Le retour

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( Récit )

Edmond Pi doux. Lausanne

Camp de base, 23 mai Tôt ce matin, termine la rédaction du journal des cinq jours écoulés. De mémoire ( aucune note de moi ni des autres pendant la tempête et le repli. Pas de communication non plus avec les camps III et IV, leurs batteries à plat ).

En fait de « journal », on s' y est tous mis après coup, la mémoire pleine de trous, mais pas aux mêmes endroits. Toujours l' effet de l' altitude. Des somnifères aussi. Et puis tout ce blanc, la neige, le brouillard, et ce bruit, le vent qui vous secoue comme des pantins... Même le langage se détra-que, on estropie les mots. Le pire, c' est les noms propres. Un matin, au camp II, il m' a fallu un moment pour retrouver le mien.

Angoissant!

Une fois au repos, j' aurais dû me mettre à mes « notes marginales ». Je m' étais promis au départ d' enregistrer nos impressions sur le vif. Les réactions, les humeurs. J' aurais dû penser que dans l' action on n' écrit pas. On ne pourrait même pas s' exprimer dans un magnétophone ( à supposer !). Aux grands moments - les pires, en principe - c' est dans la tête de chacun que ça discute et gueule. On n' arrête pas de se répéter des mots, des bouts de phrases toujours les mêmes. Les écrire après coup n' aurait pas de sens. D' ailleurs, dès qu' on est hors d' affaire, tout change, on ne retrouve jamais la vraie couleur.

C' est le contraire si on regarde en avant. On peut sur le moment même dire la crainte ou l' es. La fatigue, le dégoût. Ah! bon Dieu, pouvoir se dégonfler honnêtement! Tout le monde le pense, personne ne l' avoue... Depuis deux semaines, l' expédition tourne au fiasco, il aurait suffi que la tempête continue.

Au lieu de ça, le temps a l' air de se remettre ce matin, et il nous reste cinq jours, juste assez pour une dernière tentative. Les chances? Proches de 121 Der Eisgrat zur Tête du Butoir ( Jannu ) Photos Alan Rons.

122 Spedizione italiana all' Annapuma III ( xj77 ): passaggio tra il Campo II e il Campo III ( jßoo m ) Foto Rrnala Ro:

zéro, avec des risques pareils ou pires. La mousson fait une pause rien que pour nous relancer. Si on lâchait maintenant, à peine en sécurité on passerait son temps à revivre le moment de l' abandon. On se dirait que ce n' était pas si terrible, il suffisait de serrer les dents encore un peu.

C' est toujours le même courage à retardement qui ne pardonne rien.

Je pars avec la troisième équipe. Dans cinq jours nous serons fixés. Le plus probable, c' est la tempête et le retour.

Tant pis, ou tant mieux?

Rentré en Europe, je déchirerai sûrement cette page, mais je me sens mieux de l' avoir écrite.

Camp H, 24 mai Rien noté hier au campi. Paresse et fatigue. Pourtant la marche s' est passée mieux que prévu, en queue de colonne ( Pierre et moi nous avons ordre de nous ménager ). Chaleur terrible dans les séracs, mais sur l' arête c' était presque un plaisir. L' acclimatation est acquise et j' ai récupéré au camp de base.

Croisé en route Hans et Georges qui descendaient du camp III avec Alois et Alexandre en repli du camp supérieur. Là-haut c' était à la limite, mais dans la crevasse la tente a quand même tenu malgré la neige qui l' écrasait, chassée par-dessus l' arête.

En comparaison, au campili, la grotte de glace était le grand confort. Donc nous avons bien fait de creuser cet abri.

Erreur, a prétendu Georges. Ce jour perdu nous a fait manquer l' éclaircie du 17.

A quoi bon discuter? Rien ne prouve qu' on aurait eu le sommet, alors que la grotte leur a sûrement sauvé la peau, à Hans et à Georges. Et tous les quatre étaient bien contents de s' y regrouper avant la descente.

Hier soir le ciel s' est voilé de nouveau ( le « consommé à l' oeuf », comme dit Pierre ). La fatigue est revenue, ou l' appréhension. La nuit a été mauvaise. Ce camp I est pourtant le mieux installé.

Ce matin, beaucoup de neige fraîche au lever et quatre heures de dure montée jusqu' ici au camp II. Il a fallu le dégager au milieu des bourrasques. Travail encore plus pénible. Par chance, peu de dégâts aux tentes.

Personne n' aime ce camp. Il est mal place, mais dans le seul endroit possible.

17 heures. Le vent est tombé, mais il neige toujours. Il faut secouer les tentes toutes les dix minutes ( Pierre et moi dans l' une, les porteurs dans l' autre ). On dirait des ruminants qui chassent leurs mouches.

Ils sont quatre également dans la grotte du III ( les porteurs renvoyés au camp I faute de place ). Hubert et Frank sont en pointe là-haut pour monter demain au camp supérieur, Jacques et Jean en soutien pour tenir la voie ouverte jusqu' à la Bosse Marbrée, où commence la corde fixe. Il faudrait la consolider dans les surplombs. On ferait bien d' é aussi le passage qui précède. Le flanc de la Crête aux Dentelles est trop risqué avec ces masses de neige.

Demain 25 mai, nous occuperons le camp III, Pierre et moi, en renvoyant aussi les porteurs, et le 26 sera le grand jour... si!

Dire que nous étions au moins dix au départ à rêver d' être de la cordée du sommet! A présent, prêter nos épaules nous suffit largement.

Il neige.

Camp III, 25 mai II a fallu la matinée pour monter jusqu' ici. Ex-ténuant. Une marche de hannetons dans la farine. Les porteurs ont ouvert la trace jusqu' à la Barre Grise avant de faire demi-tour. Le passage des cordes fixes dans la Barre, épuisant. Les pinces ne tenaient pas sur le nylon verglacé.

Jacques et Jean rentraient comme nous arrivions. Ils ont fait une sortie jusqu' aux Dentelles. Ils ont équipé la première, la plus difficile, et trace pour Hubert et Frank jusqu' à mi-chemin de la Bosse Marbrée. Une vraie tranchée à ouvrir.

Au retour ils ont replacé des fanions au passage du Dos Plat. On s' y perdrait facilement à la descente.

16 heures. Il neige toujours. Notre mauvaise étoile depuis le début.

Nos pensées vont sans arrêt là-haut vers Hubert et Frank dans leur abri à l' entrée de la crevasse. C' est presque gênant d' être ici dans un abri à peu près convenable. En se serrant on arrive à cuisiner, à écrire. A la rigueur on tiendrait à six... Les vivres et le combustible ne manquent pas. Ça n' a jamais foiré de ce côté-là.

20 heures. Il ne neige plus. Est-ce une éclaircie pour demain?

Camp III, 26 mai C' est trop beau! Dès le matin il s' est fait un balayage de soleil vers le sommet. Très local, très mobile, mais qui devrait suffire...

La cordée Jacques et Jean est déjà en route pour équiper la suite des Dentelles. Ils ont insisté pour faire eux-mêmes ce travail, ayant leur idée là-des-sus. Pierre et moi devons chercher d' abord la liaison avec la base. De là seulement on peut voir ce qui se passe juste au-dessus du camp IV. Sont-ils partis, oui ou non? La radio ne fonctionne jamais quand on veut. Impossible d' écrire lisiblement, les nerfs trop tendus...

Hubert et Frank sont en route, ils les voient! Il y a une heure que nous le saurions si la liaison avait marché plus tôt. Dans un moment ils vont nous apparaître à nous aussi, la Bosse ne les cachera plus... Et ils auront le plus mauvais derrière eux...

9 h 15. Les voilà! Ils montent!... Si lentement! Même avec les jumelles ont les voit à peine avancer, mais c' est fantastique de pouvoir l' écrire ici au moment même.

Est-ce que ce papier le fera bien sentir, au retour?

Ils n' ont plus qu' un obstacle devant eux, le Nez Courbe. Un bout de corde doit y être resté. Audessus, l' arête file droit vers le sommet 150 mètres plus haut. Ces pauvres mètres qui nous manquaient! Tout ce qu' il aura fallu souffrir à cause d' eux!

Ils ont passé! A présent chacun de leur pas est nouveau.

Nous voulons les voir arriver. Après, nous forcerons pour rattraper Jacques et Jean et leur porter la nouvelle. Elle nous donne un moral de tous les diables.

Ils sont arrêtés depuis un moment. Frank a pris la tête, mais il n' avance plus. Ils sont terriblement éprouvés ( voir Hans et Georges il y a trois jours !).

Ils sont repartis, ils vont arriver... C' est chaque fois un pas, un seul, et un long arrêt...

Ils y sont!

( Frank faisait de grands signes avec le drapeau attaché à son piolet. Ils devaient l' avoir fixé en partant...

Ces deux-là, on leur doit tout!

J' ai écrit ces lignes après. Sur le moment même nous ne pouvions que hurler, danser, nous embrasser, Pierre et moi. Pleurer. Puis j' ai posé là mon carnet, il fallait rattraper l' autre cordée. Nous avions des ailes...

La tempête est allée encore plus vite. Aux Dentelles, c' était l' enfer, Jacques et Jean faisaient demi-tour. Nous sommes rentrés tous les quatre en catastrophe. Au passage du Dos Plat, il s' en est fallu de peu que nous ne partions dans la face. Nous étions déjà engagés quand Pierre a vu un fanion, en se retournant.

16 heures. Même ici dans la grotte les hurlements du vent sont insupportables. De nouveau c' est l' inquiétude. Pourvu qu' ils aient pu se terrer là-haut dans la crevasse! D' en bas, personne n' a pu voir leur retour.

Jamais le temps n' a changé avec cette brusquerie.

Camp III, 27 mai Journée la plus terrible. Maintenant, l' an, et pour de bonnes raisons. Pourtant il faisait plus calme au lever du jour, mais un froid atroce. Nous avons poussé tous les quatre qu' aux Dentelles. Là, Jacques et Jean ont abandonné. Ils avaient trop forcé depuis deux jours. Nous avons continue, Pierre et moi. Jusqu' au pied de la Bosse Marbrée, il fallait se relayer tous les dix mètres pour ouvrir. Aux rochers de la Rampe, sous les surplombs, nous aurions dû trouver le commencement de la grande corde fixe. Elle n' y était plus. Ça nous a fait un choc terrible: est-ce qu' on se trompait d' endroit?

On savait bien que non.

Il fallait aller voir plus haut. Pierre a forcé une longueur avec des clous et des pédales. Sous les surplombs le rocher était sans neige, mais dans cet endroit pourri il fallait planter deux pitons chaque fois, il nous en manquait. Pierre ne retrouvait rien de son ancien travail, mais à deux endroits, dans le haut, l' arrachement était visible.

Il n' est pas allé plus loin, il avait travaillé à mains nues, ses doigts étaient morts, et il aurait fallu déplanter en bas pour continuer. Même la descente devenait un problème, nous étions vidés. Nous sommes rentrés je ne sais comment.

Jacques et Jean sont assommés par la nouvelle. Comme nous. Comme ceux d' en bas quand ils ont su. Depuis, ils nous rappellent, toujours les mêmes questions: qu' avons fait, qu' avons vu? Ils espèrent comme nous que les deux sont restés cachés dans la crevasse ...'Mais la corde?

Je me suis forcé à écrire ces lignes, il faudra rendre compte.

Le chef et Georges, avec Alexandre et Alois, vont monter demain du camp II. Ils front continuer le travail de Pierre à la Rampe. Si tout va bien, dans deux jours ils seront au camp supérieur.

Pour nous, un seul ordre, nous replier. C' est le mieux à faire dans l' état où nous sommes, Jacques et Jean épuisés, Pierre avec ses mains presque noires à présent J' aurai à assurer leur descente.

Nous aurons cru à notre victoire pendant six heures exactement.

Camp de base, 2g mai Hier, comme prévu, nous avons plié bagage dès le matin. Pas de vent mais toujours le même froid. Croisé en chemin les deux cordées montantes, le chef en tête. Encore des questions, mais sans pro- longer. Nous étions pressés, eux de monter, nous de gagner la base en une seule étape.

Là, naturellement, il y a eu des palabres tout le reste de la journée. On sentait même des reproches dans l' air.

Le toubib avait d' autres soucis: les mains de Pierre. J' ai dormi quand même comme une brute.

11 heures du matin. Plus l' heure avance, plus la nervosité grandit. Avec ce temps toujours bouché on ne voit rien de ce qui se passe là-haut, où ils ont mieux à faire que de bavarder à la radio.

Je me rends compte de ce que c' est, l' attente ici, Ala base. On voudrait s' occuper, on tourne en rond.

13 heures. Nous savons. Hubert et Frank ne reviendront pas. Il n' y avait personne au camp IV, mais un billet pour dire qu' ils continuaient la descente. Ils ne voulaient pas passer une nuit de plus là-haut, c' était trop dur.

Pourquoi ce billet? Ils savaient bien que personne ne monterait après eux, à moins que...

Une prémonition?

L' un d' eux aura glissé au passage de la corde fixe, ou bien une coulée de neige aura emporté le dernier au moment on il s' engageait. Un ancrage aura cédé, puis tous les autres, comme on arrache le lierre d' une muraille. Ils devaient s' être mous-quetonnés à la corde, ou même assurés avec des étriers-pinces. Rien n' est resté en place, ils ont tout emporté pêle-mêle dans leur chute sur ce versant on on ne les retrouvera jamais...

Nous étions toujours comme sur des oeufs au passage de la Rampe; et avec la tempête, le froid, la fatigue, on prend des risques. Nous- mêmes, hier, nous avons décampé du III n' importe comment.

La voilà donc, notre victoire!

Chambêry, quatre ans après Ce 26 mai, j' ai repris mes notes d' il y a quatre ans. J' ai revécu le matin du 23, cette embellie fatale, notre départ pour la dernière tentative. J' ai revu Hubert et Frank si confiants, heureux décidés!

Souvenir vrai, ou interprétation? Dans mes notes, je prête à chacun les sentiments qui étaient les miens, la lassitude, le défaitisme. Je prévoyais aussi qu' au retour je serais incapable de retrouver cet état d' esprit. Que je dirais: il fallait serrer les dents!

On attendait de moi un livre sur notre expédition. Je ne l' ai pas écrit. Nous avions trop le sentiment d' une défaite, et l' éditeur, en me proposant d' exploiter le drame comme un beau sujet, achevait de me décourager.

A cela est venue s' ajouter une mauvaise polémique dans la presse alpine. Ou a voulu d' abord trouver des coupables. Nous quatre du camp III, nous aurions du rééquiper la Rampe pendant que la cordée de pointe montait au sommet.

On^oubliait le travail de Jacques et Jean aux Dentelles, comme le nôtre, à Pierre et à moi. Il faut avoir vécu le retour de la tempête, ce 26, dans ces parages et sur le Dos Plat, on nous avons bien failli nous perdre.

Longtemps ces critiques nous ont affectés.

Pour comble, on contestait notre ascension, Hubert et Frank n' étant pas revenus. On nous faisait remarquer que la liste des vainqueurs de l' Ei ne comptait pas les deux grimpeurs morts tout près du sommet sur la voie de descente. Encore les avait-on retrouvés, eux.

Nous avons répondu que les nôtres, pour leur part, avaient parcouru la montagne intégralement, en montée comme en descente. Deux fois, avant l' accident, ils étaient descendus du camp supérieur à la base. Donc, à l' endroit on la mort les avait pris, ils avaient bel et bien referme le cercle. En ce sens, ils étaient revenus.

Les puristes ne désarmaient pas. L' ordre des étapes n' était pas normal. Pour les trois quarts du trajet ou même plus, les victimes étaient descendues avant de monter. A la rigueur on nous aurait accord& le succès si nous avions fait jonction avec ces amis encore vivants. Ils nous auraient passé en quelque sorte le témoin comme dans un relais.

Quoi de plus illusoire que cette continuité! Je sais trop à quel point chacun est seul dans son aventure, malgré les apparences.

Nous nous sommes lassés de ces arguties. Le temps a passé. Le drame a d' abord mis notre montagne à la mode. Une expédition autrichienne en a réalisé la « vraie » première. Mais je viens de lire dans une chronique alpine ce jugement péremptoire sur notre montagne: « Sommet de difficulté moyenne, dont l' intérêt est surtout son altitude, 7723 mètres ».

On a conteste notre victoire. Aujourd'hui on en rabaisse l' enjeu pour lequel nous avons tant souffert et deux sont tombes.

Les vraies questions continuent de me hanter. Faut-il être revenu pour être crédité d' une conquête?

On veut se persuader que le retour au point de départ donne la preuve que l'on a échappé à la montagne. Le sommet est vaincu.

Mais aucun sommet n' est réellement détaché des autres. Ensemble ils sont la montagne, qui elle-même n' est que la continuation du globe, des champs et des forêts, des déserts, de la mer. Notre course sur la planète et même au-dehors peut se choisir des points extrêmes, des caps, des pôles, des sommets. Mais tant qu' elle dure, tant que dure notre vie, on ne revient jamais. On ne conquiert jamais. On occupe un instant, et passé une Rampe, on tombe, Alexandre-le-Grand à mi-course, Scott à la porte du pôle dont il était à la fois le vainqueur et le vaincu.

Le vrai retour devrait-il nous ramener au départ?

Je suis né dans une petite ville d' Angleterre que je n' ai jamais revue.

Dois-je en faire le pèlerinage pour que ma vie ait un sens?

Il y a des vieillards dont le rêve est de mourir où ils sont nés.

Il faut clore le circuit, se « retrouver ».

Illusion du retour, illusion du sommet...

« Nous reviendrons au Père », disent les croyants.

Pourquoi le Père devait-il attendre nos amis au camp de base, ou même chez eux, au pays, plutôt que là-haut, à l' ancrage de quelques pitons?

Je voudrais que ce point de leur retour, ou de leur non-retour, eût un sens que je puisse comprendre. Qui me permette de conclure.

Il y a des moments où je me persuade que, en tombant, ils ont perce d' un coup le mystère. Trouvé le mot de leur aventure et de la notre. Ferme le cercle. Et je me prends à regretter de n' avoir pas été de la cordée du sommet.

Lausanne, juin igj8

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