Le premier guide

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La veille, mon guide m' avait dit: « Monsieur, c' est aujourd'hui ma dernière course. J' ai résolu de ne plus faire le guide! » Et j' avais été atterré. Que voulez-vous? Quand, depuis dix ans, on a l' habitude de voyager avec l' homme qui vous a conduit dans votre première ascension, on s' étonne de l' entendre prononcer de telles paroles. Ensemble, nous avions visité un nombre respectable de sommets, passé des cols, taillé dans la glace blanche, bleue ou noire, subi des orages; ensemble, nous avions admiré les levers et les couchers de soleil, l' ombre du soir et la douce clarté du matin. Il n' était plus pour moi le « guide », je n' étais plus pour lui le « Monsieur »; nous étions deux amis, marchant du même pas, ayant le même âge; mais peut-être se sentait-il vieillir, peut-être — et plus prosaïquement et avec un sens plus précis des réalités — tenait-il à cultiver son champ et soigner sa vigne? Peu importe. Le seul fait qui me touchât, par égoïsme sans doute, était qu' il ne m' accompagnerait plus. Et, cependant, j' aimais sa nature franche et fruste, l' absence en lui de toute superstition, sa façon naturelle d' expliquer les phénomènes que d' autres, de ses compagnons, auraient jugés surnaturels. Sa simplicité me plaisait, sa politesse aussi sans obséquiosité. Son sang-froid était admirable lorsque, par le plus épais brouillard, il traversait un glacier, contournant les crevasses trop larges, trouvant un chemin avec un flair qui jamais ne se démentait. Il avait ses voyageurs préférés; il me le montra bien le même jour quand il consentit à me promettre de sortir encore une fois... et l' an suivant, il nous rejoignit et il accompagna la fille dans sa première course comme il l' avait fait pour le père.

Depuis lors, des ans et des ans se sont écoulés. Je suis retourné le voir, en passant, dans son village de montagne; puis nous avons échangé quelques lettres, puis, un jour, une de mes cartes resta sans réponse, une seconde aussi. Que fait-il? Qu' est devenu? Mes courses ne m' ont plus ramené dans sa contrée et je ne l' ai pas revu. Depuis, bien d' autres guides m' ont accompagné. De deux ou trois, j' ai garde bon souvenir, de l' un d' eux un souvenir excellent. Cependant, ils ne peuvent effacer de ma mémoire les traits de celui qui m' apprit ce qu' était la montagne et comment il fallait l' aborder et, partant, me la fit aimer, car il avait su me la présenter simplement.

Le matin, nous quittâmes la cabane, et, après une rude taille dans la glace toute noire du col, nous redescendîmes sur Argentière. Je me rendis à Chamonix, il remonta du côté du Tour. Et je crus, ce soir-là, que j' aurais bien de la peine à reprendre mes courses. Mais la montagne est si belle que, qu' elle vous a conquis, c' est pour toujours.Marc Juland.

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