Les botanistes et les Alpes

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Par G.R. de Beer

Un de mes souvenirs les plus précieux de la campagne d' Europe est un petit livre trouvé chez un bouquiniste de Bruxelles, Le Guide des Voyageurs en Suisse, précédé d' un Discours sur l' état politique du Pays. A Paris, chez Buisson, Libraire, rue Haute-Feuille, près celle des Cordeliers, n° 20, 1790. Cet ouvrage anonyme, de Ix et 391 pages, in 12°, « De l' Imprimerie de la Veuve Delaguette, rue de la Vieille-Draperie », est celui dont parle Coolidge dans son étude sur les guides de la Suisse mais qu' il n' avait pas réussi à trouver. Dans sa magistrale bibliographie géographique et topographique de la Suisse A. Wäber attribue cet ouvrage à Louis Reynier, mais sous toutes réserves et avec point d' interrogation.

LES BOTANISTES ET LES ALPES Louis Reynier ( 1762-1824 ) fut un Vaudois célèbre. Né à Lausanne, il se distingua rapidement par ses connaissances en botanique et fut un des fondateurs de la Société Vaudoise des Sciences naturelles. En 1788 il rédigea et fit publier à Lausanne le premier ( et unique ) volume des Mémoires pour servir à l' histoire physique et naturelle de la Suisse dans lequel il inséra un article de sa plume intitulé Relation d' un voyage botanique. Quoique ce voyage, fait avec le célèbre « botaniste de la montagne » Abraham Thomas, ne fût qu' une petite excursion de Lausanne à Bex et par le Pas de Cheville à Sion, Sierre et Louèche-les-Bains, j' ai pensé qu' il serait intéressant de comparer les descriptions topographiques que donne Reynier dans cet article avec les paragraphes correspondants du Guide des Voyageurs pour voir si l' identité de l' auteur en serait confirmée.

Nulle part je n' ai trouvé des phrases identiques, mais, par contre, toute une série d' indications, de paraphrases et d' analogies orthographiques qui ne me laissent pas de doute sur l' exactitude de l' attribution de Wäber. Le lecteur pourra en juger par les extraits parallèles suivants.

Relation d' un voyage botanique Nous nous rendîmes sur le mont En-zeindaz...

Après avoir passé Varona, les personnes qui veulent aller aux bains de Loiche, quittent le grand chemin; et commencent une montée d' autant plus fatiguante, qu' elle est rapide, sans ombre, et exposée à toute l' action du soleil.

En général, le sommet de la Gemmi est sec et aride, le terreau a peu de profondeur, et cette position ne produit ordinairement qu' un petit nombre d' espèces de plantes.

Guide des Voyageurs en Suisse On parvient au mont Enzeindaz...

Route des bains de Loiche... Il faut continuer la grande route, l' espace d' un quart de lieue jusqu' au village de Varona. On monte d' abord par un chemin très chaud et sans ombre, chemin des plus fatiguant.

Le plateau de la Gemmi est excessivement stérile...

Letschberg... On jouit d' une vue délicieuse sur tous les glaciers du haut Vallais, sur ceux de Praborgne, ceux de Tzer-motanna, le Combentz, les glaciers du Faucigny, et sur le devant du tableau de tout l' ensemble de la vallée, depuis Brieg jusqu' à Martigny.

Le « Letscherberg » est le Torrenthorn. Ces ressemblances me paraissent reposer non sur une habileté de copiste, mais sur une même façon de voir. Enfin, nous savons que J. S. Wyttenbach écrivait le 16 septembre 1791 au baron de Gersdorf: « Ich werde diesem Päckgen auch Reyniers Guide des Voyageurs en Suisse beifügen. » Le Guide des Voyageurs en Suisse est donc l' ouvrage du botaniste Louis Reynier. Qu' un botaniste soit l' auteur d' un tel ouvrage n' a rien d' étonnant. L' étude de la botanique au dix-huitième siècle comportait la récolte de plantes inconnues, cette récolte entraînait les déplacements, et ces derniers exigeaient et fournissaient des connaissances locales. Un botaniste était par conséquent bien placé par son travail pour rédiger un guide. Il n' y a donc rien de surprenant à ce que Reynier n' ait pas été seul à LES BOTANISTES ET LES ALPES procéder de la sorte: il y avait au moins deux autres qui firent de même. Mais ce qui est curieux, c' est que tous se sont couverts du manteau de l' anonymat.

Le premier guide de la Suisse en langue anglaise est le Sketch of a tour through Swisserland, paru à Londres en 1787 sans nom d' auteur, mais portant les initiales « T. M. » après la préface. Son auteur est Thomas Martyn ( 1735-1825 ), professeur de botanique à Cambridge, qui voyagea sur le continent en 1778/1780 et publia aussi un guide de l' Italie, anonyme également. C' est de son guide de la Suisse que se servit Madame Roland.

Enfin, la deuxième édition française du Manuel du voyageur en Suisse. Par Mr. J. G. Ebel. Traduit de l' Allemand, Zurich 1810, cache un autre botaniste vaudois, Jean-François-Théophile Gaudin, de Nyon, qui en fut le traducteur. L' anonymat se laisse percer par une remarque au paragraphe 17 de la page 251 du premier volume: « Etrennes de Flore pour l' an 1804. Lausanne, en très petit format de poche, avec étui. Par le traducteur de la seconde édition du présent ouvrage. » Puis, à la page 252: « Le troisième volume de l' Alpina renferme un mémoire du même auteur sur les Graminées des Alpes de la Suisse.* En effet, à l' endroit cité, on trouve « Agrostographia alpina, oder Beschreibung schweizerische Gräser, welche meistens auf den Alpen und auf der Gebirgskette des Jura wachsen. Von J. Gaudin. » On dirait que c' est par pudeur professionnelle que ces hommes de science ont tenu à se cacher, comme si, botanistes, ils avaient honte de se montrer auteurs de guides de touristes. Je me sens appuyé dans cette manière de voir par le fait que du moment que la science figure dans le titre de l' ouvrage, l' auteur se nomme. C' est notamment le cas du même Gaudin, auteur de la Flora Helvetica, Zurich 1828-1833, dont le septième volume sous le nom imposant de « Topographia » est effectivement un guide. De même, J. L. Murith n' hésita pas à avouer Le Guide du Botaniste qui voyage dans le Valais, Lausanne 1810.

Le mérite qui revient aux botanistes d' avoir « découvert » les vallées reculées de la Suisse est reconnu: W. de Lachenal au Monte Generoso; Pierre et Abraham Thomas à Saas, Zermatt et les vallées d' Hérens, de Bagnes et Ferret; J.D. Ricou à Zermatt; Jean-Jacques Dick au Kiental. Il faut maintenant y ajouter celui d' avoir facilité les voyages alpestres de leurs successeurs au moyen de leurs guides. Ils ont fait un travail de précurseurs, et bien que leurs performances alpestres n' aient pas été exceptionnelles, le sentiment de l' Alpe se dégage de leurs ouvrages avec vigueur et tendresse. A titre d' exemple, voici le dernier paragraphe du Guide de Reynier, dans lequel il raconte une de ses promenades. J' aime à croire que c' est celle dont il a parlé dans sa Relation d' un voyage botanique ( cité ci-dessus ) et que son compagnon n' est autre qu' Abraham Thomas:

« Je me rappellerai toujours un habitant des Alpes, avec qui je faisais une course: nous avions suivi la belle plaine du Vallais, et nous parvenions, au milieu d' une journée très-chaude, au pied d' une montée roide et nue, où la chaleur se faisoit sentir avec force; mais ce chemin nous conduisoit dans les Alpes. Mon compagnon, avec un mouvement de joie qu' il ne peut retenir, s' écrie, je suis heureux, nous allons monter. » *?.*

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