Le livre du refuge Solvay au Cervin 1933-1944

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Par Marcel Kurz

Parmi tous les colis reçus en décembre 1951, il n' en n' est point qui m' ait procuré autant de joie que ce gros livre venant des archives cantonales de Sion... Voici des années que nous le cherchions, et tout espoir semblait abandonné. Le rédacteur de La Cordée voulut bien commencer les recherches en 1949. Le gardien de la cabane du Hörnli ( qui est en même temps responsable de Solvay ) prétendait que le livre avait disparu durant l' été 1937.

Le préposé aux cabanes de la section Monte Rosa confirma. Même notre cher PC m' écrivait en date du 29 mars que toutes les recherches avaient été vaines et que le fameux livre avait disparu sans laisser de traces ( spurlos verschwunden )...

Par acquit de conscience je m' adressai encore fin novembre 1951 aux archives cantonales valaisannes, et c' est alors que le miracle se produisit: le livre se trouvait exactement à l' endroit où il devait être: dans les archives de la section Monte Rosa...

Mais que je vous dise maintenant pourquoi je tenais tant à le consulter, ce fameux livre. Ce n' est qu' un acte infime dans la longue enquête que je poursuis pour éclaircir l' ascension contestée de la face Nord du Cervin par la caravane Primi-Wilson en 1935 ou 1937.

En octobre 1947, l' ancien guide Bruno Primi ( Lugano ) avait prétendu à mon enquêteur-détective que, immédiatement après l' ascension, il avait couché à Solvay et rédigé un rapport sur son escalade de la face Nord. Il est vrai que plus tard il s' est rétracté et contredit plusieurs fois et prétend maintenant avoir touché au refuge Louis-Amédée, sur l' arête du Lion ( dont le livre a également disparu sans laisser de traces !). Comme cette ascension est mise en doute et paraît aussi suspecte que celle de Gandolfo en septembre 1947 ( ascension inventée de toutes pièces et définitivement annulée depuis ), je tenais à vérifier le passage de Primi à Solvay.

C' est chose faite maintenant. L' enquête est absolument négative: Primi n' a pas passé à Solvay; ni lui ni Wilson ne sont inscrits dans le livre.

Nous continuerons avec autant de ténacité la recherche du livre du refuge italien, et peut-être la lumière se fera-t-elle un jour 1.

Et maintenant que je vous présente cet unique exemplaire que l'on croyait à jamais perdu: gros in-folio 22x35 cm. ( poids 1 kg. 700 ) à couverture noire, salie, rayée, râpée, aux coins écornés, portant collée une grosse étiquette claire: Solvay-HMe, CC du CAS, 1933, et, à l' intérieur, en première page: « Le refuge et ce livre sont recommandés aux bons soins de Messieurs les alpinistes et guides. » Signé: Jos. Lorenz, préposé aux cabanes, section Monte Rosa CAS.

Cette recommandation a été respectée. Le livre est encore solidement relie malgré 12 ans passés à plus de 4000 mètres. Sur 294 pages de bon papier, un seul feuillet a été arraché ( p. 279/280 ) correspondant à la période du 4 au 24 août 1944.

Quelques pages portent le timbre de la cabane avec la cote: Refuge Solvay c. 4210 m. Erbaut v. SAC (: 1916 ) NO-Grat des Matterhorns Cette cote est évidemment exagérée, puisqu' elle est maintenant fixée à 4003 m. Elle a dû tromper, mais peut-être aussi encourager bien des touristes fatigués...

1 Dans un des prochains volumes de Berge der Welt on pourra lire l' article de notre collègue H. F. v. Tscharner: Dreimal Matterhorn-Nordwand.

Sonnenuntergang über der Suvretta Blick gegen Klosters und Casanna

110 - Aufnahme L. Gensetter ( Davos-Platz ) Die Alpen - 1952 - Les Alpes J' ai lu chaque page sans sauter une seule ligne: lecture monotone égayée pourtant ci et là par une remarque amusante.

Que d' efforts, de temps et d' argent dépensés pour monter au sommet du Cervini Que d' espoirs fervents, réalisés ou déçus!

Que de joies, d' exaltations, d' exubérances condensées dans ces pages! Solvay, le grand industriel belge, avait-il vraiment pressenti l' avenir et le succès de son refuge? Ce simple abri de bois clair devient un lieu de recueillement, un havre de grâce au milieu de la tempête.

Que de monde il a vu passer, entrer, s' asseoir, se reposer, se refaire, simple étape au cours de l' ascension ( juste une minute d' arrêt ) ou bien parfois des heures et même des jours de claustration forcée par la tempête...

Que de pensées diverses ont dû traverser les cerveaux de tous ceux qui s' arrêtèrent ici quelques instants, au cours de cette escalade peut-être unique en leur vie...

Ah! si quelque instrument magique avait pu enregistrer les pensées simples ou complexes émanant de ces cerveaux! Dans la lutte, les idées s' affinent et deviennent parfois profondes.

Il n' y avait que ce livre ouvert sur la table, déjà couvert de signatures, invitant les grimpeurs à signaler leur passage, à inscrire au moins leurs noms, tentation toute naturelle à laquelle presque tous ont cédé, par habitude, par devoir, par faiblesse, ou par orgueil...

Beaucoup de noms à la suite les uns des autres, mais très peu de pensées, car tous ces gens étaient pressés en montant comme en descendant; les uns déjà fatigués, d' autres portés par leurs nerfs plus que par leurs muscles, d' autres encore exubérants dans une merveilleuse euphorie.

Une minute d' arrêt ici à 4000 m. dans l' intimité de ces minces cloisons de bois clair, juste suffisantes pour vous protéger du vent, pour reprendre son souffle, pour faire le point et remettre de l' ordre dans ses idées ou dans son équipement; une minute de paix parfaite, de détente peut-être complète, tout cela grâce à la munificence de Solvay...

Feuilletons ce gros livre et notons ce qui nous frappe. Un bon graphologue pourrait sans doute déceler dans quel état d' âme ces lignes ont été tracées. Que d' écritures affreuses ou simplement illisibles, nerveuses, hâtives. Comment en serait-il autrement dans un lieu tel que celui-ci? au cours d' un rêve en train de se réaliser, porté par un espoir tendu au paroxisme, juste avant la victoire toute proche... ou juste après la défaite...

Beaucoup de crétineries en grosse écriture; quelques notes importantes en caractères minuscules, presque indéchiffrables; de grands égoïstes étalant leur prolixité à travers une page entière.

Que de gens différents tous mus par un même idéal, tous tendus vers le même but et pourtant que de nuances dans cette cohorte montant à l' assaut du Cervin... On songe involontairement à des fourmis diligentes grimpant au tronc d' un arbre immense...

Beaucoup de petites cordées de deux personnes: dame seule avec guide, monsieur seul avec guide, voyages de noce, parties carrées, couples légi- times ou illégitimes, avec ou sans guide; puis de longs chapelets en course de section, sociétés entières transportant leur fanion et leur esprit de clocher...

Et ce rêve longtemps caressé une fois réalisé, combien d' entre eux pourraient écrire, comme l' âne jouant de- la Hüte: Et in Arcadia ego...

Aucune remarque désobligeante, sauf celle d' un touriste se plaignant de ce que son guide l' ait oblige à abandonner à cause du vent. Au contraire, beaucoup de louanges aux guides et même au temps. Quelques remerciements à l' adresse de Solvay ou du Club Alpin Belge. Quelques rares expressions de gratitude envers Dieu: Danken wir Gott, dass wir so kleine Menschen so Grosses erleben durften.

Deux mentions du psaume 121, verset 1.

Une seule messe au sommet, célébrée par un prêtre valaisan, le 13 août 1944. Ces évocations divines ont toutes eu lieu durant la guerre, entre 1942 et 1944.

Citons textuellement quelques extraits:

17-9-33: Samovar et Baculot, membres mascottes du G. H. M.

3-10-33: Von den drei vermissten Herren mit Ausnahme eines Pickels keine Spuren gefunden, Adolf Schaller, Victor Biner. ( Il s' agissait évidemment du trio Gilbrecht-Janszewski-Locher. ) 1934: Ouverture de la saison le 24 mai par deux Allemands qui ne disent pas s' ils sont parvenus au sommet.

Le 13 juillet le guide Hermann Perren fête sa centième ascension.

1935: En juillet toute une série d' ascensions remarquables:

Le 14, Luigi Carrel-Nerina Crétier- Gabriel Maquignaz-C. Pellissier-Daniele Astruo: prima traversata italiana arête du Lion et arête de Furggen.

Ceci est une erreur de scribe. Comme Luigi Carrel me l' écrit lui-même, la descente se fit par l' arête du Hörnli ( première traversée italienne en 1935 ).

Le 18: Matterhorn-Nordwand. Zweite Begehung: Jos. Schmidbauer, Ludwig Leiss, München.

Le 24: Dr. Bauer ( Zwönitz, Sachsen ) mit Hermann Steuri: Matterhorn-Nordwand 3. Durchstieg. Ab Belvedere 12.30; an italien. Gipfel 13.45. Erstmalig an einem Tag.

Le 25: Ludwig Steinauer, Hans Ellner: Matterhorn-Nordwand bis zur Schulter, dann wegen Wetterumschlags auf den Schweizergrat hinausgequert. 16 Stunden vom Bergschrund.

17-7-1937: Von Breuil über den Furggengrat: Gerald Leinweber, Anton Marschalek, DÖAV. Austria Bergsteigerschaft.

Ces noms sont presque illisibles, mais grâce à un appel de Walther Flaig dans Berge und Heimat, ils ont pu être vérifiés. Leinweber était un des meilleurs grimpeurs de son temps. Il est tombe à 22 ans comme officier en Russie ( 1941 ). Son compagnon vit encore en Basse-Autriche et nous serions heureux d' avoir son adresse et quelques détails sur cette ascension qui a passé inaperçue. C' est probablement la troisième par l' arête de Furggen ( itinéraire Piacenza ). Elle doit être intercalée page 415 du GAV. II entre celle de Benedetti ( 1930 ) et celle de Perino ( 1941 ), ascensions guidées toutes deux par le fameux Luigi Carrel. Dont acte.

7-9-1937: Passoire [Ch. Bissat] ( CAS Diablerets ) avec Armand Moreillon: traversée du Cervin depuis Schönbühl par Col Tournanche et Col du Lion.

Cette combinaison d' itinéraires est, à notre connaissance, une des premières, sinon la première. Elle fut répétée plusieurs fois durant la guerre.

En 1938 les inscriptions se succèdent du 14 mars: Boccalatte etCastiglioni ( 13e ascension hivernale ) au 20 octobre: Ernst Grob et Ludwig Steinauer bivouaquent sur l' Epaule.

1939: Am 30. Januar Aufstieg durch die Ostwand bis 100 m unterhalb der Solvayhütte, dann zur Hütte herübergequert. 9 St. von der Hörnlihütte. Am 31. Januar die vereisten Kleider und Schuhe aufgetaut und getrocknet und verfrorene Füsse behandelt.

L' inscription se termine ici. Il s' agissait de Karl Eckes et Erich Hickel ( Saarbrücken ) qui se sont tués en rentrant du sommet à la cabane ( Les Alpes 1949, 357 ). Leurs sacs furent retrouvés au refuge par la première caravane, le 30 juin.

1940: Peu de touristes mais beaucoup de patrouilles militaires.

Le 15 août ( et non le 19, comme indiqué dans Les Alpes 1940, Varia p. 171 ) passage de la caravane Perino-Carrel venant du Riondet par la route ( 633 ) du GAV. en 8 h. y2.

26-9-1941: Passage de la caravane Deffeye ( sic ) en route pour sa « peri-karma » autour de la tête du Cervin.

1942: Splendide mois d' août. Une vingtaine de caravanes viennent de Parke de Zmutt ( probablement un record ).

Le 9 septembre le gardien vide la crusille et note: Kasseninhalt von 2 Jahren geleert = Fr. 7.70...!

19-8-1943: Passage de Mme Jeanne Stephani-Cherbuliez ( CAI-Milano ) avec ses 2 filles ( 18 et 16 ans ) et ses 2 fils ( 15 et 14 ans ) sans guide... Voilà qui promet...

Le lendemain passage de la caravane Dittert revenant de l' arête de Furggen.

13-6-44: Un solitaire au nom illisible ne dépasse pas Solvay.

Une des dernières inscriptions est celle du préposé aux cabanes de Monte Rosa qui aurait donc dû savoir que le livre existait bel et bien en 1944.

Rappelons en terminant que le refuge Solvay est propriété du Comité central du CAS et qu' il est simplement géré par la section Monte Rosa. Celle-ci changeant de siège tous les trois ans, le livre actuel une fois terminé devra être déposé aux Archives cantonales à Sion.

Les autres cabanes du CAS possèdent généralement un livre d' hiver et un livre d' été. Le changement se fait au printemps et en automne et permet ainsi un contrôle annuel. A Solvay ce n' est pas le cas, le contrôle ne se fait qu' une fois le livre terminé. C' est peut-être une erreur.

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