noix sait par cœur sa forêt, il l' a survolée et fouillée en tous sens, il vit de ses intrigues, de son mystère, des graines d' aroles qu' il amasse l' automne dans sa poche buccale et qu' il dégorge ensuite au creux des arbres ou ailleurs à la manière des écureuils, créant ainsi de petites réserves qui lui permettront de subsister pendant l' hiver et favorisant sans le vouloir le repeuplement des aroles. Aussi les forestiers l' ont en grande estime et l' oiseau à la poitrine brune semée de flocons blancs, aux ailes d' un beau noir mordoré, aux sous-caudales couleur de neige jouit-il d' une protection, certes, méritée.

Combien de fois n' a pas sauvé le coq de bruyère, en donnant l' alarme, de la dent du renard ou du plomb du chasseur. Combien de fois son cri sonore, son cri brutal comme un cran d' arrêt ne m' a pas tire de ma rêverie, de mon affût? Ah! que venais-je donc faire dans son domaine? N' étais pas pour lui l' intrus, l' indésirable et ne me le faisait-il pas cruellement sentir? Il m' est arrive parfois de lui tendre le poing, tandis qu' il continuait à m' in de plus belle du haut de son arbre! Jamais nous n' avons fait bon ménage: trop souvent sa voix criarde a déchiré ma fibre, trop souvent il m' a montré avec mépris son « jupon blanc »! Mais s' il venait à disparaître, ne serais-je pas le premier regretter ses sauts élastiques de branche en branche, son vol sombre ou doré dans la montagne, ses fines mouchetures parmi les touffes d' arole et jusqu' à cette voix rauque lancée du haut des mélèzes?... Ne serais-je pas le premier à réclamer sa physionomie à la fois stupide et farcie de ruses, son long bec pointu frisant la caricature et cette calotte de cénobite crânement posée sur sa tête? Voleur de graines, grand détrousseur de cônes, bourgeois des hauts bois montagnards fleurant bon la résine et l' écorce, le casse-noix m' a toujours donné l' impression d' être un oiseau à part, tant par sa prudence que par son extrême curiosité et ses façons peu courtoises de vous recevoir dans son domaine! Mais n' est pas enfin la vaillante sentinelle des futaies sauvages et l' âme des forêts d' aroles comme la perdrix blanche l' est des crêtes neigeuses?

1 Voir Charles Vaucher, La vie sauvage en montagne.

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