Le docteur Chrétien De Loges

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Un Anniviard singulierPar Jean Rumilly

Une cavalcade infernale survole, de nuit, le Recon sur Vionnaz. La petite chapelle retient les démons et le curé en tire bonne aubaine.Vionnaz a son géant, Finem Mario, qui, d' un seul jet de pierre, occit le reptile monstrueux avaleur de bétail. Difficile à croire: « II est cependant vrai que dans ces mon- tagnes parmi les fentes des rochers, il se trouve des serpents d' une incroyable longueur. J' en ai vu une qui pouvait avoir douze pieds. » Au bas de la fontaine blanche de Sissery ( Sassey ) près de Morgens ( Morgins ) se trouve un réservoir obscur où tout semble véreux. Il paraît que Néron s' y noya. Sous Rossetan, une voûte transpire un sel amer, celui-ci combiné avec les aromates, est un puissant remède. Mélangé avec' du sucre de lait, il purge sans coliques. A Champéry, au Val d' Illiez, dont M. Clément est vicaire, la génération, fort belle, doit son avantage au mode d' élever les enfants au biberon. « Laissons tonner la théologie, le lait d' une vache ne se ressent d' aucune passion, ni d' aucun virus secreti » Choëx est le jardin du Valais. Certaines plantes n' y paraissent que d' époque en époque, comme la petite vérole dont le retour est de sept en sept années. On y croit au juif errant, on croit aussi que le geai noir met une pierre dans son nid et le rend invisible.

On dirait que les deux montagnes bouchent l' extrémité du monde à Agaune ( St-Maurice ) et que le pays renferme l' arrière de la nature et l' arrière des hommes ( l' auteur s' y chamailla pendant quatre lustres ). Le peuple relègue les notables de l' endroit après leur mort, à Plannevet ( Plan-Névé ). Là ils expient leurs péchés et en commettent de nouveaux puisqu' ils provoquent orages et inondations. Il y a vingt ans, on trouva près du couvent des Capucins, à dix pieds sous terre, une grosse motte de beurre d' un goût exquis, elle doit dater d' avant les murs d' Agaune que la chronique attribue à l' empereur Auguste.

La fontaine de Saint-Sigismond en Vérosse guérit-elle la fièvre, où est-ce là une légende comme celle du fameux corbeau sorcier du Bois Noir qui volait le fromage tel celui de la fable?

De Loges, sceptique et jaloux, donne la Uste des saints guérisseurs et leurs spécialités: Saint Biaise les maux de gorge, Saint Gothard la goutte, Saint Félix le panaris, Saint Saphorin le rhumatisme, Sainte Agathe les maux de seins, Sainte Apolonie les maux de dents, Saint Amé la gale. Saint Roch guérit les chiens et Saint Bernard protège les vaches. Saint Gingolph, jouant comme Moïse d' une baguette, fit jaillir certaine source dont les eaux sont souveraines contre les maux de ventre; elles ne dissipent pas le goêtre ni le vice écouelleux qui est fort répandu là où les gens se nourrissent dé châtaignes.

Le Valais ne manque pas de docteurs. Mais lorsque l' épidémie décime la population, en 1793, par exemple, on a recours, en désespoir de cause, à Saint Fabrien et Saint Sébastien. De Loges excuse ses confrères, plus savants en théories qu' en pratique, semble-t-il: « II faut être habile médecin pour réussir une cure dans un pays où le luxe pharmaceutique manque, où les hommes n' entendent rien au charlatanisme scientifique, ne veulent pas de phrases, se refusent à mourir selon les règles de l' art et entendent être tout simplement guéris. » Poursuivons notre route.

Salvan vit en partie de la chasse, pénible, mais lucrative. Le chamois participe de la chèvre et de la brebis mais son moral est particulier ( chaque mulet possède aussi son tic moral ). Le chamois distingue de loin le pâtre du chasseur. Les animaux électrisés par l' expérience gagnent en sagesse: « J' ai vu des poissons sauter les pièges et jouer avec l' hameçon. » La peau du chamois se vend douze francs. L' estomac de cette bête contient le bézoard estimé des médecins allemands, son suif est excellent pour le cirage des cuirs. La moelle de ses os est du genre de la vipère, on l' emploie dans les contusions nerveuses et ligamenteuses. Le bouquetin est aussi de bon rapport. Son sang ( comme celui du chamois ) est sudorifique et narcotique, particulièrement chez le vieux bouc. De Loges étudie ce sang avec plusieurs réactifs, entre autre le jus de salsifis.

Sur la route de Bourgverny ( Bovernier ) à Sembrancher, une source se perd dans la Dranse. Et pourtant, ces eaux minérales, spécifiques contre la gale, sont un excellent vulnéraire contre les contusions, les ulcères les plus rebelles et le rhumatisme; elles sont encore fébrifuges et purgatives.

A Sembrancher, on s' attarde sur les dossiers de trente procès de sorcellerie. Le démon voiturait les sorciers 1 Or, il voitura aussi, paraît-il, Saint Théodule et Saint Grat! La vraie philosophie éviterait de telles contradictions.

Le peuple de Liddes, jadis serf, est vif et vigoureux. Il chasse son curé pour peu que celui-ci le contrarie ( c' est l' aventure qui survint au prieur Darbellay ). Nous retrouvons au Grand St-Bernard le souvenir de feu ce collaborateur des Essais Historiques. Le roi de Sardaigne l' avait invité dans ses Etats, il refusa bien que, de culture universelle, il ne fut pas à sa place dans son canton. Sans lui, les éclaircissements sur la Légion Thébéenne auraient, sans doute, totalement manqué.

Valsorey nous offre de la glace séchée par vétusté. Le nom de Bagnes dérive du celte ban-iu, sur l' eau: trois enfants dans une baignoire pour armoiries. L' habitant de cette vallée, rêveur, profond et spirituel, est sujet à la migraine anglaise ( le spleen, sans doute ).

Riddes: tombeau des étrangers. L' indigène n' y vit pas vieux. Les bois des environs abondent en sels caustiques comme ceux de la Nouvelle France. Au matin, en été, la route en est saupoudrée.

Le vin de Sion restaurait les forces que le Triumvirat et les prêteurs romains perdaient en passant les Alpes. Le noble et le chanoine pouvaient seuls tenir taverne à Sion. L' asperge, la guimauve et l' amandier abondent naturellement aux alentours. La punaise aussi. Cet animal peut rester trois ans et plus sans nourriture. Il se dessèche. Les exhalaisons humaines le gonflent; en les pompant il se ranime et tombe obliquement par attraction sur le lit. Par contre, le crapaud montre une antipathie manifeste pour l' homme. Feu le vicaire Clément, enferma un crapaud dans un verre et ils se regardèrent fixement une demi-heure. Le batracien entra en convulsions et périt. Le prêtre tomba- en syncope et son état de faiblesse dura plusieurs jours.

Des gens distingués cherchent le trésor sur la colline de Tourbillon. Des trésors, on en veut partout. Un serpent à grosses moustaches garde celui de Sierre, une hydre celui de Martigny, une princesse rousse celui du château de la Soye ( un joli brun devrait y aller jouer du sentiment !). Et que de bêtes fabuleuses! Le bouc de Conthey, le bœuf du Zauchet, le démon de la Corba-chière, le chat sorcier de la Souste, le cheval à trois pieds de Sion.

Les croyances superstitieuses ont leur source dans la mythologie. Le christianisme ne les a ni dissipées ni épurées, on a conservé ce qui pouvait être profit. La science du théologien et toutes ses raffineries n' ont pu que jeter des ombres sur la médecine dont les druides firent une chose mystique. Les esprits modernes en demeurent troublés.

Pourquoi attribuer au diable ces ponts, monuments de la hardiesse valaisanne, dont les hommes devraient tirer gloire? Et De Loges de transcrire plusieurs légendes, dont certaines, fort saugrenues, où les forces démoniaques dament le pion à la piété chrétienne.

Le voyageur convalescent revient à son village et ajoute, pêle-mêle selon l' habitude, quelques traits à l' article du Journal de Lausanne. On croit, en Anniviers, que les âmes en peine, exilées dans les glaces, commettent des rapts; jusqu' au XVIe siècle la vieille femme jouait le rôle de sybille. A Plan tea ( Planche sur Painsec ?) on pense qu' hommes et bêtes revivent sur terre après leur mort. On tient pour crime de tuer un rouge-queue ( comme l' hirondelle à Genève et dans le pays de Vaud ). Métempsycose I Le peuple, austère et infatigable, prise surtout la jouissance de la terre, mais il goûte la poésie et, quoique d' une grande simplicité, lance parfois la saillie la mieux ourdie. Ses greniers sont garnis pour plusieurs années; toutefois les familles ont la coutume, dont il faudrait les guérir, de tout dilapider le jour des funérailles. Anniviers compte quinze villages et pas un pauvre. L' indigène se montre fort hospitalier ( réponse tardive au pharmacien Gosse ), mais il couvrirait d' infamie le citoyen qui oserait demander l' aumône.

Au terme de sa vie aventureuse, De Loges compose des Confessions ( Genève, 1821)1, afin que « l' univers entier » connaisse les injustices dont on l' accabla. Il s' écrie: « J' aimais mon pays! Si j' avais désiré être un citoyen utile, c' était surtout pour mon pays! Si j' avais fait des efforts pour acquérir quelques connaissances dans la première des sciences, c' était surtout pour mon pays! Si je désirais enfin obtenir quelqu' estime ou quelque réputation, c' était dans mon pays! » A rencontre des citadins, entraînés par J.J. Rousseau, de Haller, de Saussure et Bourrit, Chrétien De Loges, montagnard, ne trouva point la paix de l' âme sur les hauteurs. Il mourut à Ferney en 1823, près du château de Voltaire, son maître en incrédulité. Il mourut sous le poids de méchants procès.

Cet article n' est pas un hommage ni une tentative de réhabilitation. Il a pour seul but d' ajouter un original inconnu à la liste des écrivains de l' Alpe dont beaucoup ont péché par excès d' idéalisme.

1 Bibliothèque publique et universitaire, Genève.

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