Le couloir Marinelli et la traversée du Lyskamm

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Marcelle ^appelli-Durieu, Fribourg

Photos i2y-i-jo Montagne, musique. Je ne conçois pas l' une sans l' autre, c'est-à-dire qu' en écoutant certaines symphonies de Beethoven ou de Bruckner, je les associe invariablement à la puissance architecturale de telle ou telle paroi de haute montagne. Toutes deux représentent un absolu, cet absolu qu' il est humainement impossible d' atteindre dans le domaine du sentiment.

On médira encore beaucoup de la femme alpiniste et, doublement, de la femme alpiniste mère de famille. On lui posera cent fois la question du pourquoi de cette passion apparemment si peu en relation avec la conception conventionnelle que l'on se fait de la femme. Or ce pourquoi restera sans réponse totalement satisfaisante, car il n' existe pas de mots pour exprimer le besoin de cette recherche spirituelle, la vision de ces portes ouvertes sur un domaine qui échappe totalement à ceux qui ne sont pas initiés.

Revient aussi toujours le pourquoi des arêtes difficiles, alors que le même sommet peut être atteint par une voie facile. Mais cette voie facile est maintenant hantée par tant de profanes! A celui ou à celle qui aspire à la solitude en haute montagne, cette solitude qui, seule, lui permet de se retrouver, il faut l' arête ou la paroi dont les difficultés effraient la masse. Et surtout, comment nier la valeur d' un but acquis au prix de luttes et d' efforts constants? La signification d' une victoire, acquise avec peine, est la même dans tous les domaines.

De même que l'on peut préférer une symphonie de Schubert à un concerto de Bach, on peut aussi choisir de parvenir au sommet du Mont Rose par son arête normale ou par son versant oriental.

Le couloir Mannelli - un nom prestigieux aimantant notre imagination vers des couloirs de glace vertigineux où dévalent des pierres meurtrières. Si l' ascension du Mont Rose par les glaciers débonnaires de sa voie dite normale ne m' a jamais tentée, cet été-là ( 1955 ), mes pensées reviennent souvent au couloir Mannelli. Je n' aurais certesja-mais osé y songer si, à l' arête Young du Breithorn, je ne m' étais déjà familiarisée et adaptée avec la technique qu' exige le port de crampons sur un rocher recouvert de glace, sur des pentes exposées de glace recouvertes d' une mince couche de neige. Et pourtant, l' angoisse et la ferveur se mêlent étrangement en moi, ce soir inoubliable qui précède mon départ de Zermatt pour l' Italie. Un concert de musique de chambre donne dans le petit cinéma de Zermatt me permettra d' accueillir avec une plus profonde sérénité les journées qui m' at, journées encore pleines d' inconnues puisque notre désir, mûrement élaboré, consiste à gravir le Mont Rose par le couloir Mannelli, et, après une nuit passée à la cabane Margherita, à traverser le Liskamm. A l' entracte, je sors scruter le ciel... longuement... Je me sens l' âme légère, légère.

Comment dire toute la signification d' une grande course? D' abord, elle est « pensée » longuement, pesée en toute conscience, et puis, elle est désirée comme le plus pur des joyaux. Alors seulement, l' esprit revenant sur terre, elle est préparée minutieusement, jusque dans ses plus petits détails d' ordre pratique.

Rien n' est plus grisant que ces heures qui précèdent l' action. L' évasion vers les sommets est toujours plus intense avant, en pensée, qu' au moment de l' action, car la tension aiguë créée par la perception du danger occupe alors trop l' esprit. Oui, dans ce train qui nous emporte, de bonne heure le matin, de Zermatt, un rêve est près de prendre forme, il n' est pas déjà réalisé. Tout mon être est ouvert à la poésie alpine.

Voyage rapide, mais aussi changement rapide d' atmosphère, du charme pimpant de Zermatt à la banalité de la gare de Brigue, de l' air exquis du Haut-Valais à l' air raréfié et empesté des wagons en traversant le Simplon. A Domodossola, un taxi nous mène, le long d' une vallée pleine de pittoresque, jusqu' à Macugnaga, qui me ravit. Le temps est orageux sur cette paroi qui nous accueillera demain. Pourtant, d' un accord tacite, nous voulons laisser aussi peu que possible s' infiltrer dans nos propos, dans notre espoir, dans ce merveilleux enthousiasme qui va nous conduire là-haut, l' an du mauvais temps. Plus même, nous voulons voir dans cet orage qui sévit maintenant sur nous l' augure d' un ciel clair pour le lendemain.

Le repas hâtivement pris, nous nous élevons par le téléphérique jusqu' à l' ultime station, très joyeusement peuplée, ce dimanche-là. Ensuite, à mesure que nous progresserons vers le refuge Mannelli, les touristes se feront plus rares et infiniment moins bruyants. Entre le promeneur dominical italien, jacasseur et fracasseur - répandu à profusion entre la station terminus du téléphérique et le refuge ^amboni - et le membre d' une section du Club alpin italien descendant, paisible et absorbé dans ses pensées, de la cabane Mannelli où il a passé des heures sereines, il y a un monde; or ce monde, nous l' avons franchi dans l' espace d' une heure, après avoir quitté le refuge ^amboni surpeuplé de jeunes Italiens avides de cartes postales. Là, cesse la foule; le sentier, peu à peu, se perd dans les blocs; ensuite, il devient raide. Enfin loin du bruit, nous nous sentons saisis d' un coup par l' at unique de la montagne, nous avons conscience que maintenant seulement commence notre aventure solitaire, car nous serons seuls au refuge Mannelli en cette fin de raison, et seuls à progresser le jour suivant le long du couloir. La montée est rude, l' après très chaude. Mon sac me paraît si pesant, mais que dirais-je de celui de Gottlieb qui transporte toute une batterie de cuisine, une pharmacie, nos crampons, la plus grande partie de nos provisions et bien d' autres objets? Les quelques alpinistes qui reviennent d' une journée vécue à la cabane Mannelli nous souhaitent bonne chance en nous croisant, et je les sens ensuite nous suivre un moment d' un regard fraternel. Toutes nos pensées ne vont qu' à la paroi.

Accotée au roc même, dans un paysage on ne peut plus sauvage, sombre et chaotique, la cabane Mannelli m' apparaît, vers cette fin d' après, comme le « refuge » au sens le plus profond du mot. C' est une simple casemate dont la façade est percée d' une étroite ouverture et, sur le côté, d' une porte grossière. L' intérieur répond en tous points à l' idée que je pouvais me faire de ce refuge: aucune concession au moindre confort et je me rends compte alors combien vont nous être utiles les ustensiles trimbalés avec nous. Sur le sol de planches grossières et mal ajustées, une table, un banc chancelant appuyés au dortoir, sorte de plancher surélevé où voisinent quelques matelas ultra-plats et de vieilles couvertures élimées. Point de bois, pas d' eau, mais une humidité de cave. Pourtant je ne voudrais pas que cela fût différent: ce délabrement correspond si bien à ma propre humilité vis-à-vis de la montagne... Nous sortons, munis de fiasques vides et allons chercher l' eau nécessaire. Il fait une pluie de bruine, tout est gris et noirâtre autour de nous, la source me semble lointaine... Mon guide, lui, en pleine forme, saute d' un roc à l' autre. Nous revenons, tenant nos bouteilles d' eau comme si elles contenaient du vin du meilleur cru.

Encore un moment, sur le pas de la porte, nos yeux errent là en bas, sur les lumières du refuge Zamboni et, beaucoup plus lointaines, de Macugnaga. Et, la porte fermée sur le monde extérieur, la minutieuse préparation de notre frugal repas commence, car il faut d' abord que veuille bien s' allumer notre lampe à alcool... Une heure plus tard, quelle saveur a notre soupe dans les gros bols de faïence! Très tôt, nous nous étendons, mais le sommeil ne vient guère. Un peu après minuit, mon compagnon se lève pour préparer le thé. Je m' oblige à avaler quelques biscottes. A i h 30, la cabane mise en ordre, nous sortons de notre repaire, le cœur gonflé de joie à la vue du ciel absolument pur et de la belle lune qui nous éclairera.

Nous traversons sur la gauche, au milieu des roches déjà parcourues hier soir à la recherche de la source; il fait délicieusement frais et limpide. Nous atteignons le premier couloir de glace où dé- valent souvent de terribles chutes de pierres; or, cette nuit, tout est calme. Il a beaucoup neigé et les pierres sont retenues dans leur gaine de neige durcie par le froid. Néanmoins, la perception du danger possible étant intense, nous ne nous attardons pas dans ce passage périlleux et abordons une partie médiane faite d' éboulis, de mauvaises roches: nous nous élevons rapidement dans la fraîcheur de la nuit, et c' est enfin le couloir Mannelli: une longue et très vertigineuse bande de glace... Les crampons sont fixes. Gottlieb, d' un geste mesure, régulier, taille des marches: un véritable escalier céleste. Je me sens merveilleusement à mon aise. Le décor est d' une splendeur sauvage qu' au terme ne peut traduire. L' éclat lunaire rend d' autant plus fascinantes ces masses glaciaires comme suspendues dans le ciel, dont la beauté architecturale me fait rendre grâce au Créateur. Les yeux voudraient tout capter, tout retenir. Les impressions en montagne, les émotions aussi, se superposent à une telle cadence qu' elles se fondent immédiatement en nous, enrichissant notre esprit. Nous progressons verticalement, tout en opérant de façon régulière des conversions pour nous permettre de changer de pied et éviter une fatigue musculaire redoutable. J' admire la technique parfaite de mon guide qui donne une impression de grande aisance et de sécurité, même dans les passages de glace les plus scabreux. Sa maîtrise, son assurance, son calme véritablement olympien dans les moments très dangereux se communiquent à moi d' une manière très profonde. Ainsi, j' arrive à affronter les traversées les plus délicates « presque » sans angoisse. La valeur morale de cette domination constante de nos petites et grandes lâchetés humaines, comment la nier? En haute montagne, malgré la fatigue, face aux difficultés et au danger, je sens croître en moi des forces insoupçonnées et une grande sérénité. Là seulement, je me sens pleinement moi-même.

Sur l' Italie, d' énormes nuages, plus noirs que le ciel encore sombre à l' horizon, suggèrent à mon esprit l' éclatement d' une bombe atomique. Bientôt, autour de nous, l' aube donnera un aspect nouveau et féerique à la paroi, puis le soleil viendra couronner le pur enchantement qu' est la naissance d' une belle journée en haute montagne. Pour vivre ces heures, pour cela seulement, cette lutte épuisante que l'on doit livrer parfois là-haut vaudrait déjà mille fois la peine d' être affrontée.

Vers 06 h 30, nous nous trouvons au pied de l' éperon rocheux qui mène à la pointe Dufour. Nos regard descendent, le mien un peu incrédule, tout au bas de cette vertigineuse paroi de neige et de glace. Ainsi, c' est de là que nous venons...

Le rocher qui nous attend est miraculeusement sec. Nous quittons donc nos crampons: ils en augmenteront le poids des sacs. Le piolet va l' alourdir encore et je commence à sentir une douleur lancinante entre les omoplates. La roche est excellente: transition sympathique, bien-être de sentir le rocher sec, chaud de soleil, après ces longues heures de contact avec la neige, avec la glace. Nous sommes à 4300 mètres environ, ma forme physique n' est plus aussi brillante; elle a fait place à un état désagréable que je peux attribuer à l' altitude. Cela me fait souffler et ralentit ma progression dans le rocher.

A 09 h 30, nous sortons de la paroi sur la Grenze. Les derniers cent mètres m' ont coûté beaucoup d' efforts. Je trouve une dalle chaude contre laquelle je m' appuie avec délice. L' arrivée au sommet est une chose enivrante et pourtant teintée de tristesse, car le sommet marque inévitablement le point extrême de notre euphorie. C' est l' absolu qui ne peut plus être dépassé. Parce que ces sensations profondes emplissent mon âme, je n' arrive jamais à manifester alors ma joie. Je ne le pourrais pas. Il me paraîtrait rompre un charme, déchirer l' enveloppe de rêve qui m' entoure, de la même manière qu' il m' est impossible, en plaine, d' exté immédiatement ma reconnaissance aux musiciens qui viennent de m' enchanter. D' abord le recueillement, ensuite seulement l' allégresse. Mon compagnon prend quelques photos; nous nous désaltérons. Sur la pointe Dufour, très près de nous, un groupe d' alpinistes parvenus au sommet par la voie normale échangent quelques mots avec Gottlieb qui les prie de rassurer les nôtres à Zermatt.

Par des roches recouvertes de neige, nous rejoignons le col où nous faisons une courte halte avant de gravir la pointe Zumstein. Le ciel n' est plus aussi pur et nous nous réjouissons encore une fois des splendides conditions du matin. Au sommet de la Zumstein, je suis éblouie par la beauté glorieuse du décor somptueux. Mon compagnon fait un trace imaginaire sur la face nord du Liskamm qu' il a escaladée il y a quelques semaines. Plus loin, le Breithorn s' étale: en pensée, muets, nous revivons chaque instant, chaque passage émouvant de notre ascension de l' arête Young au Breithorn.

De là, la cabane Margherita, notre dernier but pour aujourd'hui, ne semble pas trop lointaine. Mais la fatigue, à cette altitude, se fait doublement ressentir. Du sommet de la Zumstein, nous descendons au col; il fait très, très chaud, c' est le milieu du jour, la neige est toute ramollie et un soleil ardent s' abat sur nous. Lorsque nous remontons vers le refuge Margherita, sorte d' observatoire perché à 4560 mètres ( le plus haut refuge d' Eu ), ma lassitude est à son comble. Le refuge, plaque de tôles qui le rendent hermétique, semble désert... Fausse impression, car il y règne une animation particulièrement bruyante. Des ouvriers mettent à neuf le sol de la petite salle commune, et les coups de marteau vont se répercuter dans nos têtes tout l' après. Le dortoir est une pièce rectangulaire où trois rangées de couchettes superposées sur trois étages emplissent l' espace, l' air et la lumière. Etendue sur une très étroite couchette à peu de distance du plafond, je cherche à déchiffrer les innombrables inscriptions dont il est grave, à coups de couteau ou de crayon. Des noms illustres d' écrivains, de poètes, de prêtres côtoient ceux de simples alpinistes... c' est infiniment sympathique. Au cours des heures, le dortoir s' emplit d' alpinistes venus de la cabane Bétemps ou rentrant de la pointe Nord. Chacun fait sécher ses guêtres, ses souliers, ses chaussons, et la pièce réOu Monte Rosa.

pand l' odeur si particulière des dortoirs de ca-bane.Vers 18 heures, descendue de ma nacelle, je trouve la salle commune achevée et m' efforce d' avaler quelques cuillerées de potage. Gottlieb m' inspecte du coin de l' œil, désolé de ma piètre forme. Je le sens déçu puisque nous voulions le lendemain tenter la traversée du Liskamm. Nos compagnons de chambrée arrivent les uns après les autres. Nous bavardons avec de jeunes Italiens auxquels nous avions indiqué de loin, ce matin, la voie conduisant à la pointe Nord. Ils sont sympathiques. J' aime la détente de ces propos d' après l' ef. De l' autre côté de la table, des Allemands mangent dans un silence opaque. Tous ont l' in, comme nous-mêmes, de traverser le Liskamm le lendemain, mais les conditions atmosphériques les rendent sombres et plutôt pessimistes. Ils ne connaissent pas la région et ne veulent partir que si le temps est sûr.

Avant 19 heures, nous rejoignons nos couchettes et, malgré leur inconfort et les allées et venues de nos nombreux compagnons, je sombre, pour ma part, dans un sommeil inespéré, car, à cette altitude, il est très courant de passer de fort mauvaises nuits. Cette exception que je fais à une règle bien désagréable me permettra, sans doute aucun, de me sentir assez gaillarde, le lendemain, pour m' aventurer à suivre un compagnon des plus stimulants.

Une main secoue mon bras avec gentillesse. J' ouvre les yeux sur la tignasse blonde de Gottlieb. De toute la chambrée encore profondément endormie et gisant dans une atmosphère opaque et peu parfumée, c' est lui le seul à conserver son optimisme et son enthousiasme. Dehors, il neige, pa-raît-il, mais, de la passerelle qui ceinture la cabane, il a déjà scruté longuement le temps et son pronostic n' est pas mauvais. Il m' encourage et je me laisse tomber du haut de mon perchoir nocturne. Ouf! qu' il fait bon se remuer! L' air frais ravigote délicieusement, mais, à moi, le temps me semble très, très... neigeux... Préparation du thé, en silence, tous nos gestes sont lents, comme engourdis par cette longue nuit, par toute cette blan- cheur autour de notre refuge. Je n' ose prétendre être en forme, loin de là, mais cette nuit m' a redonne des forces. Nous nous étions fait une telle joie de cette traversée, de ce complément magnifique à notre ascension de la paroi orientale du Mont Rose, que nous ne voulons pas ce matin-là perdre tout espoir... Nos camarades de nuit apparaissent, hirsutes et endormis. Le temps ne leur dit rien qui vaille. Ils ne connaissent pas assez la région pour oser se hasarder aujourd'hui. Je sens qu' ils nous trouvent un peu trop téméraires de nous risquer dans cette traversée, mais ils ignorent la sûreté de mon guide et surtout sa parfaite connaissance de cet itinéraire. Nous décidons de pousser jusqu' au col et de faire demi-tour sur la cabane Bétemps si les conditions sont décidément trop mauvaises. Vers 8 heures, nous quittons la cabane Margherita. Par prudence, par amitié aussi, Gottlieb m' a délestée du contenu le plus pesant de mon sac.

La neige a cessé de tomber. Nous cheminons lentement dans ce paradis blanc, pareil à un désert. Tout est ouate, la neige où nous enfonçons, la brume autour de nous, le ciel sur nous. Seule, et le brouillard s' épaississant, je sens que je pourrais tourner des heures en rond, tant ce qui m' entoure me semble irréel. Mais mon guide, lui, sait parfaitement où il se dirige.

Le ciel s' éclaircit et notre espoir grandit. Nous croisons des cordées se rendant de la cabane Gnifetti à la Margherita. Ils sont équipés comme pour une expédition polaire. Au Lisjoch les conditions ne nous semblent pas si défavorables. L' arête de neige est là, devant nous. Je sens que je devrai économiser mes forces des maintenant si je veux tenir. Mon compagnon ne paraît pas se rendre compte exactement de ma vitalité, diminuée d' une bonne moitié. Si je n' étais atteinte de ce mal de montagne sournois et destructeur, je serais encore plus émerveillée par l' atmosphère toujours plus irréelle qui nous entoure: de brusques déchirures dans le brouillard nous révèlent la beauté saisissante de cette arête sinueuse où il me semble progresser comme dans un rêve, un rêve qui se fait cauchemar si j' essaie d' accélérer ma minable cadence. A chaque effort fourni pour allonger mon pas, je sens mon cœur battre la chamade, mes jambes fléchir dangereusement et un malaise total m' envahir.

Etrange ascension dont l' entourage brumeux accentue encore la sensation de se mouvoir sur une couche de nuages. Nous progressons néanmoins et, vers i heures, touchons le premier sommet. Tout ce qui nous entoure est blanc, nous voguons sur l' écume. Une éclaircie nous permet de voir pointer, là-bas, encore très loin, le sommet ouest.

Aujourd'hui, à la suite de la forte chute de neige de cette nuit et de ce matin, la traversée du Liskamm n' est faite que d' une succession ininterrompue de corniches effilées, extrêmement étroites, traîtreusement belles, fragiles, où mon guide taille des marches qui me semblent prêtes à s' effondrer, avant même que je n' ose y poser un pied rendu le plus léger possible.

Rarement comme en ce moment, je ressens la perception aiguë du danger, mais, en même temps, un calme inouï m' habite, une impression inoubliable de planer et de m' en remettre entre les mains de Dieu, d' être détachée de tout sentiment de pesanteur, de tout lien terrestre. Alors que je suis en pleine extase, un brusque sursaut de la corde me plonge dans la réalité: une corniche a cédé et mon guide a été projeté sur plusieurs mètres de l' autre côté de l' arête; d' un réflexe rapide, il a fiche son piolet profondément dans la neige pour enrayer sa chute. Etrange, mais je n' ai eu le temps de ressentir aucune frayeur. Cette lenteur de réaction et cette absence de sentiment de conservation ( pourtant si puissant chez l' homme ) sont-elles le fait d' une diminution physique? Je ne sais pas, mais pour Gottlieb, l' alerte a été chaude, et nous échangeons un regard des plus significatifs. Je me vois reprocher, avec raison, de n' avoir pas sauté immédiatement de l' au tre côté du point de sa chute, ce qui aurait été de la plus élémentaire prudence.

Les conditions de neige extrêmement délicates nous font avancer avec lenteur, et cette traversée, que Gottlieb m' avait annoncée comme une promenade ( en comparaison des difficultés et de l' ef fourni au couloir Mannelli ) demande d' hui une concentration constante. Le temps est instable, et nous scrutons souvent le ciel.

Nous atteignons le sommet ouest avec un immense sentiment de soulagement. Enfin détendus, nous osons nous avouer notre pesante angoisse réciproque à l' attaque de ces corniches qui se présentaient sans cesse, les unes après les autres, dangereusement exposées et trompeuses sous leur apparence élégante. Nous savourons cet instant de détente avant de hâter notre descente vers le col. Le ciel est maintenant complètement bouché. Depuis ce matin, je n' ai pu avaler aucune nourriture, et je me sens de plus en plus faible. Il faut que je tienne bon des heures encore, je le sais. Le retour sur la cabane Bétemps est une longue marche, fastidieuse et pleine d' embûches, on nous contournons sans cesse de larges crevasses bleutées avant d' arri sur le glacier dominant la cabane, et dont la surface est faite de blocs de glace recouverts de fine caillasse. Décor triste, monotone, après la splendeur de la neige du sommet. Mon guide, allègrement, saute d' un bloc à l' autre et... j' essaie de le suivre, mais l' élan n' y est plus. Les genoux plies, la gorge desséchée et le regard constamment fixé dans la direction de la cabane, je me sens misérable. Tout à coup surgit devant nous un gamin que le gardien, qui suivait notre descente à la jumelle, a envoyé à notre rencontre avec une gourde de thé. Cela m' apporte un réconfort inouï, tout à fait en disproportion avec le contenu de la gourde, mais représente, après ces journées d' efforts soutenus et d' évasion dans ces hautes sphères, le symbole de la solidarité humaine...

Clopin-clopant, je suis mes compagnons montagnards, bien plus alertes que moi, et nous rejoignons le refuge vers 18 heures. Une halte à la fontaine me rafraîchit délicieusement et je peux ainsi gravir les quelques marches qui mènent à la cabane sans marquer trop de fatigue. Comme toujours après les grandes courses, nous sommes muets; nous sentons si fort et si profondément ce que nous avons vécu pendant ces quarante-huit heures que nous n' éprouvons pas le besoin de l' ex par des paroles.

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