Le Täschhorn; une hivernale au mois d'août

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Avec T illustration ( 74Par E. Pidoux

— Tu dors?

— Non.

— Tu as vu ces nuages?

Oui, « il » les a vues, ces longues fusées jaillies à la crête des Mischabel, et qui se déploient en écharpes irisées. Il a senti l' ardeur insupportable du soleil à travers une atmosphère trop claire, et de tout cela il n' augure rien de bon. Mais qui peut savoir, dans un été aussi étrange?

En bâillant, nous ramassons nos vêtements, enfin secs après tant de jours de pluie et de neige. L' hôtel de la Langefluh est à deux pas. Une servante nous conduit dans la soupente où nous pourrons achever notre somme.

Mais il n' est plus question de dormir. L' incertitude nous tenaille. Serons-nous encore battus demain? Il y a plus d' un mois, nous montions à Saas-Fee, Pierre Vittoz et moi, sûrs d' y trouver des compensations aux déboires d' un début de saison abominable. La traversée des Mischabel, de l' Alphubel au Nadelhorn, était l' un de nos plus modestes projets... et maintenant, nous donnerions beaucoup pour réussir seulement le Täschhorn qui, en ce 24 août, n' a pas encore été gravi. Tous les trois jours, la montagne se replâtre de neige, les corniches enroulent un peu plus leurs copeaux blancs. En juillet, on ne parlait que du Täschhorn, dans les rues du village. Aujourd'hui, si on le regarde encore, on ne le nomme plus... Voilà pourquoi nous nous trouvons ici, impatients, et un peu inquiets à cause de ce trop beau temps.

Voilà aussi pourquoi on nous regarde de travers quand, le soir venu, le patron nous fait dire nos projets. Mais, en causant, les guides veulent bien se rassurer à notre sujet, et leurs souhaits ont l' accent de la sincérité. L' un d' eux nous donne pour l' itinéraire de départ un utile « tuyau ». La soirée se termine amicalement, et nous nous couchons rassérénés comme le ciel, où la lune se lève.

A 3 heures du matin, nous nous mettons en route par la nuit la plus lumineuse, la plus paisible qu' on puisse rêver. Notre humeur est en harmonie. Seule une grande journée peut débuter ainsi... Or, à moins de cent mètres, la désillusion nous attend. Le glacier, à peine gelé, crève comme une coquille d' œuf. Où que nous conduisions notre piste désordonnée, nous piétinons, nous piétinons avec rage, bientôt ruisselants de sueur et les nerfs en pelote. Le cube noir du refuge, avec ses carreaux rougeoyants, semble toujours posé à cent mètres.

L' enthousiasme s' effondre. Nous jouons perdant... à un contre dix, peut-être.

Die Alpen - 1949 - Les Alpes22 — Une chaleur pareille, c' est la tempête pour cet après-midi, gémit Vittoz.

— On peut se rabattre sur l' Alphubel, en montant du Mischabeljoch...

— Il faudrait d' abord y arriver!

Nous atteignons quand même le pied du couloir par où l'on évite, entre deux bancs de rocher, la première chute de séracs. A l' effort du défonçage s' ajoute celui de la montée. S' il fallait gravir toute la pente, nous n' irions pas plus loin; mais à faible hauteur se détache vers la droite l' itinéraire que le guide nous a indiqué. Avec un ouf! nous prenons pied sur la vire rocheuse repérée la veille.

Ce sont des dalles fuyantes semées de débris. La clarté lunaire les rend malcommodes, mais elles deviennent un rivage de salut, après l' ignoble traversée. Par elles, nous gagnons une côte redressée, entre couloir et séracs. La roche moutonnée est lisse, compacte. Nous en escaladons les dos mouillés de lune; nous nous glissons dans des gorges d' ombre, conduits par les seules antennes de nos mains. Cette varappe nocturne nous procure un étrange plaisir. Là-bas, là-dessous, le refuge s' éloigne enfin, clignant ses yeux rouges. Ah! si cela pouvait durer!

La dernière échine nous dépose au bord d' un plateau glaciaire, sous des pentes éclatantes dressées dans la nuit. Nous avons gagné sans peine près de trois cents mètres; mais nous sommes anxieux d' éprouver la neige, à cette altitude.

La déception est totale. Elle est pire, bien pire qu' en bas... et il faut compter deux heures d' ici au col des Mischabel, en temps ordinaire!

Vittoz étant beaucoup plus lourd que moi, mon travail préalable lui est presque inutile. Il prend donc la tête, sans enthousiasme. Si, par endroits, je peux marcher en surface, pour lui, la chose devient atroce. Il s' élève jusqu' à se tenir debout sur la croûte et brusquement plonge à mi-jambe. On croirait le voir cheminer, triste noctambule, sur la marquise d' une gare ou les couches d' un horticulteur. Tous les dix pas, il s' arrête pour reprendre haleine. Et tout à coup, nous éclatons de rire, recroquevillés sur l' ignoble pente. C' est grotesque de se débattre ainsi pour rien, ou poussés par on ne sait quelle rancune, devant ces sommets, ce ciel, cette lune dont rien n' émeut l' irritante sérénité...

Quand nous repartons, c' est à genoux, selon une méthode que j' ai autrefois éprouvée. Le poids du corps repose sur les tibias et sur les avant-bras. La pointe des pieds et le bec du piolet assurent l' ancrage. Rien de plus lent, de plus ridicule aussi, que notre déhanchement de canards. Qui nous surprendrait ne donnerait pas cher de notre course, ni de notre bon sens... Et nous rions encore, pour ne pas pleurer.

Nos efforts pitoyables nous ont conduits néanmoins au niveau du plateau supérieur, sous l' Alphubel. Les hauts sommets apparaissent, blancs comme des marbres sur l' ouest violet; et nous comprenons, à leurs dimensions accrues, que nous avons quand même progressé.

Mais, depuis quelques instants, nous avons cessé de rire ou de jurer, et presque de souffler. Nous allons, dans un silence recueilli... non pas parce que le matin s' éclaire, que la lumière va déborder les sommets noirs de l' orient, mais parce que ça tient... ça tient depuis cent, deux cents pas. Et le miracle se prolonge, jusqu' à l' aplomb du col. Nous marchons avec une véritable ivresse, tous les muscles ardents, après la rude mise en train des deux premières heures; et notre pas est si rapide que nous rattrapons tout le temps perdu. La neige s' illumine Le soleil a crevé l' écran d' une montagne. Sur une page toute rose, nous traçons, vertical, un pointillé vers le col. Il est 6 heures du matin.

Nous nous sommes accordé un repos de près d' une heure dans le soleil tiédissant. Le temps est radieux, nous avons devant nous une longue journée. N' est pas assez pour nous donner confiance? Hélas! toute l' ascension sera dominée, pour moi, par l' anxiété que me donne la vue de la dernière pente, sous le sommet Mon imagination a déjà franchi le premier bastion de l' arête, laissé derrière elle le long parcours corniche où les guides, pourtant, nous ont promis les plus gros obstacles. Elle s' accroche à cette dernière pente, lourde tête rocheuse, à l' ordinaire, mais aujourd'hui montée en pièce de confiserie, givrée, glacée comme un sommet himalayen. Le sort de notre course se jouera là-haut.

Je m' efforce en vain de jouir de notre promenade dans le rocher brisé où débute l' ascension. Et pourtant, l' alerte grimpée se double d' une conversation attachante que nous poursuivons en vieux camarades. Aujourd'hui, ces minutes se répètent dans ma mémoire avec une acuité extrême. Mais à l' arrière je sens encore ce vague malaise qui, durant trois heures, ne cessa de m' accompagner.

Trop tôt, nous retrouvons la neige... Mais non! elle est de qualité parfaite, soit que nous y marchions en équilibre, soit que, d' un seul coup de pied, nous y creusions des degrés. Une crête redressée nous conduit ainsi à la rencontre du contrefort qui, montant de la gauche, divise en deux bassins le glacier de Weingarten. De ce point de jonction, nous nous promettons une vue plongeante sur le site fameux que domine la paroi sud du Täschhorn. Ce que nous apercevons est plus étrange, plus sauvage encore que nous ne l' attendions. L' impression est celle d' une gorge étranglée entre l' arête du Diable et celle que nous suivons; ou mieux encore du vaisseau étroit d' une cathédrale, vu des hauteurs de la voûte effondrée. Au fond, le glacier de Weingarten semble les débris disloqués de cette voûte. Penchés sur le gouffre, nous ne saurions dire si c' est beau ou laid, comme devant des ruines trop récentes...

Nous allons maintenant longer le couronnement de la muraille, où nous attendent les fameuses corniches... Combien cela dure-t-il? Impossible de le dire, comme aussi d' ordonner des souvenirs aussi tumultueux. La neige pend aux rochers de l' arête comme un drap à des pinces de pierre. D' un point d' attache à l' autre, il faut descendre et remonter le long des festons, assez bas dans le flanc de Weingarten pour éviter les frêles corniches. Inutile de compter les dentelures: il y en a trop. Par bonheur, la neige est toujours parfaite, l' assurage convenable.Vittoz demeure sur la crête, ou même sur le versant de Saas. Il surveille mon cheminement en marge des corniches, et souvent répète: « Plus bas! plus bas! »... Mais, plus bas, cela veut dire dans la plus forte pente, où l'on ne tient que par le bout du pied enfoncé dans la neige et l' ancrage du piolet planté jusqu' au fer. Tant que le névé est profond et dur, le danger est nul. Les nerfs n' en sont pas moins à l' épreuve, tant l'on sent proche la rupture de l' équilibre. Revenu au rocher, on y prend pied comme sur un solide radeau parmi les vagues blanches... On se retourne, on essaye de dénombrer celles qu' on a vaincues, attachées l' une à l' autre par une chaîne vertigineuse de pas. Il y en a trop; on s' y perd, et la pensée d' une retraite par cette voie est décourageante. On dénombre alors les crêtes qui restent; mais, dans le sens de la montée, un obstacle cache le suivant... Et l'on repart, après un regard, qu' on se reproche, vers la tête givrée, là-haut, avec ses couloirs fleuris de glaçons.

Mais voici un tronçon plus effilé de l' arête. „ Les corniches obligent encore à descendre dans le flanc, où le piolet, cette fois, touche la pierre, dans la profondeur. Serons-nous arrêtés? Nous le croyons bel et bien, devant une lourde corniche à demi chavirée où court déjà une lézarde. Le flanc gauche n' offre qu' une suite de dalles enneigées. Descendu jusqu' à une fissure horizontale, je la dégage du piolet. Quelques pas de traversée, et c' est l' impasse. Le rocher lisse est revêtu d' un crépi inconsistant. Perplexité. Le versant de Saas ne vaut pas mieux: la pente ramollie est favorable aux avalanches et d' ailleurs menacée par les fragiles volutes. Reste donc la corniche elle-même, ou plutôt la lézarde.

Avec le manche du piolet, à grands coups, je sonde et bats la neige. La fissure l' avale goulûment, s' élargit en véritable crevasse. La voie est ouverte. Engagés jusqu' aux épaules, nous frayons le passage dans ces sept ou huit mètres de tranchée. A gauche et à droite, deux parapets de neige. Sous nos pieds, des rochers rassurants affleurant çà et là. Mais Dieu sait sur quels fragiles soutiens nous avançons! Sans doute sommes-nous debout sur le fil de l' arête, entre une plaque de neige et la meringue énorme dont la chute nous laisserait suspendus au-dessus de Saas!

Cet étrange chemin nous conduit aux derniers pointements rocheux, et par eux à la troisième section de l' arête: les Dos d' âne.

Laborieusement, nous remontons ces longues croupes, inutile rémission entre deux supplices. Comme nous nous passerions de cette grimpée, qui retarde seulement l' heure de la dernière épreuve! Voici pourtant la bosse ultime, et, au delà, l' édifice du sommet. Inutile de s' arrêter ici pour faire des plans d' attaque. Tout a l' air également mauvais: un couloir verglacé plongeant à gauche sur Weingarten, les côtes de ses rives, comme aussi l' échappatoire, par la droite, vers une nervure de la face de Fee. Allons voir de tout près.

Quelques pas de descente, puis l' arête reprend—trente ou quarante mètres de corniche — jusqu' au pied du bastion. Avant de m' engager dans le flanc, je bats du piolet la neige pour éprouver sa consistance. Alors, avec un déchirement soyeux, la corniche tout d' un coup se détache, bascule, roule en puissante avalanche sur le versant de Saas. Toute l' arête est ainsi dégarnie: comble d' efficacité pour un coup de piolet! D' abord impressionnés, nous profitons du chemin ouvert pour gagner le pied de la paroi.

... Nos craintes se confirment. Tout semble mauvais. Le mieux sera le plus simple: l' attaque en ligne directe. J' ouvre donc la trace dans la neige déjà molle et profonde. Le soleil la frappe de plein fouet: avant longtemps, la surface pourrait se mettre en mouvement; mais on sent dans la profondeur une couche bien adhérente. Sans elle, nous n' irions pas loin. La pente, en effet, se redresse. A pleins bras, à pleines jambes il faut lutter comme un nageur dans la pâte visqueuse. Impossible d' assurer mon compagnon dont je ramasse la corde sans pouvoir me retourner. Trois ou quatre longueurs, et nous touchons, non sans crainte, aux premiers rochers. Ils affleurent çà et là, disposés en plaques horizontales, qui se chevauchent et souvent surplombent. Partout, à droite et à gauche, des pendentifs de glace, des couloirs bleutés où la neige a glissé, des rochers casqués de blanc.

... La première paroi se révèle solide. Jamais encore je n' ai vu rocher pareil, si délité d' aspect et si bien soudé. S' il n' en était pas ainsi, nous ne pourrions surmonter ces bancs verticaux. Ils ont encore l' avantage de nous abriter contre la chute éventuelle des glaçons et des pierres. La grimpée se poursuit, à la faveur de ces auvents, tantôt en les tournant, tantôt en nous servant d' eux comme d' escaliers. Mais quelle tension encore! Pas un endroit de repos, pas un point d' amarrage.

A mi-hauteur, enfin, un bec d' enclume fait saillie. Pour la première fois j' assure Vittoz, et quand il me rejoint sur le bloc, nous nous accordons quelques minutes de repos, deuxième halte depuis notre départ. Mais s' agit vraiment d' un repos, quand on ne peut détourner l' attention de ce qui vous attend, ou de l' échelle de pas suspendue à ses pieds?

... La suite ne fut ni pire ni meilleure; mais quand je touchai les débris de poteaux qui marquaient les derniers rochers, je n' en demandais pas davantage. Avec une sorte de rage, attaquant un ultime mur de neige, d' un violent rétablissement je m' élançai à califourchon sur le sommet.

... Nous n' y restâmes pas trente secondes, notre premier regard ayant été pour le chemin de descente.Vittoz, sur la foi d' un récit, me l' avait promis facile, agréable, certainement pisté. Nous ne vîmes qu' une paroi de neige d' une extrême raideur et deux arêtes, à droite et à gauche, plus vilainement cornichées que tout ce que nous avions vu ce jour-là. Pas une trace, aussi loin que portât le regard.

J' avoue que la surprise fut douloureuse. Nous avions notre compte de ce genre de beautés. Mais à quoi bon épiloguer? Seule l' action immédiate pouvait refouler notre dépit.

Nous voilà donc engagés sur l' arête du Diable, qu' il faut suivre jusqu' à la selle précédant son premier ressaut. De là, par la paroi nord, il nous sera possible de gagner les séracs du glacier de Kien, pendus en grappe au flanc de la montagne.

L' arête est ici constituée par des dalles en porte à faux vers le sud. La neige recouvre les minces doigts de pierre; elle les prolonge au-dessus de l' abîme, étend de l' un à l' autre des membranes de palmipèdes. J' essaye de descendre assez bas pour tourner l' obstacle, mais la couverture de neige est trop légère. Nous envisageons alors de descendre la paroi nord directement; mais, incapables d' évaluer sa hauteur comme de discerner sa rimaye, nous craignons de nous engager dans une entreprise épuisante. Force est donc de revenir aux dentelles et de les dégager patiemment au piolet. La neige est heureusement maniable, et je travaille du manche autant que du fer, abattant les collerettes, crevant les membranes, massacrant pied à pied, mètre à mètre, cette hivernale floraison. A mesure que le rocher se découvre, il faut gravir les plaques et les descendre, enjamber les couloirs, sculpter les prises. Je travaille avec fureur. Lentement, lentement, nous descendons ainsi à la rencontre de la selle.

Réunis sur son replat, nous nous retrouvons pour la première fois depuis deux heures en toute sécurité. Vittoz se met en position d' assurer ma descente dans la paroi, filant nos cinquante mètres de corde. La neige, de nouveau dure, ne pourrait être meilleure. A reculons, je descends comme à l' échelle, crevant à grands coups de pied — un seul par degré — la pente unie. Bien tenu, je puis me permettre une allure très rapide qui me soulage délicieusement. Vittoz me rejoint avec assurance. Quelle gratitude on éprouve, dans un endroit pareil, à l' égard d' un compagnon vraiment solide! Cinq fois nous descendons de toute la longueur de la corde avant d' atteindre la banquette au-dessus des séracs. Et là, tout à coup, nous avons le sentiment que la partie est gagnée. Ce qui reste ne peut être que long et fastidieux.

Avant de poursuivre, nous contemplons un instant l' arête qui court du Täschhorn au Dom. Nous avions caressé hier l' espoir de continuer par là notre traversée. N' est pas, comme chacun sait, une facile arête de rochers brisés?... Ce que nous voyons nous fait comprendre l' air sceptique des guides. Ce tronçon restera vierge cette année.

Une neige profonde et pulvérulente nous attend dans les séracs, mais la pente est si rapide qu' il suffit de se laisser aller en traînant les pieds. Le dédale des séracs ne laisse apparaître aucun point faible. A tout hasard, je suis la trace d' un chamois. Elle nous conduit au bord d' une paroi de glace en surplomb sur une crevasse. L' autre lèvre bâille quarante mètres plus bas. L' animal s' est précipité dans le gouffre?... Contremarche; laborieuse montée dans la traînée de nos pas. Mais le second passage que nous tentons est le bon. Vittoz prend la tête, laboure à jambes-que-veux-tu — toujours ses jambes nues! Le site est d' une splendide sauvagerie, mais nous n' avons pas l' esprit assez libre pour nous arrêter à ces trop belles choses. Notre souvenir en gardera ce qu' il pourra... et l' impression poignante s' ins, malgré nous, ineffaçablement.

Enfin voici sous nos pieds le bassin du glacier de Kien. Avant de traverser ses flots de lourde neige, nous faisons halte à l' ombre d' un sérac et mangeons un morceau. Il n' est guère que 3 heures: en somme, nous avons bien marché.

Il était dit que nous n' en finirions pas à trop bon compte. La traversée du glacier fut l' habituelle corvée; mais une surprise nous attendait sur l' autre rive. Pour passer du glacier de Kien à celui de Festi, on franchit une paroi et un col, pendant exact du Festijoch, sur le chemin du Dom. La muraille est cependant plus haute, plus délitée, la route difficile à reconnaître. Nous trouvâmes le moyen, égarés par les débris d' une casquette au pied du rocher, de mal nous engager et de nous offrir une varappe fastidieuse et délicate. Perte de temps minime; mais il y a des plaisirs plus intelligents. Nous croyions en avoir fini, une fois au col. Erreur encore! Une pente de neige, courte mais rapide, plongeait, sur l' autre versant, dans une rimaye. Allait-elle nous contraindre à un long détour? Descendu en exploration le long d' un pilier rocheux, à l' aplomb du col, je mets, avec une joyeuse surprise, la main sur un piton à boucle. Nos cinquante mètres de corde sont vite parés. Les deux brins vont mourir sur le névé, de l' autre côté de la crevasse. Quelques instants plus tard, nous étions réunis au pied du dernier obstacle.

Il n' y eut plus alors qu' une longue, longue pataugée à travers le glacier de Festi, puis sur sa rive boueuse ou glacée. Mais tout a une fin. A 16 heures, le gardien nous accueillait, au seuil de sa cabane, premiers touristes descendus du Täschhorn depuis un mois. Nous fûmes reçus comme si c' était nous, tout particulièrement, qu' il attendait depuis le début de la saison. Et ce fut délicieux, n' est pas, mon cher Pierre? de passer tout d' un coup d' un excès à l' autre, dès rigueurs du Täschhorn inhospitalier à tant d' amicale et touchante prévenance.

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