Le Rothorn de Zinal

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Avec 2 illustrations ( 166, 167Par Robert Gréloz

lre ascension directe de la paroi est ( 6 août 1945 ) Comprise entre l' arête nord ( voie classique depuis le Mountet ) et l' arête sud, dite de la Kanzel, la paroi est du Rothorn présente, au-dessus du bassin supérieur du Glacier du Hohlicht, une imposante muraille rocheuse, une des plus abruptes qui soit.

Elle est caractérisée, dans sa partie droite ( nord ), par un couloir qui, du glacier, aboutit près du Sphinx de l' arête nord.

Dans la verticale abaissée du sommet la partie inférieure de la paroi est moins raide que le reste de la face. Plus haut se trouve un grand ressaut quasi -vertical. Au bas de ce grand ressaut, de petites vires superposées, ascendantes vers la droite, que pour une meilleure compréhension nous nommerons « vires Blanchet », conduisent à la base de fissures qui, si elles étaient franchissables, permettraient d' accéder à l' énorme côte qui sépare le couloir mentionné plus haut de cette partie moins inclinée de la paroi.

A l' inverse des vires Blanchet, une rainure, bien déterminée, qui est presque un couloir, longe, vers la gauche, le grand ressaut et rejoint l' arête de la Kanzel.

La bifurcation de ce couloir avec les vires Blanchet constitue un « V » très ouvert.

Cette magnifique paroi devait tenter très tôt les plus grands alpinistes. Un itinéraire y fut tracé le 21 août 1907 par MM. G. W. Young et C. D. Robertson avec les guides Jos. Knubel et H. Pollinger. Reconnaissant les difficultés et les dangers de l' attaque directe de la paroi, cette caravane remonte la côte rocheuse qui borde la droite du couloir de glace, et dans le haut elle rallie l' arête nord.

Le 14 septembre 1932, E. R. Blanchet et Caspar Moser tentent l' escalade directe. .'Ils remontent la première partie de la paroi. Au pied du grand ressaut, au « V », ils s' engagent sur les vires, tentent de remonter une des cheminées qui donnent accès à la grosse côte centrale. Deux heures de vaines tentatives obligent les deux alpinistes à renoncer. Ils reviennent sur leurs pas et, à la bifurcation du « V », remontent en pleine nuit le couloir qui aboutit au début de l' arête de la Kanzel.

L' année suivante, le 28 août 1933, la même caravane, avec en plus Richard Pollinger, refait une nouvelle tentative, mais ne fait que rééditer le même parcours. Elle lui donne par contre une suite logique en gagnant le sommet par l' arête de la Kanzel.

Le tracé, résultant de l' enchaînement de l' itinéraire parcouru par M. Blanchet dans la paroi avec le parcours de l' arête de la Kanzel, est la réciproque, si l'on peut dire, de la voie découverte par G. W. Young en 1907 1.

Ces deux itinéraires, utilisant les parties gauche et droite de la muraille, dont aucun n' aboutissait au sommet, faisaient bien ressortir la grosse difficulté qu' il y avait à vouloir atteindre le sommet directement.

1 E. R. Blanchet, « Au bout d' un fil », page 152. Die Alpen - 1946 - Les Alpes18 Deux alpinistes allemands, Fritz Hermann et Hugo Fischer, auraient fait une tentative d' ascension au Rothorn par le versant est dans les environs du 27 juillet 1930. Ils y disparurent1.

Bien que M. Blanchet ait levé une partie du voile, le problème de la paroi est du Rothorn n' était pas résolu. C' est pourquoi mon ami André Roch s' était mis à l' étudier sérieusement, sitôt après notre succès à la Dent Blanche 2. Nous envisagions tout d' abord de reprendre la voie Blanchet et de la « forcer » en direction du sommet, mais, après avoir bien approfondi les raisons de son échec, nous étions venus à envisager d' aborder la côte centrale de la paroi, à un niveau inférieur. Nous verrons que ce projet, suivi à la lettre, fut couronné de succès. Je dois ajouter que la sagesse de Roch prévoyait, en cas d' échec sur la côte centrale, une fuite éventuelle vers l' arête nord.

Toutes les conditions semblaient réunies pour une telle escalade en cet été 1945, si propice aux grandes ascensions. La chaleur et la sécheresse exceptionnelles avaient certainement libéré la paroi de la majeure partie de ses glaçons, donc moindre danger de chute de pierres et certainement moindre difficulté d' escalade.

Le 5 août, Roch et moi quittons Genève. Nous retrouvons à Zermatt notre ami Ruedi Schmid.

Nous préparons soigneusement les sacs et emportons avec nous un lourd matériel de camping. Nous rencontrons Joseph Knubel, le guide du parcours de 1907, qui nous encourage vivement.

En fin d' après, lourdement chargés, nous remontons les rapides lacets qui conduisent à l' hôtel du Trift où nous nous arrêtons quelques instants. Désirant établir notre campement plus haut, nous en repartons en ramassant, le long de notre parcours, tout le bois sec que nous trouvons.

A une heure et demie au-dessus du Trift, sur un très joli emplacement gazonneux, situé non loin du Glacier du Rothorn, nous dressons la tente. Roch a tôt fait de construire un foyer rudimentaire, à l' aide de pierres, où aussitôt pétille un feu, entretenu avec notre cueillette de bois sec. Chacun s' affaire à manger ce qui lui convient le mieux, puis, ayant rangé notre matériel, nous nous glissons sous la tente, dans de moelleux sacs de couchage.

A 1 h. 45, le réveil-matin nous fait sortir de la tente. Nous faisons un copieux déjeuner, au cours duquel Ruedi nous donne un aperçu de son grand appétit.

Du campement, à la lueur de deux lanternes, nous montons en direction du glacier, d' abord au travers d' un champ d' éboulis, puis ensuite sur de gros blocs. André impose d' emblée une marche très rapide.

Le glacier, en neige durcie, est vivement remonté. C' est ainsi qu' au petit jour déjà nous sommes à l' Unteraeschijoch.

Nous passons par-dessus l' Oberseschihorn d' où la vue vers le Rothorn est saisissante. Parlant de la muraille est, E. R. Blanchet écrit: « elle monte jusqu' au zénith. On croirait qu' un mécanisme souterrain fait sortir du glacier cet écran colossal pour l' élever d' une poussée ininterrompue. » 1 D' après Alpinisme.

2 Première ascension du grand couloir ouest de la Dent Blanche, 3 août 1944.

II est bien vrai que le Rothorn présente de là un aspect exceptionnellement farouche. Haute de 750 mètres, la paroi surgit d' un élan prodigieux au-dessus du Glacier du Hohlicht. Sa puissante carapace semble peu propice pour y tracer une voie d' ascension, mais Roch nous expose déjà les possibilités tracées en chambre sur les photographies. Un fait est à peu près certain, c' est que les derniers cent mètres paraissent offrir des rochers d' une contexture favorable.

Nous distinguons parfaitement les parcours de M. Blanchet qui se heurtent au gigantesque mur du tiers supérieur de la paroi. Pressentant l' obstacle qui pourrait être infranchissable pour nous aussi, nous envisageons, comme déjà dit, de parvenir plus bas sur la côte centrale. Si l' escalade de la « côte » reste problématique, il semble bien que la solution de tout le système réside dans la possibilité d' y accéder.

Tout en faisant ces constatations et en essayant d' en tirer les meilleures conclusions, nous descendons sur le Glacier du Hohlicht afin d' atteindre la base de la muraille.

Nous nous arrêtons quelques instants, le temps d' absorber quelques friandises et de passer la corde entre nous. Roch, avide de connaître les secrets de la paroi, précipite les préparatifs de l' attaque.

Nous abordons la paroi en utilisant la rive droite du couloir qui aboutit vers l' arête nord. La rimaye, encombrée de gros blocs de glace, est aisée à franchir, nous prenons alors pied sur les rochers immédiatement au-dessus.

Ce premier contact avec la paroi est bien tel que nous l' imaginions: des rochers assez abrupts, très ensablés par les chutes de pierres supérieures. Beaucoup de pierres peu stables nous contraignent à de grandes précautions, tant avec nos pieds qu' avec la corde qui nous joue plus d' un mauvais tour.

Nous avançons néanmoins très vite, car si Roch presse l' allure, les traces des chutes de pierres sur les rochers nous commandent aussi de nous hâter. D' autre part, nous sommes anxieux de connaître les possibilités d' accès à la grosse « côte centrale », en forme de large dos arrondi, qui doit constituer notre ligne générale d' ascension dans sa seconde partie.

Nous gagnons ainsi rapidement de l' altitude, et le point de jonction du couloir de la Kanzel avec les vires « Blanchet » montant vers la droite se rapproche. Comme convenu, nous ne voulons pas répéter l' erreur de M. Blanchet, aussi, à deux cents mètres au-dessous du « V », la stratification des rochers nous paraissant favorable, nous obliquons résolument vers la droite, au niveau de rochers caractéristiques de teinte jaunâtre claire.

Jusqu' alors, tout a rapidement marché, chacun est à son aise et très optimiste. Mais cet optimisme n' est pas sans mélange, car une certaine appréhension nous étreint parfois quant à l' issue de la course.

Notre traversée vers la droite est à peine esquissée que Roch s' arrête net, se défait de son sac, passe une deuxième corde entre lui et moi et, s' armant de pitons et marteau, déclare que nous nous trouvons peut-être bien ici en face du passage clé de l' ascension. Je dois avouer que j' accueille cette déclaration sans beaucoup de conviction, car il ne m' apparaît pas qu' il puisse déjà survenir une pareille transition.

à-'t* LE ROTHORN DE ZINAL Le passage est réellement très sérieux, et la gravité de la situation m' ap beaucoup mieux lorsque Roch, après une traversée de quelques mètres, plante un piton, puis un deuxième et me demande de tirer sur une des deux cordes. Je réalise alors que nous nous trouvons en face de l' un de ces passages qui « marquent » une ascension.

Le deuxième piton a été placé dans une fissure, Roch a alors disparu à nos yeux, mais son marteau continue à battre les fiches d' acier qui répondent à chacun de ses coups par une note musicale plus élevée. Six pitons sont ainsi placés très efficacement, et aussitôt la voix de notre camarade m' enjoint de monter à mon tour.

Jusqu' ici, notre parcours s' est déroulé sur un plan très incliné, d' une moyenne encore raisonnable, mais dès cet instant, dès notre changement de direction, il n' est plus question de plan, mais bien de l' écran de M. Blanchet, le long duquel nous allons nous élever avec un rare bonheur.

S' élever en second sur un parcours pitonné par le précédent n' est pas un exploit, loin de là, mais l' aide que vous procurent ces précieuses fiches de fer vous fait bien mesurer l' adresse déployée par le leader.

La traversée, jusqu' au premier piton, est très aérienne, le vide s' est creusé au-dessous de nous comme par enchantement. Et ce vide, ce « gaz » comme dit Roch, restera à nos trousses jusqu' au sommet, aucun apaisement de la paroi nous permettra de l' écarter un instant. Nous allons grimper pendant plusieurs heures, le nez collé à la muraille, dans la position verticale, fatigante au possible.

D' un piton à l' autre je parviens au haut de la fissure, immobilisé par un brin de corde resté dans un mousqueton inférieur. Je suis distant de Roch de six mètres environ le long d' une fissure horizontale. Je lui pose les questions d' usage en pareil cas, c'est-à-dire sur la suite éventuelle de l' escalade. Je lui fais remarquer qu' ici nous sommes très bien abrités en cas de chutes de pierres. En effet, la paroi au-dessus de nous est rigoureusement verticale, et un puissant surplomb noir nous sert d' auvent. Une minute à peine après cette déclaration, un bruit infernal nous fait nous coller encore plus intimement à la muraille: une avalanche de pierres s' écroule par-dessus nous. L' éclatement des pierres au-dessus du surplomb, leur sifflement tranchant dans l' espace à quelques mètres de nous, la poussière et les éclats dont nous sommes environnés, nous font encore mieux comprendre notre petitesse et notre isolement dans cette immense paroi.

La canonnade ayant cessé, je tire à l' aide d' une corde le sac dont Roch s' était démuni, puis c' est au tour de Ruedi à monter. C' est à lui qu' est dévolue la tâche d' arracher les pitons. Il le fait avec conscience, mais en dépit de son acharnement, il abandonne le premier; tous les autres sont alors retirés.

Mon brin de corde une fois libéré, je charge le sac de Roch par-dessus le mien et traverse dans sa direction. Mon camarade, pour me faire de la place, est déjà monté dans une large cheminée, très ouverte, d' une dizaine de mètres, au haut de laquelle je le rejoins.

En retirant son sac de mes épaules, Roch me décoiffe, et mon beau couvre-chef blanc, dont j' étais très fier, s' en va roulant vers les profondeurs.

Sa disparition provoque en moi un peu d' amertume, mais Roch ayant déjà filé plus haut, le soin d' assurer la corde me fait vite oublier la perte de mon bonnet.

C' est enfin au tour de Ruedi qui, toujours au haut de la fissure pitonnée, attend patiemment que l'on veuille bien s' occuper de lui. Quelle joie pour moi de voir apparaître notre brave compagnon, sa bonne figure épanouie de la surprise qu' il me fait en me tendant ma coiffe qu' il a ratrapée au passage. C' est un retour vraiment inattendu.

Le rocher est d' excellente qualité, nous sommes sur la « côte » vers laquelle tendaient tous nos efforts. Cette proéminence de la paroi est en somme un large dos. L' escalade s' y déroule, très ardue, le long d' un mur gigantesque qui paraît ne jamais vouloir s' abaisser. Le vide, au-dessus duquel nous sommes accrochés et qui se creuse au fur et à mesure de notre progression, est tout simplement effroyable. La paroi, que nous laissons derrière nous, n' est visible que sur de faibles longueurs, car notre parcours, bien que presque rectiligne, évite autant que possible les surplombs. La fuite de la paroi, au-dessous de nous, est ainsi toujours brutale, et au delà de quelques dizaines de mètres c' est le grand vide avec, tout au fond, le Glacier du Hohlicht. Roch ne cesse de s' exclamer: « quel gaz », mais ce vide n' amoindrit en aucune façon ses moyens, il grimpe, grimpe toujours, il ne s' arrête que pour assurer la corde, et ni Ruedi ni moi ne songeons un seul instant à ralentir l' allure. Il faut bien dire que nous sommes toujours dans la crainte de nouvelles chutes de pierres. Oh! nous n' ignorons pas que dans une paroi si abrupte nous avons moins de chances d' être atteints, mais en dépit de cette remarque que nous répétons, en guise d' encouragement, nous savons bien que le hasard pourrait nous être malgré tout défavorable.

Après un long parcours qui ne s' est guère écarté de la ligne droite, la stratification du rocher nous force à tourner légèrement vers le nord, par une vire inclinée à trente degrés vers le vide. Bien que peu confortable et peu propice à un arrêt, c' est le premier endroit, depuis la fissure à pitons, où nous pouvons tenir tous trois réunis. Nous en profitons pour nous restaurer. Il ne s' agit pas de laisser glisser quoi que ce soit de ses mains, car, la vire inclinée ne retient rien et le vide aspire tout. C' est ainsi qu' un morceau de pain, qui m' est destiné, file, avec désinvolture, vers les profondeurs. Nous échangeons aussi quelques impressions. Nous sommes enchantés de la beauté de l' escalade, et si nous ne sommes pas encore en vue de la réussite, nous ne pensons plus à un échec possible.

De nouveau en mouvement, notre parcours qui a dérivé pour un temps sur le flanc nord de la « côte », offre une grimpée moins agréable, car si l' in est toujours aussi relevée, le rocher y est moins solide. Nous y progressons très prudemment en manœuvrant la corde avec une délicatesse inaccoutumée.

La traversée d' une dalle lisse, très exposée, qui nécessite une enjambée de géant, nous ramène vers l' axe de la « côte ». Le rocher y est à nouveau d' une qualité exceptionnelle, et l' escalade, d' une rare beauté, est caractérisée par le grand nombre de prises minuscules, mais très solides, qu' elle présente. Par contre, il n' y a jamais d' emplacements de repos, et, le long des nombreuses fissures par lesquelles nous nous hissons, l' assurage de la cordée est le plus souvent très précaire. C' est surtout le cas dans une longue fissure, d' une quarantaine de mètres, qui part au-dessus du grand ressaut de la paroi. Engagés tous trois, nous nous tendons tour à tour la corde dans des positions de stabilité fort douteuse. Une défaillance de l' un de nous serait fatale à toute la cordée. Cette éventualité ne nous effleurera pas un instant, car Roch monte comme un dieu, et son aisance, son assurance sont communicatives, et si les passages sont impressionnants, nous les surmontons avec un calme et une confiance étonnants et toujours à grande allure.

Un peu plus haut, à un passage très délicat, notre leader doit se résoudre à planter trois pitons d' assurage, ce qui est fait de leste manière.

De nouveau pour peu de temps sur le versant nord de la « côte », nous entrons en communication avec une cordée qui se profile sur l' arête nord. En même temps quelques pierres s' abattent dans notre direction; mais, comme prévu, elles passent au large, à quelques mètres de nous. Leur sifflement nous est très désagréable à entendre.

L' incident une fois passé, Roch reprend son envol, plante deux nouveaux pitons pour assurer un passage de dalles suivi d' un surplomb très intéressant à franchir.

Une courte escalade dans une fissure moins redressée que la moyenne nous amène sur la grande vire qui coupe la partie supérieure de la paroi.

Cette vire qui, sur les photographies de la paroi, est enneigée, est d' hui absolument sèche. Elle est encombrée de terre sur laquelle les pierres glissent très facilement, en direction du grand ressaut de la paroi. Nous sommes alors à l' aplomb du sommet; seul un mur, rigoureusement vertical, nous en sépare.

Ce dernier mur ne devait pas, d' après nos plans, nous ménager de surprises, car nous le savions strié de plusieurs cheminées offrant de sérieuses possibilités.

Nous aurons cependant une amusante arrivée à la cime, car la cheminée choisie pour y accéder, toute verticale, fut surmontée grâce à un savant ramonage, suivi d' une sortie en tunnel au travers de l' arête sud. Le trou, ainsi ménagé à l' extrémité supérieure de la cheminée, nous fait passer de l' ombre au soleil, à quelque cinq mètres du sommet où, bientôt réunis, nous savourons la joie de la réussite.

Qu' en est-il de cette joie des réussites? Le tour d' horizon? Il n' en est pas question. Seul le versant ouest du Weisshorn retient un instant notre attention, et encore il n' apparaît pas d' ici à son avantage, son inclinaison semble amoindrie. Serait-ce la raideur de notre paroi qui déforme notre appréciation? La joie de la réussite, c' est bien plus la satisfaction d' avoir derrière soi la réalisation d' un projet, difficile entre tous, payée d' une suite d' efforts incessants, c' est la récompense d' avoir su deviner et surmonter les obstacles dressés sur notre chemin. Et, dans le cas particulier, le parcours suivi s' est déroulé avec une telle précision, selon les plans prévus, que Roch parle de son « d' œuvre ». Ce mot pourrait faire sourire, mais je le crois bien à sa place. Le d' œuvre d' un artiste, n' est pas la pleine réalisation, la mise en lumière d' une belle inspiration? Où est la différence avec notre réussite? Il s' agissait d' ouvrir, dans cette magnifique paroi, une voie d' ascension directe, un itinéraire digne de la paroi elle-même. La réussite est entière, le chemin parcouru aurait pu être tracé avant la course, tant notre chef de cordée fut précis et résolu. Notre ami Ruedi, moins farci que nous du projet, est très étonné d' une telle précision.

Tout ceci est notre joie, mais tout cela est court au sommet, car nous n' y restons que le temps de nous restaurer. Et cependant, nous sommes très en avance sur l' horaire prévu, aussi, Roch, toujours entreprenant, propose de profiter de nos cent mètres de corde et de nos nombreux pitons pour effectuer le premier parcours, à la descente, de l' arête de la Kanzel. Nous aurons ainsi, même pour le retour, l' attrait du nouveau.

Le soleil s' est dérobé entre temps derrière de lourdes nuées, et de légers flocons de neige se mettent à tomber, mais cela ne sent pas encore le grand mauvais temps et ne modifie pas notre décision.

Une descente d' une quinzaine de mètres, pour rejoindre la Kanzel, et un premier rappel de corde, suivi immédiatement d' un second, tous deux de vingt-cinq mètres, nous permettent d' escamoter le grand ressaut de la belle arête.

Un court trajet, sans l' aide de la corde fixe, et quatre nouveaux « rappels, un peu moins longs, nous abaissent jusqu' à la partie facile de l' arête. Il neige par intermittence, et le sommet du Rothorn n' apparaît plus que de temps à autre au travers des nuages qui l' assaillent du sud.

Nous suivons le fil de l' arête jusqu' au bout. Elle ne présente presque plus de dénivellation jusqu' à FOberaeschihorn. Nous y courons et, en remontant à ce dernier, nous reprenons, en sens inverse, la première partie du parcours du matin.

Le Glacier du Rothorn, en neige fondante, nous vaut quelques glissades désagréables. La traversée des éboulis, avant d' atteindre l' emplacement du campement, est funeste à Roch qui s' entaille profondément une main en glissant, mais Ruedi conjure la blessure par un pansement approprié.

Il est 18 h. 45, nous pourrions descendre jusqu' au Trift et même jusqu' à Zermatt, mais il reste pas mal de bois, et comme notre matériel de camping nous est très sympathique, nous décidons de passer encore cette nuit dans la nature. Nous garderons ainsi pour nous, quelque temps encore, le secret de notre réussite.

La pluie qui nous surprend avant la fin de notre frugal repas et qui persistera jusqu' au matin, ne sera pas un inconvénient sous le double toit de notre tente. Nous y dormons à peu près parfaitement.

Le lendemain, notre arrivée à l' auberge du Trift y jette un peu de perturbation car la clientèle, vu le mauvais temps, fait grasse matinée. Nous y déjeunons, puis filons rapidement sur Zermatt.

En conclusion de cet article, je dois dire que jamais, tant Roch que moi-même, n' avons effectué une ascension durant laquelle l' escalade se déroule sur un si long parcours au-dessus d' un pareil vide.

Certes, nous avons rencontré, durant notre carrière alpine, des passages plus difficiles peut-être, mais jamais nous n' avons éprouvé une telle sensation d' isolement au-dessus de l' abîme. Et là, dut la modestie de Roch en souffrir, je me dois de lui dire toute mon admiration pour son initiative d' abord et pour ses dons exceptionnels de grimpeur, car il faut avoir parcouru ces longues cordées d' escalade ardue, sans connaissance de l' issue, exposées d' une manière continue au-dessus du plus effroyable des abîmes, pour comprendre que ce jour-là nous avions devant nous un homme en pleine possession de ses moyens exceptionnels. Et son aveu au sommet le montre au summum de sa forme: « Je grimpais aujourd'hui comme s' il n' y avait qu' un mètre de vide au-dessous de moi. » Horaire:

Départ campement 2 h. 30 Aeschijoch4 h. 45 Base paroi5 h. 10 Sommet13 h.

Sommet départ13 h. 30 Campement, retour 18 h. 45

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