Les montagnes de Hakkâri (Turquie)

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

PAR DUX SCHNEIDER

Avec 7 illustrations ( 89-95 ) L' auteur de ce récit, membre de la section Diablerets du CAS, est venu assez tard à la montagne. Citadin convaincu, ayant vécu longtemps à New York et à Londres, il ne découvre la Suisse dont il est originaire qu' en 1956. Il se met à V alpinisme par pure curiosité, mais ne tarde pas à être conquis. Avec sa jeune femme Monique, Dux Schneider fait l' apprentissage du roc et de la glace. L' hiver même, pour ne pas perdre la forme et jugeant qu' il serait trop long d' apprendre à skier, ce couple sympathique fait de longues randonnées à moyenne altitude, raquettes canadiennes aux pieds.

Après quelques classiques quatre mille valaisans, les Schneider aspirent à escalader des sommets moins fréquentés, et jettent leur dévolu sur l' est de la Turquie. Patiemment, ils préparent leur expédition. En 1964 enfin, pilotant une Rover lourdement chargée, ils prennent la route de la Turquie, où ils séjournent deux ans avant de gagner, cet été, l' Iran, puis VAfghanistan.

Début août 1965, nous arrivons à Yüksekova. A l' extrémité de l' immense plaine ( Yüksekova signifie « plaine haute » en turc ) s' élèvent les premiers contreforts des montagnes que nous avons vues l' année précédente du haut des sommets environnant le Lac de Van. Cette année ( 1965 ), le gouvernement turc a levé l' interdiction faite aux étrangers de pénétrer dans les territoires du sud-est. Nous allons enfin pouvoir gagner la province de Hakkâri, fermée jusqu' ici, mais qui présente le plus d' intérêt pour les alpinistes.

Non loin des frontières de l' Iran et de l' Irak, au sud des villes de Hakkâri et de Yüksekova, on trouve les deux chaînes de Cilo et de Sat, orientées du nord-ouest au sud-est et séparées par la rivière Rudbar Sin. Elles constituent la bordure méridionale du grand massif qui occupe l' est de la Turquie, et dominent les plaines de l' Irak.

Nous comptons nous joindre à quelques grimpeurs autrichiens rencontrés plus tôt à Ankara. Notre connaissance de la langue turque leur sera utile, alors que leur expérience renforcera notre petite équipe. Mais les jours passent, et il devient évident qu' ils ne viendront pas. En attendant, grâce à une lettre de recommandation, nous avons fait la connaissance du Sauci ( procureur ) de Yüksekova, Durusoy Bey. Un homme charmant: il a veillé à notre confort et s' est intéressé si fort à nos projets qu' il a décidé de nous accompagner pour une semaine afin de rendre visite aux paysans des yaylâs ( ou zomas, en kurde ).

La province de Hakkâri est peuplée en grande majorité de Kurdes. Les Kurdes, essentiellement nomades, habitent les régions avoisinantes de Turquie, d' Iran et d' Irak depuis de nombreux siècles. Ils ont eu longtemps une organisation tribale solidement structurée, ainsi qu' une réputation de guerriers et de bandits. Les hommes parlent le kurde et le turc que la plupart apprennent pendant leur service militaire. Les femmes et les enfants ne parlent généralement que le kurde dans les régions éloignées. Leur principale ressource est l' élevage du mouton. Chaque village de montagne a son ou ses yaylâs où monte presque toute la population en été, pour y faire paître leurs moutons, leurs

TURQUIE

Legendes:

IRAK

« ValléeBlanche »

Région de Sat - Province de Hakkâri

( Sud-Est de la Turquie ) Carte reproduite d' après un document aimablement mis à disposition par le Prof.D1 Hans Bobek, Geographisches Institut der Universität Wien ( « Forschungen im Zentralkurdischen Hochgebirge zwischen Van- und Urmia-See », Pet.Mitt. 1938, S. 152-162 ).

chèvres et souvent quelques vaches. Ces yaylâs sont tout à fait semblables aux pâturages des Alpes, mais on n' y trouve pas de constructions permanentes. Ils se trouvent généralement à cinq ou six heures de marche des villages. Dès leur arrivée, les familles élèvent de petits murs de pierre d' environ un mètre de haut, sur lesquels reposent des toits d' herbe. Ou bien elles y dressent leurs tentes noires qui les ont souvent fait prendre pour des nomades. Mais les Kurdes du Hakkâri ne sont plus vraiment nomades. Les villages élisent leurs muhtar, ou chefs. Les divisions administratives plus importantes, le kaza et le vilâyet, sont dirigées par des fonctionnaires nommés par Ankara.

Durusoy, quant à lui, est originaire d' une ville des montagnes du Taurus, près d' Adana. Il n' a jamais fait de varappe, mais il aimerait s' y essayer sur une ou deux montagnes. Sa compagnie nous facilitera le contact avec les gens des yaylâs, ce qui vaut bien quelques leçons d' escalade. Nous décidons d' aller ensemble au Lac de Sat, où se trouve un des yaylâs du village de Sat, puis de revenir à Yüksekova par un itinéraire différent. Après quoi, connaissant la région, nous pourrons faire des plans plus complets pour nos prochaines excursions.

Il s' agit d' abord de traverser la grande plaine avec la Rover. De l' autre côté, nous chargeons notre matériel sur un mulet et gagnons le yaylâ de Mirgezer pour y passer la nuit.

Le long des ruisseaux, la terre est verdoyante, mais dans l' ensemble, le paysage se compose de collines brunâtres, arides, rocailleuses ou poussiéreuses. Dès le lendemain, nous atteignons la dernière crête qui nous sépare de la verte vallée du Rudbar Sin. Au-delà commence vraiment la région alpestre où apparaissent enfin les sommets neigeux dominant Sat. La progression est lente. Dans chaque village, chaque hameau, on nous invite à prendre un verre de thé - et nous ne tardons pas à être conquis par cette « cérémonie du thé ». Le sucre, après avoir été humecté, est mis à sécher au soleil. Pendant que le thé se prépare, le sucre est débité en petits morceaux à l' aide d' un minuscule pic en forme de piolet. On ne met pas le sucre dans le thé, mais on en prend un morceau dans la bouche, puis on boit. C' est le thé kirklamar. Quand le verre est vide, on le couche dans la soucoupe, et il est rempli à nouveau de zorçay, ou « thé difficile ».

Peu avant la tombée de la nuit, nous arrivons au yaylâ de Sorinki, dominé par une impressionnante paroi de rocher. Dans le lointain, le Sim rosit dans les derniers rayons du soleil couchant. Cette montagne porte sur notre carte le nom de Çia E Hendevade, mais les gens de la région l' ap le Sim. C' est un sommet qui domine toute la chaîne de Sat, et nous apprendrons à nous orienter d' après lui.

Pour la première fois, nous passons la nuit dans une de ces grandes tentes noires, la nôtre étant celle réservée aux visiteurs par le muhtar. L' intérieur est véritablement luxueux: tapis au sol et, pour dormir, des sortes de matelas plats, très confortables. Protégés du froid nocturne par de chaudes couvertures, nous nous endormons en contemplant les étoiles par l' ouverture de la tente.

Au yaylâ, la journée commence très tôt. A 5 heures, nous nous mettons en route, après avoir déjeuné, chargé le mulet et bu le thé tranquillement. Le pays a pris un caractère vraiment alpestre, et l' absence de vert accentue l' impression d' altitude. On nous a dit que, plus tôt dans la saison, il y avait beaucoup de fleurs, mais pour l' instant, nous sommes frappés par leur rareté. Nous arrivons au Lac de Sat en fin de matinée, et nous voyons immédiatement que nous ferons la plupart de nos ascensions dans la région située à l' est du lac. Nous profitons de l' après pour partir en reconnaissance sur l' arête qui domine la rive est du lac et nous faire une idée de la région.

La vallée du Lac de Sat est fermée au sud par un cirque de montagnes, flanqué de quelques petits glaciers, et bon franchissable à l' ouest par le col qui donne sur le village de Sat. Au-dessus de l' extrémité sud du lac s' ouvre une haute vallée orientée est—ouest, elle-même dominée au nord par une longue montagne que les habitants de la région appellent Garaçu mais que notre carte nomme Cie E Dis. Au sud s' ouvre un autre cirque dont le haut s' incurve vers le Garasu.

Le Lac de Sat ne s' écoule pas vers le nord, comme la topographie semblerait l' indiquer, mais ses eaux se précipitent dans un gouffre impressionnant situé à l' ouest. Il a été établi récemment que ces eaux réapparaissent cinq kilomètres plus loin au-dessus du village d' Oramar.

Le Garaçu sera pour demain. Pour l' instant, nous passerons l' après à initier Durusoy à la technique de la corde. Il se révèle rapidement un élève doué.

Cinq heures du matin. Il fait encore froid. Nous pénétrons tout de suite dans la haute vallée, d' où le flanc allongé du Garasu fait penser à un Rothorn de Zinal sans neige, vu du côté de Mountet. Sur notre passage, des laissées d' ours. Nous avons bien fait de ne pas partir de nuit, car l' ours d' Anatolie est de taille à faire réfléchir!

Nous cheminons dans l' ombre silencieuse, et la fumée du yaylâ est déjà bien loin.

Nous abordons l' arête à son extrémité ouest. Le rocher est net et solide. A mi-chemin, nous trouvons deux grands gendarmes, où nous nous encordons, Durusoy au milieu, Monique derrière. De là, on traverse deux dalles pour atteindre un éperon qui conduit à une arête secondaire aboutissant au sommet. De cet éperon, on plonge sur la face nord du Garaçu qui paraît offrir peu de voies, et praticables seulement en escalade artificielle. Nous nous engageons légèrement dans la face pour gagner le pied d' une cheminée de cinq à six mètres, facile mais dominant un vide profond. Une fois l' arête regagnée, je demande à Durusoy ses impressions sur cette première varappe exposée. Il est enchanté. Du reste, ajoute-t-il, la vie est-elle si importante?

Réflexion typiquement turque!

Après trois heures d' escalade, nous atteignons le sommet, à 3360 mètres, et y trouvons un grand cairn. Nous déplaçons quelques pierres, mais sans rien trouver. Je dépose un mouchoir jaune, souvenir d' une noce dans un village de pêcheurs de la côte méditerranéenne, qu' un ami turc nous avait fait promettre de déposer sur notre premier sommet du Hakkâri.

Pour le retour, nous continuons sur l' arête, jusqu' à une grande dalle inclinée se terminant par un saut où un rappel s' imposerait. Mais Durusoy ne s' y est exercé que deux fois, et sans corde d' as, je ne tiens pas à prendre de risque. Nous nous enfonçons dans la face sud qui, bien que très inclinée, se révèle sans difficulté, àl' exception d' une traversée assez exposée sous un pilier surplombant.

On est vite en bas. Et comme il n' y a aucune raison de quitter précipitamment cette très belle région, nous nous couchons dans l' herbe près d' un ruisseau dont l' eau glacée modère la chaleur de la vallée.

Au yaylâ, nous sommes reçus par Sali Bey, le muhtar de Sat, qui a fait préparer un banquet après lequel nous bavardons jusque tard dans la nuit. Les gens du village s' intéressent à ce qui se passe en dehors de leur pays. Nous faisons des comparaisons sur les montagnes, les villages, les vaches, les moutons, les appareils de radio... et le prix des épouses!

Le lendemain matin, nous nous retrouvons dans notre vallée haute. Sali Bey nous a parle d' une montagne qui s' appelle Kanika. C' est une pyramide blanche d' environ 3300 mètres, surmontée d' une crête rouge. C' est donc là que nous allons, franchissant d' abord un tapis de myosotis d' un bleu éclatant, fleur que Durusoy déclare n' avoir jamais vue.

Nous attaquons bientôt la face blanche qui nous domine, et la première moitié est gravie sans histoire. C' est alors que se présente un obstacle imprévu qu' on ne rencontre plus dans les Alpes.

- Une grotte d' ours, dit Durusoy, et il y a des petits!

En chemin, il nous avait parle de la férocité bien connue des mères ours. Et voilà que son avertissement me parvient au moment où, en équilibre sur une prise incertaine, je cherche à poser un anneau de corde pour m' assurer... C' est une grotte sombre et sinistre, un peu au-dessus de nous. Nous redescendons précipitamment pour gagner un terrain plus facile où une nouvelle progression rapide nous mettra hors de portée des ours - s' ils sont là! Nous trouvons bientôt deux longues cheminées débouchant sur une selle.

L' escalade a été considérablement plus éprouvante que la veille. Aussi Monique et Durusoy dé-cident-ils d' en rester là et d' admirer la vue pendant que je gravis une pointe plutôt croulante qui se dresse à notre droite. Finalement nous repartons tous trois jusqu' au sommet double du Kanika. De là, la vue du côté de l' Irak devrait s' étendre jusqu' à Mosul, mais il y a déjà trop de brume de chaleur. Le panorama est pourtant grandiose.

La descente s' effectue par l' arête opposée, où nous ne rencontrons ni ours ni autres dangers.

Nous passons un dernier jour à flâner autour du yaylâ, et grimpons jusqu' au bord supérieur du cirque qui domine le lac. De la crête, on voit le sentier plonger vers le village de Sat, mille mètres plus bas. Le chemin qui conduit à l' autre yaylâ de Sat, à Gavaruk, est encore plus raide. Ces sentes ne sont pas praticables aux chevaux, mais les mulets de Sat sont connus dans tout le Hakkâri pour leur sûreté.

Le retour à Yüksekova se fait par Varegös, où nous passons pour la première fois la nuit dans un village. Les maisons sont généralement de terre, les murs épais et les fenêtres petites. Ces habitations ont des toits plats recouverts de terre battue reposant sur des poutres serrées. Dans les maisons à étage, il est fréquent que la famille s' installe au premier, tandis que le rez est réserve aux moutons qui donnent à l' habitation une certaine chaleur pendant l' hiver. Presque toutes les familles sont maintenant dans les yaylâs, mais nous sommes néanmoins reçus avec la même cordiale hospitalité que partout ailleurs. Le seul problème que pose cette hospitalité est l' impossibilité où l'on se trouve pratiquement d' offrir quoi que ce soit en échange.

Cette première expérience va maintenant nous permettre de préparer notre prochaine ascension plus facilement. Durusoy ne viendra pas avec nous, mais au moment de partir, nous rencontrons deux jeunes étudiants anglais, Richard et Bernard, qui ont obtenu de leur université une bourse de voyage pour gagner des régions éloignées des chemins battus. Leur intention n' est pas de faire de l' alpinisme, mais d' étudier les villages et les yaylâs. Nous décidons pourtant de faire route ensemble et de partager les frais de guide. Ils pourront garder le camp pendant que nous grimpons...

Nous avons prévu de franchir les montagnes de Cilo, de traverser les villages d' Oramar et de Sat, puis de gagner la région de Gavaruk et de Sim, dans les montagnes de Sat. Les sommets y paraissent plus intéressants que ceux de Cilo, où se trouve pourtant le point culminant de la chaîne, à 4168 mètres ( appelé ici le Resko, alors qu' il figure sur la carte sous le nom de Geliaçin ).

La première étape, qui doit nous conduire au yaylâ de Serpil, passe par le glacier très incliné au nord-est du Resko. Les roches qui le dominent sont nettement polies par les mouvements antérieurs du glacier. Monter par là serait sans doute très difficile, et de nombreux passages devraient être gravis en escalade artificielle.

Arrivés au yaylâ, nous découvrons la voie habituelle du Resko, celle qui, de toutes les ascensions du Hakkâri, a été faite le plus souvent. Nous ne sommes pas tentés de la suivre, car elle n' offre qu' une longue montée en plein soleil.

L' automne avance, et les yaylâs vont commencer à redescendre dans deux ou trois semaines. Nous décidons en conséquence de ne pas nous attarder ici, mais de nous diriger vers la région plus intéressante et plus isolée au-delà de Sat. Par un chemin ravissant, nous poussons jusqu' à Oramar. A Istazin, nous rejoignons le Rudbar Sin, qui traverse d' un flot rapide sa large vallée peuplée de grands arbres. Il y a une bonne piste, qui traverse la rivière à deux reprises. C' est là que nous mangeons nos premiers raisins sauvages, petits mais très doux.

Oramar se trouve perché à 500 mètres au-dessus de la rivière, invisible d' en bas, luxuriante oasis plantée au milieu de montagnes arides. Il s' agit en réalité d' un groupe de hameaux égrenés le long d' une vallée où des champs en terrasses sont irrigués par tout un système de petits canaux semblables à nos bisses. Cette vue est d' autant plus surprenante que les montagnes environnantes ne peuvent manifestement expliquer ni la fertilité du sol ni même l' origine des bisses.

En réalité, c' est la rivière souterraine née du Lac de Sat qui réapparaît ici, et qui a rendu possible la vie des villages. Il y a en fait deux vallées: l' une au sud et au-dessous de l' autre; la vallée inférieure est abandonnée et les champs en terrasse ne sont plus cultivés. Il reste cependant quelques vignes près desquelles sont fixes encore quelques habitants, qui nous accueillent gentiment en nous offrant des pêches. Le raisin ne sert pas à faire du vin: on le fait cuire pour obtenir le pekmez, un sirop qui est mis en réserve pour l' hiver.

Les terrassements que nous voyons ici et qu' on trouve dans les régions avoisinantes sont l' œuvre des Nestoriens ( secte chrétienne déclarée hérétique ) qui établirent des villages dans ces montagnes qu' ils habitèrent jusqu' au début de ce siècle, époque à laquelle ils furent chassés. Parmi les terrasses et les maisons de pierres qu' ils ont laissées se dressent encore quelques-unes de leurs églises, souvenirs de ces industrieuses communautés agricoles.

Oramar, comme Sat, est complètement isolé pendant le long hiver. On nous dit que le froid n' est pas aussi vif qu' à Yüksekova, plus exposé, mais que l' abondance de la neige et les avalanches rendent les déplacements pratiquement impossibles.

A Oramar, nous nous régalons de tous les fruits et légumes que nous ne trouverons plus ensuite dans les yaylâs. C' est là aussi que nous engageons Resid, notre guide et muletier. C' est un homme de haute taille, gai, ne s' intéressant pas le moins du monde à la pratique de l' alpinisme, mais doté d' un solide sens de l' humour et excellent compagnon.

Au fond des vallées, il fait toujours très chaud, et après 10 heures du matin, les marches sont pénibles.

Nous partons de bon matin pour Sat, longeant la frontière irakienne, passant près des vignobles de Sat qui sont en fait sur territoire irakien.

Près de Sat, on rencontre à nouveau de grandes étendues de champs en terrasse, la plupart abandonnés.

Sali Bey est là, qui est redescendu du yaylâ et nous reçoit à bras ouverts. Sa femme nous prépare un excellent repas, après quoi nous passons une nuit très agréable sur la vaste galerie de leur maison, installés sur de magnifiques tapis et des kilims.

Nous sommes impatients de remonter dans les montagnes. Aussi, dès le lendemain matin, quit-tons-nous Sat, puis nous traversons les rizières et longeons un sentier si escarpé que même les mulets de Resid renâclent. Mais à force d' encouragements et autres stimulants, ils en viennent à bout et, vers midi, nous atteignons le yaylâ de Gavaruk. Un lac nous offre le reflet du glacier supérieur ainsi que des deux sommets qui le dominent: le Sim à gauche, le Cia Papi à droite.

Nous passons une journée à explorer les environs avec Bernard et Richard et constatons que le glacier est praticable. Le Sim, qui semblait le moins haut des deux sommets, est en réalité le plus élevé, mais se trouve plus éloigné. Des deux côtés de la vallée, les roches se superposent en larges couches rouges, grises, blanches et bleues d' un effet saisissant.

Le lendemain, nous nous mettons en route pour le Sim en l' abordant par le glacier, qui se relève sérieusement jusqu' à la rimaye. La limite de la neige se situe évidemment beaucoup plus haut sous cette latitude que dans les Alpes, et c' est la première fois que nous chaussons nos crampons. La rimaye se franchit sur un pont étroit et douteux, après quoi on attaque la face, faite de roche rouge peu solide.

Après deux longues cheminées s' offre un choix entre une nouvelle cheminée rouge ou une voie dans du rocher bleu plus ferme. Monique signale qu' elle en a assez de chercher à éviter les petits cailloux qu' il m' est impossible de ne pas faire tomber en grimpant: en conséquence nous nous engageons dans la roche bleue. La progression est moins facile, mais les prises sont excellentes.

Finalement, nous atteignons l' arête nord, d' où le cheminement ne pose aucun problème jusqu' au sommet.

L' abîme à notre droite est profond, et tout un pan de la paroi a dû s' effondrer assez récemment.

L' examen du cairn sommital révèle la présence d' une boîte de cirage: le Sim a été escalade en 1956 et en 1962 par des groupes autrichiens. L' un est monté par l' arête nord, l' autre ne donne pas son itinéraire. L' expédition de 1956 est celle du Naturfreundeverein, qui a laissé ses plaques gravées sur plusieurs des sommets environnants; le groupe de 1962 s' est contenté, plus modestement, d' un bout de papier...

On voit du sommet que le glacier a un embranchement à l' est qui s' étend jusqu' au Lac de Bay. Mais les jours diminuent, et il ne serait pas indiqué de poursuivre l' arête jusqu' à sa jonction avec cet embranchement du glacier. Nous préférons rester un peu plus longtemps au sommet pour admirer la vue.

Tout près, à peine moins élevé que notre sommet, se dresse la cime blanche du Cia Papi. Plus loin, le Resko apparaît dans le lointain comme un gigantesque trône brun. Du côté de l' Irak, la brume, comme toujours, limite la vue. On distingue cependant, émergeant de la plaine, des monts aux flancs escarpés et les sommets aplatis qui font suite à la zone des montagnes. Très loin, dans la direction opposée, on distingue Yüksekova.

La descente se fait par la même face que la montée. Cette fois nous nous efforçons de rester près de l' arête, dans l' espoir de trouver un meilleur itinéraire, mais en vain. Nous nous trouvons ramenés aux cheminées rouges croulantes, qui sont moins commodes encore qu' à la montée, et nous aboutissons bientôt à notre pont sur la rimaye.

La nuit tombe lorsque nous arrivons au yaylâ. Resid nous a vus de loin sur le glacier, et a rôti, pour le souper, le cabri acheté la veille.

he yaylâ est en liesse, car la décision a été prise de redescendre à Sat le surlendemain. Le froid est venu plus tôt que d' habitude, les pâturages sont tondus à ras et les moutons doivent chaque jour aller fort loin pour trouver de quoi brouter.

Le lendemain, veille du départ, nous assistons à une scène ravissante. Six jeunes filles descendues au bord du lac pour y faire la lessive plantent là leur linge et se mettent à danser. Elles sont en rang, se tenant la taille, avancent, tournent, se dispersent pour se rejoindre et recommencer. Ce groupe aux vives couleurs se détache sur le fond vert de l' herbe bordant l' eau.

Resid ne tient nullement à rester après que tout le monde aura quitté le yaylâ. Pensant au délicieux yaourt que nous n' aurons plus, au fromage crémeux qu' ils appellent kaymak et au bon pain, nous partageons volontiers son point de vue. Y a-t-il un autre yaylâ au Lac de Bay? Oui, affirme Resid. Mais il n' y est jamais allé. Raison de plus pour s' y rendre, pensons-nous. Mais Resid proteste: le yaylâ appartient au village de Bedav, et ce sont des étrangers!

Bedav se trouve à l' autre bout du Lac de Bay, dans un autre district administratif, et les habitants de Bedav vont du côté de Semdinli, et non à Yüksekova. On nous a cependant déclare à Sat que nous serions bien reçus au yaylâ de Bedav, et Reid finit par se laisser persuader de nous y accompagner.

Avant de partir, nous faisons un tour au-dessus du yaylâ du côté d' un col dont le sentier n' est certainement pas praticable avec des mulets, mais qui mène au Lac Bay en deux heures seulement. C' est peut-être le plus beau col que nous ayons vu de tout le voyage.

Nous escaladons deux sommets dominant Gavaruk, puis suivons une longue arête qui surplombe le Lac de Bay. Examinant le cairn sommital, nous constatons qu' il abrite une colonie de coccinelles en parfaite harmonie avec les magnifiques couleurs des roches qui nous entourent aussi loin que porte le regard.

De retour au yaylâ, nous trouvons les jeunes filles dans leurs plus beaux atours, s' aidant les unes les autres à nouer leurs cheveux en nombreuses petites tresses. Le soir, on les entendra chanter très tard. Le lendemain matin s' effectuent les dernières opérations du départ: démonter les tentes, brûler les toits de paille, charger les mulets. Puis, famille après famille, le yaylâ commence à se vider. Pour notre part, nous prenons sans attendre le chemin opposé.

La yaylâ de Bedav est au bord d' une rivière, à une heure en aval du Lac de Bay. Les moutons sont là, en troupeau serré qui s' écoule lentement, brebis par brebis, entre deux rangées de femmes accroupies qui les traient au passage. Du vrai travail à la chaîne! Nous nous arrêtons à 50 mètres, sur les instructions de Resid qui estime que, ne connaissant pas ces gens, nous ne devons pas nous approcher davantage. Quant à lui, il décharge les mulets, puis s' assied tranquillement sur un bat et roule une cigarette. Puis il siffle pour attirer l' attention des hommes de Bedav les plus proches, qui ne prêtent pas la moindre attention à cette première avance. Resid allume sa cigarette.

Quelques minutes plus tard, il siffle à nouveau - toujours sans succès. Resid roule une seconde cigarette, et la dépose soigneusement dans sa boîte de tabac. Il siffle encore. Peut-être bien que c' est la manière de s' y prendre dans ces régions, mais je commence à me sentir mal à l' aise. Au sifflet suivant, pourtant, un homme vient lentement vers nous et s' accroupit. Il échange quelques paroles avec Resid, qui lui offre la cigarette déjà préparée. La conversation s' anime, et après dix minutes de politesses, nous apprenons qu' on nous accepte.

Nous montons nos tentes, et bientôt arrivent des visiteurs du yaylâ. Les hommes ne portent pas la coiffure officielle introduite par Atatürk pour remplacer le fez partout, mais des sortes de turbans à l' arabe enroulés de diverses manières et qui leur donnent grande allure.

Plus tard, on nous invite à prendre le thé au yaylâ. Tous les hommes sont partis avec les moutons, et ce sont les femmes qui nous reçoivent. Les femmes kurdes portent partout des vêtements très colorés et de style exotique. Celles-ci ont de longues et amples robes, de soie ou de coton, des sortes de vestes de velours et de larges ceintures. Le tout est très vif, avec le rouge qui domine. Elles ont le nez percé, pour porter des boucles ou des disques d' or.

Les femmes travaillent dur, au yaylâ. Le matin, nous sommes réveillés par le grand bruit du barattage. Cette opération consiste à secouer et à battre de grandes outres pleines de lait suspendues à des trépieds. L' activité ne cesse pas. Le début de l' après, cependant, est plus calme, car, pendant la grande chaleur, les femmes s' occupent à tricoter ou à filer.

Au sud du yaylâ de Bedav s' ouvrent deux vallées séparées par une rangée de sommets aigus et colorés, le premier se dressant d' un jet tout près de nous. A l' ouest se trouve la vallée du Lac de Bay. On y parvient en une heure, en traversant d' abord des pentes poussiéreuses où l' herbe a été broutée presque jusqu' à la racine par les moutons et les chèvres, pour aboutir à une prairie verte qui s' étend sur près de deux kilomètres le long du lac. Le lac, alimenté par un bras du glacier de Sim, est entouré de montagnes abruptes. Au-dessus de l' autre extrémité du lac, on franchit un col pour déboucher dans une autre vallée dont la blancheur, après les roches de couleur de ces derniers jours, paraît éblouissante. Ce rocher blanc, net, est excellent.

De cette seconde vallée, nous accédons à un autre col situé au sud, d' où nous escaladons le Knoten ( 3550 m ). Ce nom, qui figure sur notre carte, ne semble pas connu dans la région, et nous n' avons pas davantage pu savoir comment on l' appelle ici. L' ascension est sans difficultés, dans de bon rocher solide.

Au-delà, le paysage change nettement de caractère, et la vue au sud plonge sur l' Iran et l' Irak. Juste au-dessous de nous s' étend la vallée blanche que nous avons parcourue en venant du Lac de Bay, et où nous allons redescendre, non sans escalader encore deux sommets secondaires en passant.

Cette région est riche en petits lacs alimentés par le glacier ou les névés, ce qui lui donne un caractère particulièrement attrayant.

Nous y passerons trois jours - et nous serions volontiers restés une semaine de plus si nous avions eu le temps. Mais il faut rentrer! L' étape du yaylâ de Bedav à Yüksekova se fait en un jour, mais la journée fut longue et torride.

Dans le Hakkâri, nous n' avons rencontré que peu de passages glaciaires intéressants. En revanche, ce massif offre une grande variété de varappes dans une région peu connue et éloignée des atteintes de la civilisation moderne. Les sommets principaux ont tous été déjà escaladés, mais il ne manque pas de nouveaux itinéraires à découvrir. Le beau temps est à peu près garanti en été, ce qui permet de chercher tranquillement les voies d' approche. Il semble bien que les ours soient le seul danger. Ils peuvent, en effet, surprendre les alpinistes durant la nuit. Reconnaissons toutefois que nous n' en avons jamais rencontré au cours de nos ascensions.

Passer quelques semaines dans le Hakkâri est une aventure passionnante, car c' est un massif écarté de tout, où l'on côtoie une population libre, pittoresque et hospitalière.

N.B. La carte que nous avons utilisée est celle du Dr Hans Bobek qui la dessina au cours de son expédition au Hakkâri ( 1937 ). Elle est certainement la meilleure à l' heure actuelle pour cette région, et elle nous a rendu partout des services inestimables.

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