Le Huandoy (6395 m)

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PAR RUEDI SCHATZ

Je ne veux choisir qu' un des sommets où nous a conduits notre belle aventure. S' il est à la vérité le plus élevé de ceux que nous avons gravis, il n' est pas le plus difficile. Mais difficulté et altitude sont peu de chose en alpinisme, au bout du compte. Ce qui a du prix, c' est l' aventure vécue. Sans doute aura-t-elle en général un caractère plus profond et plus prenant dans une paroi difficile que par un itinéraire sans problème, sur un haut sommet que sur une colline verdoyante. Mais autre chose encore fait partie de l' aventure: le temps, l' état d' esprit, la camaraderie. Dans la paroi nord du Huandoy ( 6395 m ), qu' il nous a été donne de gravir les premiers, tous ces éléments se sont unis en une seule et profonde impression que je n' oublierai jamais.

Le Huandoy se trouve dans cette haute vallée plantée de palmiers - le Callejón de Huaylas -le long de laquelle s' alignent, dans un lointain argenté, les sommets de la Cordillère Blanche. Les torrents y dégringolent des collines en murmurant, de l' une à l' autre des nombreuses terrasses que dorent les champs de blé, et que les haies marquent de vert sombre, avec des fleurs sur chaque petit mur et de joyeux montagnards dans chaque hutte. Le Huandoy, troisième sommet de la chaîne en altitude, s' élève avec ses murailles envahies de glace directement au-dessus du lac Parron; une paroi nord très raide répond à un flanc sud plus accueillant, par où il a été gravi il y a quelques années après dix jours de combat et avec trois camps d' altitude.

Nous n' avions que huit jours à disposition, et nous voulions dans ce laps de temps gravir deux ou trois sommets aux environs du lac Parron. Il nous fallait, pour y réussir, la chance d' un temps favorable. Mais nous pouvions compter d' autre part sur notre bonne acclimatation. Une reconnaissance nous avait fait découvrir un point de moindre résistance à travers le glacier terriblement crevasse qui se trouve au pied de la paroi nord proprement dite, où nous voulions dresser un camp d' altitude à 5400 m.

Le 9 juin, nous quittons notre camp de base du lac, Ernst Reiss, Hans Frommehwiler et moi-même, avec quatre porteurs. Lourdement charges, nous nous élevons sur des moraines sans fin. Nous avons dû embarquer tentes, matelas pneumatiques, sacs de couchage, vivres, cordes et vêtements de réserve. Les pas deviennent bien lents, tandis que nous avançons en titubant, dans la chaleur brûlante de midi, à travers le glacier qui miroite. Ce n' est qu' après neuf heures de marche que nous atteignons l' endroit prévu pour le camp. En dressant nos tentes, nous sommes réduits à supposer qu' elles sont à l' abri des avalanches de glace dont les blocs énormes parsèment le glacier à gauche et à droite. Au-dessus de nous court à travers la glace une immense crevasse transversale qui pourrait préserver notre camp de la majeure partie d' une avalanche.

Les porteurs redescendent, à l' exception de Martin Fernandez, qui doit veiller sur notre camp, faire la popote et nous observer pendant l' ascension du lendemain.

Soirée au camp d' altitude. Le réchaud à essence ronronne. Soupe et thé, sans interruption, sont confectionnés et avalés, réserves pour le lendemain. Le soleil des tropiques se couche vers 18 heures déjà. Les glaciers bleuissent. Du fond obscur des vallées monte une nuit violette... On s' enfile dans les sacs de couchage en tenue presque complète. Les bretelles scient les épaules. Un camarade déjà endormi vous fourre son coude sous le nez. C' est le sommeil agité qui précède une grande aventure. A 4 heures la popote recommence, accompagnée de gémissements et de grognements. Pour supporter la torture d' enfiler des chaussures gelées ou un anorak dans l' étroit espace de la tente, ou encore de chausser des crampons au crépuscule glacé de l' aube, il faut absolument se soulager par des plaintes et des jurements. Nous n' y manquons pas.

A 6 heures nous sommes en route - et nous remarquons du même coup que cette route sera longue! En fait nous avons pour tâche de négocier par la ruse et de rendre praticable le passage-clé de la muraille, une barre glaciaire de 200 bons mètres de haut. Le jour suivant, nos camarades pourront passer rapidement grâce aux longueurs de corde ainsi équipées. Mais dans notre cœur à tous les trois nous caressons cette pensée: Aujourd'hui même, le sommet! Sera-t-il possible de forcer les 1000 m et de descendre encore après cela? Nous n' en savons rien. Mais nous marchons dès le départ aussi fort que le permettent jambes et poumons. Illusion! Le premier passage devait être encore loin! Nous pensions atteindre la rimaye en une demi-heure. Il en fallut une entière. Un pont nous donne enfin accès au raide mur de glace. A présent, cela va devenir sérieux.

Au-dessus de nous, le bombement glacé nous menace de son puissant surplomb. Des marches verticales le divisent, avec parfois des murs de glace parfaitement polis de cent mètres de haut. A droite, le ressaut est creusé verticalement par une gorge étroite. Son fond glacé est labouré par les chutes de glace et de pierres, et son sommet se suspend un balcon de superbe glace verte qui le coiffe de vingt mètres en porte-à-faux, tout garni de glaçons géants prçts à se détacher à chaque instant. La gorge s' accompagne à droite d' une côte de rochers envahis de glace. Notre chemin doit passer par le couloir pour gagner cette côte, et de là, en traversée puis en montant, le balcon.

Ces 300 m de dénivellation nous content près de cinq heures. Nous avions espéré de la neige, mais bientôt nous trouvons une glace dure comme l' acier et qui saute en éclats, avec une pente approchant de 60 degrés. Les pointes antérieures des crampons n' y mordent plus suffisamment, et on ne peut plier assez les articulations du pied pour monter avec sécurité plus de quelques pas. Les piolets entrent en danse pour la taille, ce travail de précision qui coûte tant d' heures et de fatigues, mais qui a aussi sa beauté. Il n' est guère utile de frapper vigoureusement dans cette glace cassante. Les coups doivent être précis et comme caressants pour entamer perpendiculairement le miroir bleu-vert, jusqu' à ce que le pied tout entier y trouve un solide appui. Ici ou là nous pouvons par exception utiliser un bon piton à glace. Nous y laisserons pendre des cordes pour nos camarades.

Nous sommes bientôt poussés à prendre le rocher: nous voulons éviter la menace des chutes de glace et le long travail de taille. Cela ne nous réussit qu' à moitié: le rocher est raide, de mauvaise qualité et ses prises mal orientées. Chaque rainure, chaque marche inclinée est recouverte d' une glace de fonte transparente. Les crampons grincent sur la roche, les plaques de glace éclatent sous les coups du marteau. Mains et pieds sont froids et gourds; car aucun rayon de soleil n' a encore pénétré dans notre sombre gorge, et après une aube magnifique le ciel se couvre lentement de traînées nuageuses qui plongent dans l' ombre le paysage environnant Mais nos regards ne vont guère au loin: nous observons plutôt avec une attention concentrée le camarade qui se trouve au travail, et l' un de nous ne cesse de surveiller la haute muraille au-dessus de nos têtes pour y voir à temps les chutes de glace ou même de pierres.

Enfin, à 1 heure, nous débouchons sur la barrière de glace. Les cordes fixes sont amarrées dans le ressaut sous nos pieds. Notre tâche est accomplie. Nous consultons l' altimètre: 5900 m. Il reste au-dessus de nous 500 m de dénivellation, 500 m de terrain inconnu à grande altitude. Avons-nous la moindre chance de succès si nous tentons le sommet aujourd'hui encore? Ne faut-il pas compter raisonnablement avec au moins cinq heures d' ascension? La moindre erreur dans le choix de la route, chaque difficulté, et la neige profonde, autant de choses qui coûteront des heures. Continuer signifie certainement bivouaquer. Et pourtant, la pensée que nous sommes si proches nous permet à peine d' hésiter: essayons. Nous déposons dans une profonde crevasse tout gramme non indispensable de notre charge. C' est ici, de toute manière, que nous reviendrons, avec ou sans le sommet, la crevasse offrant un emplacement parfait pour le bivouac.

Et nous voici en route vers le sommet invisible, montant à travers les écharpes des nuées. La neige est profonde et inconsistante. On barbote plutôt qu' on ne marche. On n' entend pas une parole: chacun est absorbé tout entier en soi-même, par ses jambes alourdies, ses poumons haletants, son cœur qui cogne et cette petite flamme de volonté qui s' obstine: Ne lâche pas! N' abandonne pas, même si tout en toi te crie de te laisser tomber dans la neige et de t' y reposer enfin. Après une heure déjà, nous atteignons l' arête. Il ne nous manque plus que 250 m d' altitude pour avoir le sommet. Ernst trace: ce vieil himalayiste ne connaît d' indulgence ni pour lui ni pour les autres: il pourrait se forcer à mort! Ainsi trace-t-il un pas après l' autre, impitoyablement; et nous trois, attachés par force à la corde, nous titubons vers le sommet, toujours plus haut sur la pente glacée. C' est le vide complet en chacun de nous: pas une pensée, à peine même de la fatigue. Marcher, marcher, marcher encore! cela suffit à remplir notre existence, rien ne subsiste à côté.

Le brouillard est dense. Il ne se déchire qu' à de rares instants. Mais soudain je sens comme une oppression dans la région du diaphragme... cette heureuse douleur qui annonce une grande joie. L' arête court maintenant presque horizontale, et brusquement toutes les pentes fuient autour de nous vers l' abîme: c' est le sommet du Huandoy! Nos visages barbus sont croûtes de neige, mais nous en sommes contents, car chacun est la proie de l' émotion. Il n' y a bien sûr rien d' autre qu' un sommet, là sous nos pieds, et nous n' y avons trouvé ni vue, ni quoi que ce soit que puisse estimer la raison. De quoi est donc faite notre émotion? De ce que nous avons cherché: les efforts de la route, le danger affronté solidairement, l' amitié mise à l' épreuve de la montagne. Et cela, nous l' avons trouvé pleinement et sans réserve. Et si nous nous serrons la main, ce n' est pas pour nous féliciter mutuellement: c' est pour remercier l' autre de ce qu' il nous a donné.

Il est 3 heures et demie. Nous avons atteint le sommet plus tôt que nous n' aurions osé l' espérer dans nos rêves les plus hardis, aussi deviennent-ils encore plus audacieux. Nous savons que le camp d' altitude sera occupé dès demain par l' équipe du sommet Nous voulons donc descendre si possible jusqu' au camp de base, 2200 m sous nos pieds. Il fera nuit noire à 6 heures et demie. Il s' agit d' une course contre la montre - mais grâce à elle demain peut-être, jour de repos, il ne sera plus question d' heures ou de minutes.

Nous descendons à vive allure: les crampons mordent et permettent souvent presque un pas de course. Jusqu' à la barrière de glace, les choses vont vite. Là commencent les manœuvres de rappel de corde. Par trois fois nous lançons 120 m de filin, puis nous nous laissons glisser vers les profondeurs. Nous descendons le reste du chemin dans nos pas de la matinée. Tout se déroule rondement: deux mois en montagne ont fait de nous presque des automates dans ce genre de manœuvres. A 6 heures, nous sommes au camp d' altitude. Les camarades nous accueillent en pressant sur nos lèvres des boîtes de jus de fruits. Les civilités sont courtes: nous devons avoir avant la nuit le glacier derrière nous. Chercher son chemin dans l' obscurité à travers le labyrinthe des crevasses, ce serait éreintant et dangereux. Nous remarquons à peine que les nuages se sont dissipés. Nous nous hâtons à travers le glacier: il devient brillant comme l' or sous le soleil couchant, et si loin que porte la vue, les pointes de la Cordillère Blanche se dressent dans le ciel enflammé du soir, plus clair et transparent en direction du soleil, mais déjà envahi d' ombre bleue à l' est. Dans la profondeur, il faut presque imaginer le lac Parron, le lieu de notre camp, devenu d' un vert nocturne. Aux dernières lueurs du jour nous atteignons le bord du glacier. Alors commence dans l' ombre une marche titubante le long des moraines croulantes qui n' en finissent pas... Il reste 1000 m de descente, et nous allons, presque apathiques, mais heureux à la pensée que nous devons pouvoir atteindre après cette journée merveilleuse notre home sûr et confortable du camp de base, Quand nous arrivons aux tentes à 10 heures, tout est dans l' ombre. C' est vendredi: nous enclenchons notre petite radio et sommes doublement « chez nous », car l' émission hebdomadaire suisse sur ondes courtes nous apporte saluts et vœux du pays! On dort comme un bienheureux après une pareille journée. Pas de questions quant au lendemain. Pas davantage sur le sens de ses actes. On est comblé de fatigue, et plus encore de bonheur.

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