Le Défi

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harldhelm Specht, Mülheim-sur-la-Ruhr ( Allemagne ) ( Images 12-16 ) Un alpiniste n' a vraiment pas besoin d' expli pourquoi il choisit Chamonix comme but de ses vacances. Il me fallut pourtant une forte poussée du destin pour me décider à secouer les souvenirs de nombreuses courses dans les Alpes bernoises et valaisannes, et chercher un nouveau champ d' activité alpine. Je dois en prévenir le lecteur non initié, afin d' éveiller chez lui au moins un peu de compréhension, tant pour l' acharnement d' un grimpeur solitaire que pour son indifférence provocante.

Le Mont Blanc n' est sûrement pas le lieu indiqué pour se décharger de la faiblesse des échecs humains, de la colère contre l' inévitable, de l' amertume des ruptures. Ou bien, est-ce justement le lieu?

Un conflit d' idées irréfléchies ne cesse de me houspiller, alors que je déjeune de café et de pain devant le restaurant La Terrasse. Il doit faire bien beau là-haut, dans la direction que montre Jacques Balmat depuis son monument. Je me répète continuellement: « Je veux y aller. Il faut que j' y aille! » Et la réplique vient en avertissement: « Mais si ça tourne mal ?» Ça ne le doit pas. Ça ne le peut pas! Je veux me tenir là-haut, même si, ensuite, le vent et la tempête, la neige et la glace doivent m' engloutir. Qu' ai à perdre après cette année? On ne peut pas descendre plus bas que le zéro absolu. On ne peut que monter! Monter? Oui, seulement monter! Allons-y!

Mais on ne peut pas escamoter si facilement l' alpiniste conscient de ses responsabilités qui est en moi; et des pensées réalistes, des réflexions sobres et terre à terre reprennent temporairement le dessus. Le résultat en est des promenades, des courses d' entraînement, des reconnaissances étendues pour ne pas affronter la montagne blanche en complet dilettante. Mon regard monte sans cesse vers le bastion de glace, même si le bassin d' Argentière est bien plus varié, l' Aiguille des Drus plus fascinante, l' arête de Rochefort plus émouvante. Seule, la montagne blanche domine mes pensées.

Il n' y a guère d' endroits d' où ce ne soit pas elle qui attire les regards. La promenade à flanc de coteau entre le Montenvers, près de la Mer de Glace et le Plan de l' Aiguille, devrait être variée. Mais, en fin de compte, j' ai attendu avec impatience que le Mont Blanc réapparaisse derrière le dernier contrefort. Au Brévent aussi, j' étais monté surtout pour l' ascension elle-même. Mais la yue grandiose du Toit de l' Europe m' y retint prisonnier et ne me lâcha plus. De même encore, la montée à l' Aiguille du Midi me captiva surtout parce que, sous un ciel de cristal, les chutes chaotiques du Glacier des Bossons et le monarque qui trône au-dessus d' elles pouvaient presque être touchés de la main.

Quand le temps se montra stable, je n' eus plus besoin de longues réflexions pour me diriger vers le refuge de l' Aiguille du Goûter. Vue de Chamonix, cette aiguille paraît bizarre et exposée. Elle offre, en fait, une ascension de haute montagne à tout point de vue, mais comparativement facile et tout à fait brève. Le ciel bleu, la chaleur du soleil et l' éloignement du monde permettent au flot des pensées de se calmer peu à peu. Qu' est qui peut maintenant mal tourner? Je suis déjà à 3842 mètres d' altitude! Mais le Mont Blanc est encore mille mètres plus haut. Et, de nuit, la montagne apparaît autre que sous le soleil!

L' atmosphère est presque solennelle, au matin du g juillet 1972. A moins que le défi de l' insécu me fasse imaginer cette solennité lourde de tension? Des bouts de conversation à voix basse et les bruissements d' un déjeuner pris à la hâte sont les seuls bruits dans la cabane. Dehors régnent le froid et l' obscurité. Les rafales du vent me lancent des frissons dans le dos. L' une après l' autre, les cordées quittent l' abri du refuge. Pour moi, il n' y a pas de compagnon, car je ne veux pas m' impo. Je secoue mes derniers doutes. Maintenant, je ne veux plus de compagnon. Je veux être seul! Peur? Bah! De quoi? Tout au plus du mauvais temps et d' un retour précipité. Mais autrement? Je veux seulement monter, gravir le Mont Blanc. Je veux aller au Mont Blanc!

Les pentes glacées, derrière la cabane, sont en pleine nuit. Dans mon excitation, je monte au pas de charge - mais pas longtemps. C' est que je me trouve déjà presque à 4000 mètres. Le trot ne convient plus. Alors que je suis la trace du Dôme du Goûter, le vent m' empoigne sans merci. Le vent? C' est plutôt une tempête glacée qui me secoue et me jette presque hors des traces. Elle me fouette le visage de cristaux de glace pointus comme des aiguilles, qui me brûlent et me piquent. Je m' em jusqu' aux lunettes. C' est encore pire sur la crête. Dos contre le vent, je lutte pas à pas, plantant mon piolet dans le névé qui sonne tant il est dur. Je me tire avec peine, et me jette contre la tempête mugissante. Devant et derrière moi, les équipes ne font pas autrement. Mais je suis seul. Aucune corde ne me retiendra, si la prochaine rafale me pousse dans le vide. Mais non! Pas encore !Je veux d' abord aller au Mont Blanc. Je le veux!

L' aube est blafarde. Une première lumière jaune-rouge monte derrière les Grandes Jorasses. La tempête grandit. Elle arrive en ouragan. Elle m' ôte l' air de la bouche avant que j' aie pu le respirer. Elle secoue même mon piolet dans ma main. Quelques groupes restent en arrière. Serait-ce déjà la fin? Non et non! Je relève le défi!

Le soleil sort du néant, près du Mont Maudit. Je soupire après une pause. Tenir jusqu' au refugeLe jour vient rapidement. On voit déjà l' arête des Bosses. En fait, elle semble facile. S' il n' y avait pas l' altitude, et le vent, ce vent meurtrier!...

Vallot, 4362 mètres. Je n' ai été qu' une fois plus haut, au Dom, après une lutte dans la neige molle de son versant nord. Mais nous étions deux... Une bonne douzaine d' alpinistes se serrent dans le bivouac d' aluminium à la simplicité spartiate. On ne parle guère. On mange, on boit, on se repose. De temps en temps, la porte bat dans la serrure quand quelqu'un quitte le refuge. Pour moi, ça va mal. Je dois me forcer à manger. Mais renoncer? Jamais! Le temps est raisonnable, la neige excellente, les difficultés nulles. Je n' ai à surmonter que mon insuffisance. Et je n' y arriverais pas? On va voir. L' entêtement se combine en moi avec une bonne dose de sang-froid, pour me donner une énergie forcée, mais qui ne se laisse pas rapidement abattre. De curieuses pensées tournoient dans ma tête, pendant que j' attaque la première pente de l' arête des Bosses. Un moment, j' imagine quel texte je vais écrire sur mes cartes postales. Puis je me vois étendu quelque part sur la glace, incapable de me libérer d' une situation désespérée. Je divise le parcours visible en étapes, et je compte mentalement le temps nécessaire. Après la troisième étape, j' abandonne. Mon retard est trop décourageant. Il fait grand jour. L' arête des Bosses est balayée d' aigrettes de neige. Là-haut, les premières cordées disparaissent derrière un dôme. Ce doit être le sommet. Ce n' est plus trop loin.

Après un nouveau moment d' indisposition, que je repousse avec acharnement, l' ivresse du sommet m' empoigne. Maintenant je le sais: je ne veux pas seulement gravir le Mont Blanc, je le peux. Et je le dois! J' en suis oblige vis-à-vis de moi-même. La dernière pente rocheuse des Bosses est derrière moi, comme la vue macabre de l' épave d' avion qui émerge là de la glace. L' arête devient plus plate, plus étroite, elle ne veut pas finir. Mais je le sais: le bout de l' arête est le bout de l' Europe. Encore quelques minutes, et je vois le point au-delà duquel cela ne monte plus. Même ces minutes s' écoulent. Mes pas se ralentissent. Quelque chose me secoue. Ce n' est pas le vent. Un sentiment puissant de bonheur me submerge, un tremblement, une joie. Il est 9 h 20. Je suis au sommet du Mont Blanc. Oui. Plus de points d' interroga! Pas de doute! Tout est plus bas que moi. Mont Blanc, point le plus haut d' Europe! 4807 mètres! Seule la voûte du ciel dépasse ce point. Un flot de pensées m' assaille. La raison n' est pas préparée à pareil événement, même si une volonté de fer n' avait que ce seul but. Il se passe un moment avant que je prenne mon appareil de photo. La vue. ' Que m' importe la vue? Même si un brouillard bouillonnant ni entourait, il ne pourrait pas me prendre le Mont Blanc. Me voici sur le point culminant; voilà mon sac, mon piolet à côté. Rien, ni personne ne peut m' enlever cet instant. Même si je disparais ensuite dans la glace! Délire? De ma part! Où dois-je encore chercher le bonheur, si ce n' est pas ici, en haute montagne? Les montagnes ne me veulent pas, dans leur froideur inaccessible. Mais je les veux, et je puise mes forces dans leur conquête.

Le vent est tombe. Le temps est calme, ensoleillé, vaporeux. Cet endroit ne pourrait guère être plus paisible. Là-bas sont installés d' autres alpinistes - image d' accomplissement alpin. Je suis seul de mon côté, seul. Mes pensées errent. Chaque réflexion commence avec un « si ». Mais je suis seul, immuablement seul. Mais même seul, je suis arrive ici. Oui !Je suis encore quelqu'un, non? On ne m' a pas complètement diminué! Eloigne-toi, destin! Même seul, et encore mieux, je peux être plus grand, plus décidé, plus défiant... Plus défiant? Si maintenant, je devenais un fardeau pour les autres? Secours en montagne, sauvetage? Parbleu, non! Je suis en bonne santé, entier, heureux, et je vais redescendre. Il y aurait de quoi rire... Je suis redescendu, sans problèmes, simplement, sans dommage. J' ai écrit le texte sur les cartes postales. J' ai mangé un menu spécial. J' étais allé au Mont Blanc. J' étais de nouveau qu' un. Etais-je vraiment de nouveau quelqu'un? Personne ne faisait attention à moi. Personne ne devait faire attention. Seulement moi. Et, en fait, j' écris aussi ceci pour moi seul. ( Mais je sais qu' il y a des lecteurs qui lisent entre les lignes... et qui comprennent tout. ) Traduit de l' allemand par Pierre Vittoz

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