Le Vieux

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Par C. Egmond d' Arcis.

Nous avions coutume, autrefois, de passer le nouvel an dans quelque recoin perdu des Alpes afin de nous soustraire aux festivités bruyantes de Genève où la foule des badauds, se donnant l' illusion de s' amuser, parcourait de long en large le banal champ de foire étalé sur les places, dans les rues et sur les quais. A cette atmosphère de gaîté factice et criarde, aux sons enroués et désespérément faux des orgues de Barbarie, aux relents d' acétylène, d' oranges, de pains d' épices et de vin chaud, aux appels éraillés des bateleurs, aux flonflons des carrousels, nous préférions l' air libre et pur de la montagne, sa quiétude et sa majesté hivernale.

Cette année-là nous avions résolu de nous rendre dans le Lœtschental où le brave Jacob, notre guide de la saison dernière, nous avait offert l' hospitalité dans son chalet solitaire de la Hockenalp.

Au delà de Ferden, où nous avait amenés une marche agréable sur le sentier muletier enfoncé entre deux hauts talus de neige, le Lœtschental supérieur s' ouvrit devant nous, resplendissant de lumière, allongeant ses molles ondulations jusqu' au Langgletscher que l'on voyait, au fond, monter dans l' azur d' un ciel sans nuages, entre les contreforts argentés du Breithorn et du Schienhorn.

La neige épaisse couvrait toute la vallée sous la fine poussière de ses paillettes irisées, enfouissait les chalets dont une fumée bleue ou quelque lambeau de façade brune révélait seule la place; elle arrondissait les aspérités du sol, accrochait aux sapins des festons et des guirlandes d' argent, recouvrait les eaux rares de la Lonza qui apparaissait, par endroits, là où la glace avait cédé, et dessinait sur l' ouate de l' immense tapis blanc quelques sillons noirs et brillants.

Le soleil à son déclin jetait là-dessus ses derniers feux, semant du rose sur les fleurs de neige, allumant des flammes sanglantes au sommet des hautes cimes, remplissant d' ombres violacées les ravins et les creux, faisant voltiger dans l' air froid des parcelles d' or, si bien que l'on croyait marcher dans une poussière rosée, impalpable, mouvante, irréelle.

L' angélus sonnait comme nous arrivions à Kippel. Jacob nous attendait. Il ôta sa pipe de sa bouche, tira son chapeau de feutre brun à larges bords, sourit dans sa barbe rousse et touffue qui lui cachait presque les yeux, serra nos mains dans sa main rude et noueuse et dit: « Les provisions sont prêtes, nous partirons quand vous voudrez; ce soir, il y a la lune. » Après une courte halte nous chargeâmes nos sacs et, derrière Jacob, nous attaquâmes les pentes rapides qui dominent Kippel au nord. Du sentier nul vestige; nous brassions jusqu' aux genoux la neige poudreuse qui cédait sous nos pas. Malgré l' obscurité croissante on y voyait suffisamment, car la neige semblait avoir conservé en ses plis un peu de la clarté du jour.

Au-dessus de la forêt de mélèzes dénudés, nous nous reposâmes un moment devant la rustique chapelle de la Hockenalp dont on n' apercevait que le frêle clocheton avec sa cloche muette et sa croix courbée par quelque coup de vent.

Bientôt le ciel s' éclaircit et la lune se mit à monter, toute ronde, derrière les dents de scie des Lonzahörner. Nous poursuivîmes notre ascension, éclairés par la lumière mate et crue de l' astre défunt.

Entièrement ensevelis, les chalets de l' alpage ne se devinaient qu' aux bosses rapprochées qu' ils formaient auprès d' une croix de bois dont le sommet seul émergeait.

Puis ce fut la montagne nue, sans un arbre, vaste, accidentée, montant par bonds audacieux jusqu' au firmament semée d' étoiles; ce fut la solitude immense, le silence impressionnant de l' alpe engourdie, drapée dans son linceul de glace.

« Voici le chalet », dit Jacob en désignant un monticule blanc au bord d' un plateau. Il était 9 heures. Franchissant le mur de neige amoncelé devant la maison, nous arrivâmes à la porte. Jacob tira de son sac une clé presque aussi grosse que son piolet; la serrure grinça, il poussa le lourd vantail et nous entrâmes. La lampe fut allumée, le poêle en pierre ollaire, où le feu était tout préparé, se mit à ronfler et Jacob s' occupa de cuire la soupe.

C' était une grande chambre carrée, confortable, avec, sur les parois et au plafond, un boisage de mélèze rosé. Trois petites fenêtres à carreaux minuscules ouvraient au midi; deux immenses lits faisant corps avec la maison occupaient tout un côté de la pièce; en face une table et quelques escabeaux et, aux murs, des images pieuses vivement coloriées, avec des cadres en bois sculpté, et quelques ustensiles de ménage façonnés au couteau.

Après avoir mangé un morceau, comme nous fumions tranquillement autour du poêle bien chaud, je demandai à Jacob des nouvelles de sa famille.

— Et votre père, le bon vieux Josef?

— Il est là-haut, dit Jacob en montrant le plafond avec sa pipe. Comment — pensions-nous — le vieux Josef logerait dans la soupente, tout seul en ce lieu retiré?

— Il dort? demandai-je.

— Oui, il dort.

— Nous allons peut-être le déranger...

— Non, il ne se réveillera pas.

— Il est vrai qu' on a le sommeil dur à son âge... Mais au fait quel âge a-t-il donc, votre père?

— Il avait... voyons... il avait quatre-vingt-deux ans.

— Comment: il avait? Que voulez-vous dire?

— Il est mort, monsieur, voici déjà dix semaines.

Après avoir dit à Jacob combien nous déplorions la perte de son père vénéré, le vieux guide qui avait tant de fois escaladé la pyramide aérienne du Bietschhorn, j' ajoutai: « Alors, quand vous disiez: il est là-haut, cela signifiait: il est au ciel?

— Non, il est bien là-haut.

Intrigués, nous le regardâmes.

— Mais oui, il est sur le toit.

— Comment! Sur le toit?

Alors Jacob nous conta comment le vieux, « der Alte », comme on le nommait dans la vallée — était tombé malade à l' arrière et si malade qu' on n' avait pu le ramener au village. Il avait fallu rester à la Hockenalp, bloqués, jusqu' au début de décembre et, lorsque le vieux Josef se fut éteint sans souffrances, la neige était si profonde qu' on n' avait pu songer à descendre son corps pour l' ensevelir dans le petit cimetière de Kippel. Alors, comme cela se fait parfois dans les montagnes, on avait roulé le père dans son drap pour le déposer pieusement sur le toit, dans la neige qui lui servait maintenant de suaire. Il resterait là jusqu' au printemps et, une fois les sentiers redevenus praticables, on l' amènerait à Kippel pour l' enterrer auprès de ses parents.

Longtemps encore nous parlâmes du brave Josef, puis nous fûmes nous coucher.

Nous ne pouvions fermer l' œil. Le voisinage de ce cadavre gelé, enfoui dans la neige juste au-dessus de nos têtes, nous était assez pénible et nos esprits, vivement impressionnés par l' étrangeté de la situation, se laissèrent gagner par des pensées funèbres.

La lumière sépulcrale de la lune, tamisée encore par les fines dentelles de glace appliquées sur les carreaux, donnait aux objets des formes bizarres que nos imaginations revêtaient d' apparences fantastiques. Chaque pétillement du feu dans le poêle, chaque craquement des boiseries nous faisait sursauter et tendait nos nerfs à l' excès.

La fatigue aidant, nous avions fini par nous assoupir quand la galopade de quelque rat dans le grenier réveilla l' un de nous. A demi endormi encore, il lui parut voir, là, derrière le poêle, une forme blanche, immobile, enveloppée d' un manteau blanc qui ondoyait légèrement. D' une voix que l' émotion faisait trembler, il nous appela: « Le vieux Josef!... Le spectre!... Là! » Jacob se dressa en sursaut et s' écria: « Qu' est que c' est que cela?»Là! Regardez: « der Alte », 1e vieux Josef... dit mon ami.

— Vous êtes fou! dit Jacob et, se levant, il alluma la lanterne. Auprès du poêle séchait une chemise que l' air chaud faisait flotter. C' était le spectre qui nous avait procuré un réveil aussi brutal.

Quand on est ainsi brusquement tiré de son sommeil, que l'on a les nerfs vibrants et l' esprit occupé d' une impression obsédante, on n' a pas de peine à voir des fantômes là où il n' y a rien que de très naturel.

Préférant veiller plutôt que de chercher en vain le repos, nous fîmes cercle autour du feu et l' aube dorée nous trouva fumant des pipes et racontant des histoires de chasse et d' ascensions, à seule fin de distraire le cours macabre de nos pensées.

C' en fut assez. Le jour même nous redescendions à Kippel après avoir regardé, sur le toit, le corps rigide du vieux guide que son fils avait désenneigé pour nous le montrer.

C' est à Kippel, dans le grand chalet de Jacob, que nous passâmes, au milieu de ces braves montagnards et fort simplement, la Saint-Sylvestre et le premier janvier, et je vous laisse à croire que nous y dormîmes autrement mieux que là-haut, à l' ombre du mort.

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