Le massif des Diablerets

Par G. Beraneck ( section des Diablerets ).

Le massif des Diablerets Le champ d' excursion proposé au S.A.C. pour les années 1880/81 est clos officiellement pour un certain laps de temps; il est remplacé pendant la période biennale de 1882/83 par celui du prolongement de la même chaîne calcaire, à savoir: du Rawyl à la Jungfrau et au Bietschhorn. Est-ce à dire que tout ce que la région du premier tronçon ( Jahrbuch 1880 ) recèle a été exploré, fouillé à fond et surabondamment décrit? que l' escalade des Hautes-Alpes vaudoises et du Wildhorn n' aura plus la même saveur ni la même vogue? Non! certainement non! Bien souvent, et l' expérience en fait foi, ce qui n' est pas officiel offre un singulier attrait. Dans le domaine alpin, il n' y a pas que des héros, j' allais presque dire des téméraires; il n' y a pas que des alpinistes corrects; il y a aussi les alpinistes de la landwehr, il y a. encore la multitude des demi-clubistes rêvant un succès, un souvenir, multitude qui suit les audacieux grimpeurs alors que la route est connue et la montagne en faveur.

Nos œuvres se délitent comme la roche à laquelle nous nous cramponnons, mais plus robuste que nous, la masse calcaire ou cristalline, indifférente à nos conventions, laisse passer les générations et brave encore les éléments destructeurs alors que nous ne sommes plus. C' est pourquoi l' avenir est à la montagne, ce trésor inépuisable pour tout être qui a ressenti son contact, qu' il soit physicien ou peintre, géologue ou poète, esprit d' élite ou cœur simple et naïf. La montagne s' est substituée aux Croisades des temps jadis, elle sera le pèlerinage des temps à venir; aussi, plus encore que par le passé, vétérans et novices prendront-ils la peine de gravir à nouveau les flancs écorchés, ravinés de la chaîne des Diablerets qui ne présente pourtant ni pyramides élancées, ni dômes ( un seul excepté ) recouverts d' une épaisse couche de glace.

Est-ce à dire encore qu' il faille soustraire une part de ce que l'on doit au nouveau champ d' excur pour le dévouer à l' ancien? Non! mille fois non! L' un n' est pas l' autre, et le nouveau aura plus d' at pour l' ascensionniste qui préfère les arêtes de glace aux parois de rochers, et qui, fort de ses premières victoires, brûle de s' attaquer à de plus hauts sommets. Mais quoi! il en est de la montagne comme du hameau qui nous a vus naître, et vers lequel, après tout, nous attire un charme mystérieux, invincible; nous cédons au désir de revoir ces bouquets de sapin, ces vieux rochers amis, d' entendre mugir les torrents,.

et à ces ressouvenirs l' âme se remplit d' une inexprimable émotion: voici l' alpe verte, voici les chalets vieillis, et de gradin en gradin, on s' élève vers ces hautes citadelles, œuvre des Titans, dont les bastions rompus, les murailles en ruines témoignent des combats opiniâtres qui ont troublé la sérénité de ces hautes régions. De cette lutte sans date, il reste des parapets ébréchés, entrecoupés de tourelles, de têtes endommagées mais debout pour longtemps encore, et sur lesquelles on pose volontiers le pied, tandis que le regard se promène dans l' immensité.

I.

Cette chaîne, où nous reviendrons forcément comme au printemps reviennent les troupeaux et les bergers, se distingue tout particulièrement de Lausanne et de ses environs ( le Signal, le Chalet de la ville, etc. ); elle est faite pour cette contrée, et c' est une juste compensation. Vevey a en partage les Dents-de-Morcles, le Catogne, surtout la Dent-du-Midi dont la ligne pure et harmonieuse s' élance d' un jet puissant, de la plaine à la voûte azurée, et lui donne cette majestueuse grandeur, cette forme sui generis qui s' imprime pour toujours dans le souvenir. Morges contemple le géant des Alpes, le respectable Mont-Blanc qui se reflète dans les eaux bleues du Léman. Il fallait à Lausanne quelque chose que ces localités n' eussent pas, et ce quelque chose est un horizon infiniment plus varié, plus étendu, borné à l' occident par le modeste Jura, au sud, sur l' autre rive du lac, par le Grammont, la Cornette-de-Bise, par l' austère d' Oche unie à une série de gracieuses sommités, lesquelles, diminuant de hauteur à mesure qu' elles s' éloignent, fuient bien au-delà du Salève dans un lointain riche en poésie. Puis, vers la vallée du Rhône, s' élève la grande arête des Alpes vaudoises, si brillantes au soleil couchant, et enfin, à l' orient, courent du sud au nord-est deux chaînons parallèles, entrecoupés de sommets bien connus: les Tours d' Aï et de Mayen, les Rochers-de-Naye, le Vanil-Noir, le Moléson, etc.

De la Follaterre au passage du Sanetsch, notre chaîne a six ou sept lieues de longueur, soit 28 à 30 kilomètres. Au point de vue de l' altitude, on pourrait la diviser en deux sections: l' une s' étendrait du Rhône aux pâturages d' Anzeindaz, l' autre comprendrait le massif proprement dit des Diablerets, c'est-à-dire des Rochers-du-Vent ( Van ) au Sanetschpass. Dans la première section, une seule cime, le Grand-Mœveran, atteint les 3000 m ( 3061 m ); par contre la seconde, à laquelle je consacre la suite de cet article, compte six pointes ou têtes qui les dépassent. ( Voir le profil I. Mais de Sion, particulièrement des Mayens de Sion, le profil change; il diffère même si complètement qu' on peut facilement se méprendre et croire qu' on a devant les yeux une autre partie de nos Alpes, car des Mayens, ce premier tronçon, au lieu d' une arête, présente un ensemble de pyramides .élancées et variées fort beau à contempler.

Les Diablerets ont aussi leurs merveilles ( Jahrbuch 1880 ), et leur imposante grandeur qui ressort surtout à l' escalade; mais leur structure est si singulièrement bizarre que pour la rendre plus intelligible, 3 je me permets de baptiser des têtes sans nom, cotées sur la carte récemment publiée par le Club. Ce n' est pas sans motif plausible que je prends cette hardiesse clubistique, on verra bientôt ce qui m' y engage. Au reste, cela s' est fait peu à peu pour la Dent-du-Midi; chacune de ses cimes a son nom connu des clubistes: cime de l' Est, cime de l' Ouest, la Forteresse, la Cathédrale, la Dent-Jaune, pourquoi n' en -serait-il pas de même des cimes des Diablerets? Tôt ou tard, cela s' imposera par le fait qu' on spécialise, et ma petite nomenclature ne doit contrarier personne ni m' attirer, je l' espère, les foudres d' un Jupiter quelconque.

Les sommets indiqués sur la carte du Club sont les suivants, avec leur altitude:

Les Rochers-du-Vent ( Van ).... 2091 m Le Coin2238 m Les Pointes-de-Châtillon2634 m Le Culant2798 m La d' Enfer2769 m La Tête-Ronde3043 » Ici, nous nous trouvons séparés des plus hauts sommets par un col qu' on nomme simplement col, nom générique et que je voudrais distinguer par l' ap de Col-du-Refuge. Après cela, nous arrivons par le Pas-du-Lustre à 3217 m que j' appellerai La Pointe-des-Diablerets.

Cette pointe qui est l' extrémité occidentale, le promontoire du plateau très accidenté qui constitue le long sommet de cette montagne, domine presque verticalement Anzeindaz et le Creux-de-Champ; elle est le but qu' on se propose d' atteindre quand on gravit les Diablerets.

3201 m, à l' orient de la Pointe. Le Signal. La vue y est très étendue au loin vers le Valais, et plonge en même temps jusqu' au fond du Happé de Derborence, et par delà Anzeindaz, dans la vallée du Rhône.

2870 m, encore plus à l' orient, dominantl' éboulement La Tête-de-Vozé. 3246™, le point culminant, calotte de glace.. Le Dôme. 3124 m, sur la ligne du faîte Le Diableret.

3036 mLa Bosse qui est le point de séparation du glacier du Diableret de celui de Zanfleuron.

2825 m au-dessus du glacier de Prapioz Le Col-de-Prapioz.

La Tour-de-St-Martin 2913 m Le Sex-Rouge2977 m L' Oldenhorn ou Becca d' Audon... 3124 m qui a la même hauteur que le Diableret.

Le Sanetschhorn2946 m etc., etc.

( Voir le profil [II] du massif des Diablerets. ) II.

On compte dix glaciers sur l' ensemble de ce massif, mais un seul a quelque importance, c' est celui de Zanfleuron qui est valaisan. La frontière entre les cantons de Vaud et du Valais se dirige du Pas-de-Cheville à la Pointe; de là, elle va, comme tirée au cordeau, contre l' Oldenhorn en suivant le faîte de la montagne, ensorte que ce qui est à l' orient de la ligne du faîte est valaisan, ce qui est à l' occident, vaudois. De ces dix glaciers, six appartiennent au canton de Vaud, savoir les quatre qui pendent comme les festons d' une grande draperie, du côté du Creux-de-Champ ( Ormonts ), et deux qui s' inclinent vers le Col-du-Pillon; trois sont valaisans: le Zanfleuron qui mesure encore 5 kilom. de long sur 2x/a de large; le minuscule Ziffa qui se cache dans les replis de l' hémicycle de Vozé; le troisième, c' est le Diableret, dont la position ne peut être déterminée qu' au moyen des noms que j' ai proposés, puisqu' il repose entre la Pointe, le Signal, la Tête-de-Vozé, le Dôme, le Diableret et la Bosse; il s' incline rapidement vers le Creux-de-Vozé, se Crevasse beaucoup et ses séracs, en tombant, alimentent le Ziffa et le conservent. Enfin le dixième, celui de l' Olden ou d' Audon, est bernois, mais ce n' est plus qu' une faible excroissance du Zanfleuron. ( Voir la carte. ) Quant aux voies d' accès, elles sont nombreuses et variées* ). Je rappellerai seulement que l' Oldenhorn, cette espèce de phare qui limite les trois cantons de Berne, de Vaud et du Valais, a été escaladé bien antérieurement aux Diablerets, dont les premières ascensions ne remontent guère au delà d' une quarantaine d' années. D' après mes renseignements et mes conjectures, les plus anciens sentiers sont ceux de la Reusch — les chalets de l' Olden étant les plus voisins de la cime — du Sanetsch, du Dard et du Prapioz, et ce sont les chasseurs de chamois qui se sont les premiers aventurés sur ces hauteurs. En voilà assez sur ce point-là; et puis, à quoi bon révéler au lecteur les heures de départ, la longueur de la marche, les sensations psychologiques résultant d' un repas ou d' une nuit plus ou moins bonne, l' humeur de ses compagnons, l' état de sa chaussure et tant d' autres inutilités?

Je n' ai pas connaissance qu' il ait été fait mention des Diablerets, comme sommités, avant les deux catastrophes de 1714 et de 1749, car la patronne de ma section a eu ses jours mauvais, ses jours de néfaste mémoire qui pourraient bien se renouveler, puisque des éboulements plus ou moins considérables ont lieu fréquemment; ainsi, le premier juillet de 1881, une énorme assise s' est détachée du bord supérieur, entre le Signal et la Tête -de -Vozé; sa chute a fait trembler au loin la montagne et occasionné un nuage de fine poussière rougeâtre qui, remontant vers la cime, a complètement enveloppé, plusieurs heures durant, la Pointe et le Signal.

Dans les siècles passés, Anzeindaz avait déjà ses troupeaux, ses chalets; la Lizerne, les Prinzes, la Derbonère et d' autres torrents parcouraient un superbe vallon, bien ensoleillé, couvert, lui aussi, de riches pâturages, de nombreux chalets. Un sentier faisait communiquer les gorges d' Ardon avec celles de l' Avançon; différait-il beaucoup du chemin actuel? Je n' en sais rien, mais l' histoire raconte que le guerrier Pontverre d' Aigremont ( Ormonts ) remonta l' Avançon en 1384, et, dirigeant son corps d' armée à travers le Col-de-Cheville, il avait attaqué la place d' Ardon de manière que „ nulz ne demoura qui ne fust mort ou pris. " D' autres luttes sanglantes souillèrent de temps en temps ce sol d' habitude si paisible; cependant on peut croire qu' il y eut, entre les deux versants, de longues périodes de paix et de bonne entente, que de part et d' autre on chantait, on célébrait la montagne et les délices de la vie pastorale, que la mi-tsautein ( fête de la mi-été ) réunissait les jeunes gens, les voisins, les amis, lesquels, à défaut de clarinettes et de bombardons, dansaient aux chansons improvisées par les vieux bardes du temps, et dont les refrains, répétés en chœur, passant de cime en cime, montaient vers les cieux. Soudain un cri lugubre succède aux joyeux accents. Des craquements sinistres ont saisi d' effroi les bergers, et avant même qu' ils aient eu le temps de s' enfuir, la montagne crevassée, s' écroulant subitement, transforma en chaos de bouleversements, en champ de mort ce joli val de Triqueut naguère si vivant; dès lors, les Diablerets, devenus la demeure des esprits malfaisants, n' ont plus été contemplés qu' avec terreur* ).

III.

Le doyen Bridel, racontant en détail les deux catastrophes dans son Conservateur suisse, tomes II et VII, édition de 1813, dit que le massif des Diablerets se hérissait autrefois de cinq pointes énormes, mais qu' il n' en existe plus que trois. Cette affirmation admise sans conteste, répétée d' une génération à l' autre par les personnes de la contrée, ne me paraît pas exacte. Des environs de Bex, de la gare par exemple, on voit cinq pointes appartenant à la chaîne des Diablerets; ce sont: le Culant, la d' Enfer, la Tête-Ronde, la Pointe et le Signal; mais il ne s' agit pas de cela, c' est du massif lui-même, vu des environs de Cheville, que notre vénéré doyen a voulu parler.

Il est incontestable que des éboulements antérieurs de bien des siècles à ceux dont il est ici question se sont produits tout le long de cette montagne; de Solalex au Pas-de-Cheville, on remarque de nombreux éboulis en forme de cônes, plus ou moins recouverts maintenant de pâturages: ainsi le Vélard, la Loex Tortay ( ou Grands-Gazons ), etc.; mais il y en a eu de bien plus considérables à l' orient de la chaîne, entre la Pointe et la Tour-St-Martin qui n' est qu' un fragment en ruine. Et tout d' abord, un effondrement — plusieurs peut-être — a produit ce singulier hémicycle de Ziffa ou Creux-de-Vozé. Quand? Dieu le sait. L' écroulement accompli, les débris supérieurs désagrégés et décomposés, le gazon a pris pied, toute une végétation s' est développée, et les ancêtres des habitants de Conthey et d' Ardon ont construit, aux endroits favorables, des mayens qui ont été les témoins des chutes de 1714 et de 1749.

Que l' effondrement soit dû en partie aux érosions du gypse dont on remarque la présence en Vozé sous la forme de petites pyramides ( comme au Col-de-la-Croix ), que les érosions aient eu pour auxiliaires la poussée du glacier du Diableret et des causes méta- morphiques diverses, le fait est que la violente rupture de ce rebord sans doute immense doit avoir produit une secousse qui a ébranlé tout le côté sud du massif jusqu' à la Pointe; puis, le moment venu, toute une paroi de rochers, entre la Pointe et la Tête-de-Vozé, minée, disloquée à son tour de la base au sommet, a roulé jusqu' au commencement des gorges d' Ardon, et les torrents, interceptés dans leur course, ont formé de petits lacs dont le plus grand, celui de Derborence, serait, au dire du doyen, le plus jeune des lacs alpins.

Cela dit, je ferai remarquer que malgré ces chutes successives, la ligne du faîte est restée intacte; elle formait alors, comme encore de nos jours, une longue arête toute droite: partant de la Pointe ( 3217 m ), elle suit par le Dôme ( 3246 m ), s' infléchit quelque peu pour se relever au Diableret ( 3124 m ), l' endroit le plus étroit du chaînon, passe ensuite par la Bosse ( 3036 m ), un peu au-dessus de la longue rimaye qu' il faut franchir pour aller du glacier du Diableret à celui de Zanfleuron. Par conséquent, il n' y a pas de pointes proprement dites qui aient disparu, aucun document ne le prouve. On voyait antérieurement à 1714 les trois sommets que nous voyons de nos jours en montant jusqu' à Anzeindaz: la Tête-Ronde, la Pointe et le Signal qui a été, lui particulièrement, actionné et dégradé; mais la grande masse de l' éboulement est partie à l' orient du Signal, où elle a laissé comme preuve une profonde échancrure, au bord de laquelle on voit apparaître le glacier du Diableret. Cette échancrure est inférieure en altitude d' au moins cent mètres au Signal, et le bord de la montagne continue à s' in très sensiblement jusqu' à la Tête-de-Vozé.

La Tour-St-Martin ( 2913 m ).

Dans la partie orientale du plateau si étrangement découpé des Diablerets, on distingue, le long du bord méridional, un grand mur de glace qui surplombe en quelques endroits, et des fragments d' une arête contre laquelle le glacier de Zanfleuron vient buter. ( Voir le profil III. ) Isolée, semblable à l' une de ces colonnes milliaires que les Romains plaçaient de distance en distance sur leurs grandes voies, cette Tour, appelée plaisamment la Quille du diable, atteste encore par 43a présence qu' une bataille de géants s' est livrée à 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer; que pour perpétuer ce vieux combat, elle est restée en place, bravant la foudre, les tourmentes et même le mauvais vouloir de son voisin le glacier qui ne demanderait pas mieux que de la précipiter dans l' abîme. Elle est donc là pour nous aider à reconstituer en imagination cet immense édifice, dont la nef latérale a été atteinte par la destruction et qu' une ligne droite, tirée de la Tour-St-Martin à la Tête-de-Vozé, permettrait, semble-t-il, de reconstruire. C' est un bloc d' une dimension considérable, un monolithe de calcaire nummulitique qui ne manque pas de faire impression quand on s' en approche assez pour pouvoir se rendre compte de sa grandeur et de sa singulière forme. En effet, qu' on se figure, proportion gardée, un bouchon de carafe G. Beraneck.

très oblong, taillé à facettes, dont le pourtour de la base a été usé à l' émeri, et déparé d' un côté par une bonne entaille longitudinale qui a enlevé net le morceau, on se fera ainsi une assez juste idée de la La Fava 2913 m G. Beraneck del.

La Tour-St-Martin vue en face du côté accessible.

Tour-St-Martin: par son renflement supérieur, elle surplombe, avec ses mille facettes, du côté du glacier, et elle est à pic du côté opposé.

Il y a plus d' un quart de siècle que je la vis de près pour la première fois; alors les escalades étaient peu à la mode, d' ailleurs elle passait pour inaccessible; je la revis depuis plusieurs fois sans éprouver le désir de m' assurer qu' elle l' était bien réellement. Il se peut que d' autres touristes se soient trouvés dans le même cas que moi; dissuadés et se résignant à l' ouïe des affirmations des guides, ils n' au eu aucune velléité de vouloir gravir cette cime restée vierge jusqu' au 12 août 1881. Ce jour-là, me trouvant de nouveau au pied de ce rocher qui n' a guère son semblable, et me rappelant que faisant partie du champ d' excursion, il finirait peut-être par être emporté d' assaut, je résolus de faire une tentative sérieuse. Mes deux compagnons de route avaient exprimé le désir de se reposer avant de poursuivre nos pérégrinations; je profitai de cette circonstance pour examiner attentivement ce monolithe et voir s' il était possible de l' attaquer avec quelque chance de succès. La reconnaissance faite, je pus me convaincre qu' il n' est accessible que d' un seul côté, celui qui fait face aux Diablerets; je me mis alors prudemment, mais sérieusement à l' œuvre. Enfin je parvins à mon but: cette cime, la dernière qui soit un peu conséquente dans tout ce massif, était vaincue, et pour me conformer à l' usage moderne, avant de redescendre, j' ai érigé, tout au sommet, un petit steinmann.

Mais ce petit exploit me vaut mieux qu' un bon souvenir; il m' a donné, je crois, la clef d' un petit fait tout glaciaire qui n' a probablement pas encore été énoncé. J' avais fait bonne connaissance avec ce nouveau camarade; je me mis alors à le considérer de plus près, car il me paraissait meilleur diable qu' il n' en avait l' air au premier abord. Je vis que sa base du côté du Zanfleuron avait été usée, amoindrie par le frottement du glacier, que la hauteur de l' usure pouvait être, au minimum, de 10 mètres, ensorte que la surface du glacier, à cet endroit, a donc subi aussi une ablation de 10 mètres; or cette ablation a dû être plus ou moins la même sur toute la tranche qui s' étend transversalement de la Tour à l' Oldenhorn, tranche mesurant 21 /a kilom. sur environ 400 mètres de large; elle se monterait par conséquent à près de dix millions de mètres cubes pour un espace assez restreint. Quel volume! En continuant les calculs, il ne serait pas malaisé d' apprécier, d' une manière relative, la masse totale de glace qui a disparu de la surface du Zanfleuron depuis tantôt quarante ou cinquante ans; je m' en abstiens, et il serait bon que la fusion du glacier s' arrêtât aussi, n' est pas vrai? Mais rassurons-nous! on nous annonce une nouvelle période d' augmentation.

Ce fait d' ablation m' a permis de conclure deux choses:

La première, c' est qu' à l' époque qui a précédé le recul des glaciers, le Zanfleuron, dont la moraine frontale est presque insignifiante, devait s' avancer jusqu' au Glaçon, affluent de la Morge, près duquel zigzague le sentier du Sanetsch, et recouvrir, peut-être en totalité, cet immense lapia long de 4 kilom., autrefois son lit naturel, maintenant à découvert, vaste plateau rugueux, peu incliné, où quelques touffes d' un gazon clairsemé attirent les prudents chamois et dans les mille replis duquel se cachent modestement la Saxifraga Kochii, le Gnaphalium Leontopodium, ainsi que tant d' autres jolies plantes alpines.

Voici la seconde: La Tour-St-Martin, avec sa position et son altitude de 2913 m, est à peu près à la limite des neiges éternelles, ainsi qu' à une égale distance du Dôme des Diablerets et du front du glacier de Zanfleuron. L' ablation de 10 m, au minimum, près de la Tour, a été sensiblement plus considérable en aval sur le lapia, et en amont, en tenant compte de la progression, elle peut avoir été de 5 à 6 mètres au moins. Sans vouloir forcer les choses, on arrive ainsi à rétablir les anciennes cotesgénéralement plus hautes ) qui datent de quelque trente ou quarante ans. Enfin on peut en inférer, toujours avec des réserves ( c' est là le fait en question ), que les sommités ayant approximativement 3500 mètres et recouvertes d' une calotte de glace peuvent légèrement varier d' altitude suivant les périodes glaciaires, sinon même d' année en année. Tel est sans doute le cas du Dôme des Diablerets, du Wildhorn, du Wildstrubel, du Titlis, du Tödi et d' autres sommets analogues.

Ancienne cote. Nouvelle. Ablation.

* ) Diablerets 3251 m3246 m 6 m Wildhorn 3268 m3264 m 4 m Wildstrubel.... 3266 m3258 m 8 m

Feedback