Les «découpeurs» du Pays-d'En-haut

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PAR H. D/ENZER

Sans doute, tout cela n' est pas du grand art: C' est peut-être quelque chose de mieux, c' est de l' art heureux. Henri Clouzot L' origine de la silhouette comme procédé graphique est très ancienne. On a pu croire que la peinture était issue de la silhouette. Il est évident que le profil est une, sinon la ligne caractéristique de tout objet plastique.

Il y a fort longtemps que des artistes se sont efforcés d' accentuer l' importance du profil: ce sont les découpeurs. Nombre d' entre eux sont restés anonymes dans les couvents où ils découpaient, par exemple, des ex-voto représentant les instruments de la passion du Christ.

On sait que le parcimonieux contrôleur général des finances de Louis XV, M. de Silhouette, donna son nom aux figures noires sur fond clair. On voulut moquer l' esprit d' économie dont il fit preuve, en répandant des dessins, « à la silhouette », où de simples traits marquaient les contours. Cette mode fit fureur dans toute l' Europe, chacun s' y adonna jusqu' à Gœthe.

Mais le « prince des découpeurs » fut le spirituel Jean Huber, l' ami de Voltaire, qui croqua souvent le maître de Ferney. Les Goncourt ont dit de lui qu' il était « le Watteau, le Callot, le Paul Potter du découpage improvisé ». Et de fait, avec les simples moyens de la découpure, il sut figurer un geste, le caractère d' un objet ou d' un homme. Le premier, il fit du tableau de découpure une véritable œuvre d' art.

Cet art ne rencontra pourtant pas que des admirateurs. Le grand Frédéric n' y voyait, par exemple, « que du vélin, de la patience et des ciseaux ».

Après le XVIIIe siècle, la découpure périclita. Seules quelques mains féminines se risquaient encore à produire de temps à autre une saynette sentimentale ou galante.

Malgré les apparences, une renaissance s' opérait cependant. Au d' Enhaut, un artiste d' une rare originalité reprenait les misérables vestiges de ce moyen d' expression déchu et en tirait, grâce à son génie créateur, des œuvres d' art d' une valeur impérissable: Jean-Jacob Hauswirth, venu de l' Oberland bernois. Ce n' était certes pas un théoricien, mais au contraire un primitif, ignorant l' art contemporain, mais jugeant les choses avec une étrange justesse.

Découpage de L. Saugy ( successeur de Hauswirth ) Gracieusement mis à la disposition des Alpes par Mme Ed. Simon Venu d' outre, Hauswirth s' établit comme charbonnier dans les vastes forêts de Rodo-mont, au nord de Rougemont. Il en repartit pour aller vivre dans une hutte isolée des gorges du Pissot, très inhospitalières avant la construction de la route des Mosses. Il y mourut en 1871, à l' âge de 63 ans. Questionné sur sa jeunesse, il gardait le silence. Mais le plus important de lui-même nous est accessible, son œuvre.

Hauswirth, en effet, allait faire des journées de droite et de gauche. A la veillée, il tirait d' une gibecière de cuir des papiers de couleurs et des ciseaux bien fins, qu' il avait dû munir de boucles de fil de fer pour le pouce et l' index, tellement ses doigts étaient gros! Il se mettait alors à découper sans aucune ébauche, sans dessin préalable, se laissant guider par son tempérament naïf et poétique. Quand il avait une provision de tableaux, il partait en tournée par tout le d' Enhaut, remontait parfois jusqu' au Châtelet, en passant par Gessenay, offrant ses « marques » aux autochtones ou aux étrangers en séjour à d' Œx.

On appelait « marques » ces découpures, car elles servaient le plus souvent de signets dans les livres ou la Bible de famille, « marquant la page à déchiffrer ». Sa taille lui avait donc valu le surnom de « Grand des Marques » et plus tard celui de « Vieux des Marques ».

Quels étaient les sujets d' Hauswirth? Ils sont, à première vue, fort restreints: le « Remuage » ou « Montée à l' alpage » est son thème préféré, mais par ce seul thème, il évoque tous les phénomènes de la vie rustique. En outre, le Vieux des Marques découpa des scènes de chasse, des fêtes de village, abbayes, et de nombreuses vignettes.

Ces vignettes, de format restreint, sont les « marques » proprement dites. Elles ont été malheureusement moins bien conservées parce que simplement serrées dans des livres souvent manipulés. Au contraire, les grandes compositions étaient mises sous verre, encadrées. Elles jouissaient, du fait de leur sujet foncièrement rustique, d' une plus grande faveur auprès de leurs propriétaires campagnards.

Les grandes compositions traitant la montée à l' alpage sont toutes construites d' après un schéma analogue et toutes sont pourtant différentes.

11 me semble qu' on peut, ou même qu' on devrait voir ces tableaux en deux temps. Premièrement considérer l' ensemble, s' en pénétrer. On remarque alors la composition rigoureusement décorative et la simplicité lapidaire des lignes directrices: un chemin montant en larges lacets relie une maison de campagne, dans la partie inférieure du tableau, avec un chalet d' alpage dans la partie supérieure. Au centre, le « bouquet » ou bien un grand cœur décoratif équilibrent les deux surfaces sombres des habitations.

Ensuite, comme on admire une belle broderie ou une fine dentelle, après avoir saisi le mouvement général et i' harmonie du dessin, on l' approche de ses yeux, on observe les détails, la nature des points et leur bienfacture.

Les tableaux de Hauswirth peuvent se lire comme un panorama, un itinéraire. Suivant le chemin, nous rencontrons, au cours de notre voyage en zigzag, le troupeau quittant la ferme et s' achemi vers le chalet, où le maître fromager déjà « débat » son fromage; anachronisme naïf.

Le convoi cornu se déroule avec ordre. Les vaches d' abord, certaines portant entre les cornes une chaise à traire; un taureau, au front bombé, ferme la marche. Les vachers mêlés au troupeau, portant l' un une pelle, l' autre une marmite, un autre encore une hotte, brandissent leur canne ou leur fouet, chassent les chèvres et mènent le « train de chalet » tiré par la jument autour de laquelle batifole un poulain ou un chien.

Tous les espaces libres sont occupés par des fontaines, des arbres à feuilles pour le bas, et, pour le haut, par des sapins sur lesquels fuient des écureuils et des oiseaux effrayés par le bruit du convoi. Le tout est encadré d' une bordure où triomphe la technique de l' artiste.

Hauswirth, qui ne savait peut-être pas écrire, n' a jamais signé ses œuvres. On a dit que l' ours qu' on rencontre souvent dans ses tableaux était sa marque. L' art et le goût dont il fait preuve en le plaçant dans ses compositions tendraient plutôt à prouver que ce n' est pour lui qu' un élément décoratif de plus.

Quelques mois après la mort d' Hauswirth naissait à Gérignoz celui qui devait reprendre la tradition du Vieux des Marques: Louis Saugy.

La vie lui fut beaucoup plus facile qu' à l' Oberlandais. Sa mère, maîtresse d' école, aimait le dessin, son père s' adonnait de temps à autre à la confection de grandes silhouettes élémentaires. L' enfant fut donc entouré, on lui apprit à aimer le dessin.

Sitôt l' école terminée, il dut prendre pourtant un métier: il devint facteur à Rougemont. Sa vie, dès lors, est une ligne droite: tournées quotidiennes par tout le pays, ce qui lui permet de faire connaissance avec les œuvres dispersées d' Hauswirth et de Marguerite Saugy, qui avait excellé à la même époque dans les thèmes floraux. Durant ses moments de loisir, il se met au découpage.Vers l' âge de 40 ans, il connaît le succès. Au même instant, un accès de surdité l' incita à prendre une retraite prématurée. Dès Jors, Saugy devint, en somme, un professionnel. Toutefois, il n' exercera jamais sa profession pour gagner de l' argent, mais bien plutôt parce qu' il ne peut plus se séparer d' un art qui le console. Il continua à travailler lentement, avec soin, laissant les commander s' em sur son pupitre.

Si Hauswirth avait du choisir sa technique, presque la réinventer, Saugy paraît y être arrivé automatiquement, sans réfléchir. Hauswirth produit parce que, être exceptionnel, un besoin essentiel et irrésistible le pousse à créer; Saugy y est amené par le dessin, et aux dépens du dessin. D' abord passe-temps, partie de plaisir, le découpage deviendra sa passion, une nécessité non moins exigeante que chez le Grand des Marques.

Le devancier bernois vivait à l' écart, en célibataire. Saugy, au contraire, fut compris, entouré, soutenu. Sans en prendre conscience il s' est trouvé porté.

Comme Hauswirth, Saugy ignorait l' ébauche. Pliant le papier en deux, la couleur tournée vers l' intérieur du pli, il découpait du côté blanc, sans débarrasser les débris, jusqu' au moment où il ouvrait sa feuille, contemplait l' image d' un œil critique, rejetant impitoyablement tout ce qui ne le satisfaisait pas.

Lorsqu' il avait ainsi une provision suffisante d'«ombres chinoises », Saugy les mettait en page et les collait en suivant le plan qu' il s' était préalablement fixé.

Héritier d' Hauswirth, Saugy a repris les mêmes sujets, mais plus il avança, plus il concentra ses investigations sur l' un d' eux, déjà le favori de son prédécesseur, le « Remuage ». Comme lui, il eut horreur du vide, collant dans les espaces blancs des motifs sans rapport avec les figures à l' entour, des corps étrangers dont le seul rôle est de faire tache.

Malgré cette similitude apparente, Saugy entreprit de nombreuses réformes, qui constituent sa raison d' être.

Ainsi le chemin. Hauswirth l' avait déroulé en une large bande uniforme. Saugy nous le montre plus mouvementé, plus raide. On le devine caillouteux. Saugy veut la vérité avant tout, c' est là son but, sa passion. Là se trouve la différence primordiale qui le sépare d' Hauswirth, maître absolu, lui, de la stylisation. L' artiste me disait, montrant les sapins du précurseur: « Regarde-moi ça, ils sont tous comme des pains de sucre, c' est rien ça, il faut proportionner les choses, les faire comme elles sont! Et ces arbres sont trop fantaisistes; il faut la vérité! » Saugy rechercha le vrai, il découvrit encore la vie. Les vaches de Hauswirth sont petites et nerveuses, elles ont de l' allure. Mais malgré ce mouvement, leur uniformité nous les fait paraître figées, hiératiques, leur similitude sent l' emporte. Elles ne savent pas gravir une pente, elles sont faites pour le terrain plat seulement. Prises individuellement, elles plaisent; le troupeau, en revanche, ne supporte guère la comparaison avec celui de Saugy.

Ce dernier nous montre des vaches non moins nerveuses, mais plus charnues, trapues, et souples comme des chamois. Toutes différentes, elles passent partout, prennent toutes les positions, s' arc où le chemin est raide, marchent avec précaution là où il descend.

Saugy a retrouvé les mêmes défaillances chez les personnages de Hauswirth. Nous devons convenir que, chez le Vieux des Marques, la vie des êtres est impersonnelle, collective. Us vivent grâce au souffle, au pouvoir magique de l' ingénuité. Son successeur a su créer, lui, chez ses êtres vivants, une vie sanguine et contenue dans chaque parcelle de chair et d' os.

Dans la stylisation des arbres, Hauswirth est parvenu à un sommet. Le sapin devient symbole du sapin, « ici il y a un sapin ». Chez son successeur, la signification de l' arbre est absolument différente. « Ce sapin a été frappé par la foudre ou courbé par un éboulement! » et ce sera un de ces géants comme on les rencontre chez Calarne. On pourrait opposer, à ce point de vue, Hauswirth à son successeur comme on le fait communément pour Cézanne et Monet. L' un reproduit ce qui reste, ce qui dure; tandis que l' autre cherche l' éphémère, le fugitif, l' accident.

On sent tout au long de son œuvre que Saugy a tâché de se libérer de la rigueur décorative et de l' emploi du symbole comme on le trouve chez l' artiste du Pissot, rare survivant d' un âge où l'on vivait encore parmi les signes symboliques et où on les comprenait.

Mais l' œuvre de Saugy est-elle vraiment d' un primitif? Saugy est parti d' une tradition primitive qu' il n' a jamais quittée, mais il en a changé la nature et la conception, restant seulement artiste paysan ( ou populaire, ou rustique ), mais non primitif. Hauswirth avait peut-être entrevu les « classiques », il les a imités à sa manière qui était primitive, en les déformant, mais sans les vouloir parodier. Son successeur chercha alors à retrouver instinctivement cette forme classique de fart, sans l' avoir connue directement.

Que vaut cet art?

Ses mérites esthétiques, nous l' avons vu, sont nombreux et remarquables. Nous y trouvons en plus une goutte de vie, peu ou prou de poésie universelle. Il nous découvre une face de l' homme et de son séjour terrestre. A ce titre, il mérite de passer la postérité.

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