Le Mérapi fera-t-il explosion?

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Avec 1 illustration ( 30Par René Naville

Sur les 167 volcans existant en Indonésie, plusieurs d' entre eux manifestent depuis quelque temps une activité accrue et doivent faire l' objet d' une constante surveillance. Ensuite de l' éruption du Sangeang Api, la population d' une des petites îles de la Sonde a déjà dû être évacuée. Il y a quelques semaines, quatre autres volcans ont fait éruption.

Depuis plusieurs mois on s' attend, d' autre part, à l' explosion du Mérapi. Haut de 2911 mètres, ce volcan se dresse dans le centre de Java entre les villes de Semarang et de Solo. Il s' est déjà illustré par plusieurs violentes éruptions et c' est l' une d' elles, prétend-on, qui aurait été la cause au 15e siècle de la fin de l' empire de Modjapahit, plusieurs villes importantes ayant été détruites à l' époque.

En 1930 et 1931 le Mérapi manifesta une activité qui fit de nombreuses victimes. Ce volcan s' est révélé de tout temps comme particulièrement dangereux en raison de ses émis- 1 Par une singulière coïncidence, le lendemain de la réception de cet article, les journaux annonçaient que l' éruption redoutée du volcan Mérapi s' était produite, tuant 25 personnes et en blessant 70. Le même jour, une dépêche signalait que M. René Naville, chargé d' affaires de Suisse en Indonésie, avait échappé de justesse à une embuscade dressée par des bandits. Comme il le dit dans son article, ces « gangs » sont encore un danger réel pour les voyageurs dans l' intérieur de l' île. ( Red. ) sions de nuages brûlants susceptibles d' atteindre des températures très élevées et dont l' ap peut provoquer la cristallisation de l' albumine contenue dans le corps humain et faire éclater les voies respiratoires. Depuis le mois d' avril dernier, le Mérapi est à nouveau devenu dangereux et des dipositions préventives ont dû être prises en perspective de son explosion éventuelle. La lave remplit en effet le cratère et risque, sous la pression des gaz, de provoquer la rupture d' une des parois du volcan qui, entraînant la chute d' une grande partie du cône, menace ainsi toute la région avoisinante où résident près de deux millions de personnes.

Aimablement convié par une haute personnalité indonésienne à entreprendre une exploration dans cette zone, je suis parti le 26 mai de la ville de Semarang en voiture, accompagné d' un jeune Indonésien. La même après-midi nous arrivions dans la petite ville de Bojolali où, reçu par le résident, nous goûtâmes à un frugal repas.

J' assistai là à l' installation d' un poste de radio destiné à maintenir le contact avec les six centres d' observation disséminés sur les flancs du Mérapi et qui jour et nuit font le point sur l' évolution de l' activité volcanique. Deux d' entre eux seulement sont pour l' instant pourvus de sismographes. De là, nous nous engageons dans un petit chemin de campagne, à travers des « savas » et des plantations de maïs, pour atteindre à 1500 mètres le petit village de Solo où se trouve l' un de ces postes.

C' est une de ces « desa » de montagne comme on en trouve des milliers en Indonésie. En face de nous se dresse dans le crépuscule le cône du Mérapi surmonté d' un panache de fumée blanche. Sur le chemin se presse une foule bigarrée de femmes, d' hommes et d' enfants, vêtus de sarongs multicolores. Dans une petite maison des plus primitives est installé le poste d' ob composé de six hommes dont l' un suit à la lunette l' activité du volcan, cependant qu' un autre d' heure en heure communique par radiophonie au poste central de Jogjakarta le résultat de ses observations.

Nous prenons hâtivement nos quartiers de nuit, cependant que l' escorte de police qui nous a accompagné, car la région n' est pas sûre étant infestée de bandits, se disperse dans les environs.

Le Mérapi apparaît telle une masse sombre que des nuages parfois dérobent à nos yeux. A mesure que l' obscurité s' épaissit, nous entrevoyons de quart d' heure en quart d' heure des coulées de lave incandescente qui s' écroulent du sommet du cône pour s' éteindre quelques centaines de mètres plus bas.

Par bonheur le temps s' éclaircit. Le ciel se constelle d' étoiles brillantes cependant que devant notre poste nombre d' indigènes assis à la mode javanaise et drapés de vastes houppe-landes rouges ou bleues se sont installés autour de nous. Ils demeureront ainsi des heures durant, immobiles et silencieux, à observer nos allées et venues tout en écoutant les sons du « gamelang » que diffuse la radio.

D' heure en heure les appels se succèdent au poste d' ondes courtes. L' homme de service donne chaque fois un bref compte-rendu sur le nombre et la fréquence des coulées de lave. Suivent d' interminables dialogues en javanais entrecoupés de savoureuses plaisanteries. Il faut bien passer le temps, n' est pas? A notre demande d' ailleurs le poste de Jogja nous offre un beau concert de « gamelang1 ».

Ainsi les heures s' écoulent. Après un repas composé de riz et de viande, je prends un peu de repos sur un lit de planches. De temps en temps je me lève pour observer à la lunette les coulées incandescentes émises par le volcan. Au milieu de la nuit je me réveille brusquement, intrigué par la voix grave que diffuse la radio. Réunis autour de l' appareil les hommes Ensemble musical javanais.

de garde écoutent silencieux le monologue que leur transmet la voix des ondes. Que se passe-t-il? J' ai comme l' impression d' une soudaine tension qui plane dans notre cabane. La voix s' est tue et quelqu'un est sorti précipitamment pour transmettre un ordre. Puis, tout rentre dans le silence. Je me promets d' éclaircir cet incident le lendemain et m' enfouis dans mes » couvertures car le froid est devenu de plus en plus piquant.

Le matin s' est levé avec des traînées rouges dans le ciel. Dans l' aube matinale des femmes s' en vont à pas pressés, portant de lourdes charges de fruits et de légumes sur leurs épaules. La plupart d' entre sont toutes voûtées et cassées par l' âge. Pieds nus, elles font ainsi près de dix kilomètres pour atteindre le prochain marché situé dans la vallée.

Je demande à mon compagnon de m' expliquer la raison de l' alerte de la nuit précédente. Il prétend ne pas savoir... ou feint d' ignorer. Je n' insiste pas. Nous allons faire nos ablutions matinales à quelques centaines de mètres de là dans les ruines d' un ancien palais appartenant au sultan de Solo, dont il ne reste plus que le portique, les escaliers et les bassins où nous faisons une hâtive toilette... Un antique baldaquin presque pourri et décoré de peintures à moitié effacées gît abandonné dans les herbes hautes qui ont envahi cet emplacement, seul vestige d' une splendeur passée. La guerre aussi a passé par là.

Précédés par la jeep transportant notre escorte de police, nous gagnons maintenant la route qui nous permettra d' atteindre le Mérapi sur son flanc occidental qui est le plus menacé par une éruption éventuelle. Ayant laissé nos voitures, nous nous engageons dans un petit chemin de montagne qui nous conduit jusqu' au dernier village habité. Longeant l' ancienne coulée de 1931, nous parvenons ainsi à une distance de 2 kilomètres du cône. Ici s' arrête toute végétation et devant nous se dresse le cratère énorme, vomissant sa fumée que le vent étire en un long ruban vers le sud.

Mon compagnon m' explique que les autorités, depuis des mois, font de vains efforts pour engager la population à quitter ces lieux particulièrement dangeureux. Mais il n' y a rien à faire. Attaché à son coin de terre, chacun vaque à ses occupations et refuse d' abandonner sa hutte et ses cultures.

Superstitieux, l' indigène prétend en effet qu' il sera averti d' un danger eminent si Petrok, personnage comique apparaissant dans le théâtre javanais et qui est sensé habiter les flancs du Mérapi, devait faire son apparition pour l' alerter. Et rien ne le fera démordre de cette croyance. Nous croisons en effet en cours de route des braves gens en train de cueillir du maïs. Des enfants souriants et insouciants cueillent des fruits sauvages dans de larges paniers.

Ici s' arrête notre itinéraire, car il serait dangereux d' aller plus loin vu la proximité des gaz. Rompant seule le grand silence, on entend dans le fond d' une vallée latérale une voix qui scande une mélopée lente et triste. Et je ne puis m' empêcher de frémir en pensant que tout ce paysage paisible et verdoyant pourrait être bouleversé d' un moment à l' autre par le géant qui, impassible au-dessus de nous, continue à vomir ses laves et sa fumée, gardant jalousement le secret de l' heure où il lui plaira de répandre la mort autour de lui.

Dans le petit village de Sumber qui a ressurgi du désastre de 1931, nous sommes accueillis par le chef de la communauté, un vénérable vieillard qui nous offre du thé vert, des galettes d' amandes et des grains de maïs rôtis. Puis nous redescendons dans la vallée cependant que disparaît, caché par les manguiers, la silhouette brune du Mérapi. A Solo où vient d' arriver une voiture de la Croix-Rouge transportant du matériel de premier secours, je prends congé de mes hôtes.

Ce petit village est susceptible à plus d' un titre d' intéresser les membres du Club Alpin Suisse. En effet, E. Cotteau, dans un ouvrage publié en 1886 et intitulé « Voyages aux Volcans de Java », raconte qu' ayant séjourné dans ces lieux, le chef javanais de la communauté lui avait montré un curieux autographe qui lui avait été donné par un des rares Européens ayant à l' époque gravi le Mérapi: cette pièce était signée: Ernest Griolet deGeer ( Club Alpin Suisse1. Solo 2 avril 1877 ). « M. Griolet », ajoute l' auteur, « quoique sourd-muet de naissance, a la passion des voyages. En 1881, on m' avait souvent parlé de lui en Sibérie. Il avait traversé le pays, un an avant moi et maintenant je retrouvais la trace de son passage, bien loin de là au pied d' un volcan de Java. » Redescendu dans la plaine, nous jetons un dernier regard vers le Mérapi dont la silhouette bleue s' estompe par de là les rizières. Après un long silence mon compagnon me dit brusquement: « Vous vous rappelez l' incident de l' autre soir qui vous a si fortement intrigué ?» « Oui, eh bien ?» « Oh, je puis vous le dire maintenant, nous avons été au milieu de la nuit avisé par radio qu' un gang' était en train d' attaquer un village à un kilomètre de là. Alors, vous comprenez, nous n' étions pas très tranquilles. Mais, ajoute-t-il en souriant, nous n' avons pas voulu vous en parler pour ne pas troubler votre séjour. » Ce sont là aujourd'hui encore des risques à prendre dans une région où il y a quelques mois il aurait été impossible de pénétrer.

Je n' oublierai pas en tout cas la courtoise et si cordiale hospitalité que j' ai goûtée dans ce petit village javanais, perdu dans le massif d' un redoutable volcan qui, au moment où j' écris ces lignes, fait toujours planer sa menace sur les paisibles rizières égrenées le long de ses flancs comme de scintillants miroirs.

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