Les Alpes et le roman préhistorique

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On a souvent parlé des Alpes dans la littérature. Mais les auteurs qui s' en sont occupés se sont placés soit au point de vue de l' actualité, soit à celui d' un passé récent. Il appartient à J.H. Rosny, le puissant évocateur de la préhistoire, d' avoir donné les Alpes pour cadre à un roman qu' il situe à six mille ans avant notre époque: « Eyrimah ». A cette époque, deux races s' affrontaient dans notre pays: les dolicho-blonds, plus anciens, réfugiés sur les pâturages élevés, et les brachi-bruns, plus industrieux, établis sur les lacs. Rosny les oppose dans le tableau suivant:

« Le visage d' Irkwar, à l' épiderme frais, rougi d' un beau sang pur, éclairé d' yeux francs, que la colère faisait resplendir tout en les rendant confus, était couvert d' un poil abondant, clair et doux. Le visage du lacustre, très court, aux mâchoires contractées et proéminentes, aux farouches yeux jaunes abrités de grosses paupières, au menton fuyant et pourtant épais, au poil sombre, marquait l' opiniâtreté et l' âpre courage des grands rôdeurs carnassiers. » Or, traqués par les lacustres venus pour venger le pillage de leurs cul-lures, voici les dolicho-blonds, battus, acculés à l' Alpe et obligés, pour échapper à la mort, de franchir une série de cols élevés. Emotion de ces primitifs de quitter les forêts et les pâturages de mi-montagne qui formaient jusqu' ici leurs lieux de séjours. Ils atteignent la limite supérieure des bois.

« Pourtant sur l' ourlet denté des roches, tout en haut, le soleil traçait une joaillerie de lumière; la vie patiente, industrieuse, rusée, profitait de menus refuges, s' accrochait avec une humble et ingénieuse énergie: sapin blanc debout sur le vide, gentiane abritée dans une plaque d' herbes courtes, myrtilles perdues dans une anfractuosité, infatigables ronces, touffes rougeâtres, feuilles vernies du rhododendron, pauvre myosotis rabougri, adorable saxifrage. » — Puis voici « le val âpre, semé de blocs erratiques. Parmi la lenteur farouche de la pierre, les sapins respirent la lumière, leurs pagodes de branches terminées du glaive de la cime. Fils des terres dures, ils en sont la dure harmonie. La brise y parle une langue de pierre, presque la même que sur les rocs. Le tronc rigide, les feuilles rigides sèment une âpre et consolante odeur, le baume fort des résines ». Les chamois, les marmottes paraissent et disparaissent. Les primitifs, épouvantés par les incantations du prêtre, sont saisis par un bruit insolite: « Mais il n' apparut qu' une troupe élégante de chamois, mêlée de faons agiles. On les vit s' élever sur d' inacces escarpements, se perdre parmi les abîmes, s' envoler, pour ainsi dire, de socle en socle, galoper au long d' arêtes aiguës.

« Chaque petit faon léger, fils des tempêtes conçu dans les rafales de l' hiver, escortait sa svelte mère, et, loin déjà, on vit une matrone arrêtée avec deux faons jumeaux, sur une petite saillie décorée d' une gentiane. Elle retournait sa jolie tête cornue vers la troupe des hommes. » Ailleurs, « une marmotte-vigie, assise sur son derrière comme un ours minuscule, s' était interrompue de ronger une racine qu' elle tenait à deux pattes. D' un sifflement, elle avait averti ses compagnes disséminées autour de l' habitation commune. Toutes étaient rentrées au gîte, se tenaient silencieuses dans la petite demeure, guettant de tous leurs sens le péril. » Un grondement, un bruit sourd et continu retentit. « Les géants travaillent! » dit le devin. Mais ce n' est que le glacier proche, mordu par le soleil, qui faisait son œuvre.

« C' est vrai que le glacier travaillait. Il collaborait au grand œuvre des météores. Destructeur de la montagne, briseur de pierres, formateur de sources et de torrents, il transportait, il fouillait, il creusait, il limait, il participait à faire de la terre féconde pour les vallées. Sa glace clivait ou émiettait, ses gouttes d' eau entraînaient les débris. C' est son avant-garde qui avait jadis porté les blocs erratiques du val dont maintenant il demeurait séparé.

« La surface fondait, sauf aux trous d' ombre, des moraines avançaient, les plus larges pierres semblables à des îles verdoyantes et fleuries, à des oasis plantées de rustiques herbes et de plantes, les autres comme de lourds et sombres récifs.

« Des trous, des puits s' étaient creusés au soleil. L' eau la plus dense continuellement descendait au fond, remplacée à la surface par une eau plus froide et plus légère. Quelques-uns des puits perçaient jusqu' au fond, roulaient par des conduites sous-glaciaires. Et c' est le tumulte de ces ondes qui bruissait, gémissait, chantait.

« A droite, où l' eau coulait torrentielle, s' ouvrait une grande caverne glaciaire. Sous des ponts de névé, entre des piliers resplendissants, dans une lueur bleue, l' eau roulait des débris diaphanes, frôlait des lames irrisées. De-ci, delà, un rayon de soleil allumait un brasier de gemmes, ardait une aiguille, projetait une écharpe dans la pénombre comme un faisceau de lances incandescentes.

« C' était le temple de la lumière solidifiée, le temple des saphirs, des colonnettes de lapis, des chapiteaux de cristal, où la réfraction, de-ci, delà, jetait des rubis, des améthystes, des aigues-marines, des émeraudes, des topazes, des escarboucles.

« Des sources minuscules émergeaient partout comme des bestioles chan-teuses, mille fontanelles tortueuses qui s' éveillent au soleil, s' engourdissent â la nuit, gentilles dévoreuses de rocs, fécondeuses de petits vallons. » Que l'on se représente ces primitifs superstitieux, perdus dans le désert grandiose de la haute montagne! L' un d' eux, blessé, est mourant. Il a peur de mourir loin des paysages familiers. Mais voici qu' après un col élevé, on aperçoit au loin le pays vert. Un précipice s' ouvre béant.

« Gateln voulut qu' on l' en approchât. Par son œil pâle entra, jusqu' à son âme endolorie, sa patrie la montagne, toute la contrée déclive et remontante, trouée, forée, aiguisée, stérile et féconde, pâle et verte, terne et argentine. Toute la montagne, monde taciturne où semble planer l' éternité et que dévore la minute, squelette rongé dont les dentelures et les détroits témoignent la destruction. » Le guerrier meurt. Les autres poursuivent leur route. Une avalanche poudreuse les recouvre. Rude alerte. Et voici, entre les rocs abrupts, la lente descente, le long des séracs d' un nouveau glacier.

« Sur une pente raide, la glace formait un chaos fantasmagorique de pyramides tronquées, d' aiguilles tordues, de blocs pulvérulents, sur lesquels, par intervalles, roulaient des masses de glace avec un fracassement immense où la splendeur, la beauté prodigieuse de milliards de facettes et d' arêtes s' entremêlaient à l' horreur du cataclysme, le tonnerre des crevasses en formation et des masses croulantes. » Et puis voici la tempête qui s' en mêle...

Arrêtons ici les citations. Il y en aurait trop d' autres encore à donner. Celles-ci auront suffi à montrer quel cadre prestigieux, unique, formidable offrent les Alpes à un roman qui évoque la vie des primitifs, vie brutale, puissante, grandiose comme elles; surtout lorsque c' est le style hardi et imagé, plein de violences et de lumières d' un J.H. Rosny qui s' emploie à les évoquer, Ad. Ferrière, Dr. soc.

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