Les peintres de nos Alpes

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

Dans son ouvrage « Problèmes de l' Esthétique contemporaine », le philosophe Guyau dit: « Le grand art est celui qui exerce son action sur une société entière, qui renferme en soi assez de simplicité et de sincérité pour émouvoir tous les hommes intelligente, et aussi assez de profondeur pour fournir substance aux réflexions d' une élite. » Simplicité et sincérité se sont rencontrées dans la plupart des œuvres dès les temps préhistoriques et jusqu' à la fin du 19e siècle, car, en peinture, comme en sculpture, en architecture ou en arts décoratifs, c' était la nature elle-même, c' était aussi l' être humain dans ce qu' ils ont de simple et de sincère qui inspiraient les œuvres des artistes, même des plus primitifs.

Et voilà que notre époque si agitée, si mouvementée, négligeant ces sources normales d' inspiration, a entraîné nombre d' artistes à exalter dans leurs œuvres, non plus ce qui est beau et ce qui est sain, mais l' obscène, le vulgaire et le laid.

Ne convient-il pas de laisser ces victimes du matérialisme à leurs tristes et malheureuses recherches! N' est pas mieux de les abandonner pour encourager, au contraire, ceux qui suivent la voie franche et saine, et tout spécialement les peintres qui scrutent le mystère de l' Alpe et tentent de l' exprimer!

Tandis que se multiplient les expositions d' œuvres banales, celles qui nous présentent des œuvres qui s' inspirent de la montagne nous sont rarement offertes, si rarement qu' il est presque impossible de se former un jugement précis sur la valeur des peintres de nos Alpes, si petit est le nombre de leurs toiles qui figurent dans nos expositions.

Ne serait-ce pas une tâche digne de l' activité du Comité central du Club Alpin Suisse, qui, au sein des assemblées de délégués, a affirmé de si brillante façon son amour de l' art, que de prendre l' initiative d' une exposition nationale à laquelle tous nos peintres de la montagne seraient invités à prendre part? Il contribuerait ainsi à faire connaître à la génération actuelle que, pour se convaincre de la magnificence de notre Patrie, il faut regarder là-haut et contempler ces sommets qui sont la caractéristique de l' éternelle beauté de la Suisse. Cette idée, le Club alpin italien — pour ne citer que celui-là — l' a réalisée lors de la belle exposition de Turin, en 1911: il avait organisé dans son pavillon une exposition internationale de peinture alpestre. Le résultat en fut si merveilleux que cette manifestation fut véritablement le clou de l' exposition entière.

Et combien plus belle encore pourrait être aujourd'hui une telle exposition! Sans qu' on les remarque, nombreux sont les artistes qui se sont sentis attirés par cet art si passionnant de la peinture de nos montagnes et qui s' y sont voués. Mais ils restent ignorés, noyés dans la foule, connus de quelques-uns seulement. Il serait cependant intéressant de mettre en lumière toutes ces œuvres consacrées à glorifier la nature alpestre. Il serait intéressant de les comparer, car toutes ne sont pas de la même facture ni de la même manière.

Si Segantini, par exemple, a réussi à nous émouvoir, c' est qu' il a su reproduire cette nature avec une telle sincérité qu' il nous a en quelque sorte révélé cette région sublime, merveilleuse couronne d' or et d' argent qui s' élève vers l' infini en le parant magnifiquement.

Bien avant lui les frères Linck, Calarne, Diday avaient traduit l' Alpe avec une conscience et une fidélité remarquables dont devraient s' inspirer ces jeunes peintres aux nouvelles tendances qui oublient, semble-t-il, que l' étude, l' étude acharnée et constante était la caractéristique de ces précurseurs. Diverses sont les écoles, diverses sont les manières, mais la sincérité reste toujours la plus belle qualité. Ainsi Lugardon, sincère et respectueux de la nature, est tout autre qu' Hodler, plus moderne, plus puissant, plus sauvage aussi. Mais aucun de ceux que je viens de nommer n' ont reculé devant les difficultés que l' artiste rencontre lorsqu' il vent saisir et rendre cette nature si différente de celle de la plaine. Pour les vaincre, ces difficultés, il faut de la patience, de la persévérance, une longue étude, et surtout de longs séjours dans ces régions élevées. Et lorsque vient le tour de la critique, pourquoi faut-il que certains — de ceux qui ne connaissent la montagne que pour l' avoir admirée de loin — viennent vanter parfois des toiles médiocres, qui, sous couleur d' art moderne, dénaturent la beauté des Alpes?

Il faut, pour les peindre, ces Alpes, les avoir vues et les aimer, les avoir étudiées en toutes saisons, car, là-haut, les saisons se développent avec bien plus d' intensité que dans la plaine. Au printemps, c' est une profusion de fleurs, aux couleurs vives et harmonieuses, émaillant les prés de taches roses, mauves, jaunes ou bleues, si bleues que le ciel paraît se refléter sur la terre. En été, c' est l' épanouissement de la nature, ce sont les longues courses dans la lumière, c' est la beauté des sources et des lacs. L' au apporte de somptueuses couleurs, mais répand aussi sur toute la nature comme une teinte de mélancolie; c' est la descente des troupeaux abandonnant l' alpage. La brume disparaît de là-haut, les glaciers étincellent dans l' air transparent. Puis c' est la saison des neiges, le long hiver qui lentement s' installe, avec sa lumière plus resplendissante, avec ses ciels purs et plus azurés s' étendant au-dessus de toute cette symphonie du blanc. Mais c' est surtout le soir, à l' heure de l' Angelus, que l' Alpe silencieuse, enveloppée des ombres qui montent lentement et dans les dernières lueurs, découvre toute son âme. Est-il donc impossible de fixer par la peinture de tels enchantements, de les rendre en toute sincérité!

Et tout cela, jeunes artistes, vous offre une infinie variété de sujets, un champ d' étude incomparable.Voyez, observez, comparez; mieux encore: écoutez la voix de votre conscience, et si vous êtes sincères, si vous ne vous laissez pas influencer par une recherche factice, si vous voyez la nature telle qu' elle est et non telle que certains voudraient qu' elle fût, vous saurez comprendre ces mystères et vous contribuerez par vos œuvres à faire connaître les richesses ignorées de nos Alpes. Et si vos camarades alpinistes retrouvent dans vos tableaux cette nature qu' ils admirent tant là-haut, ce calme imposant des hauteurs et cette harmonie parfaite qui frappent tous les vrais montagnards; si, sans se préoccuper du sujet, de la facture, ou de la signature, ils se sentent émus, c' est que vous aurez, comme eux, été touchés par la beauté sereine qui règne sur les hauteurs, au seuil de la plus sublime des cathédrales. Et ce sera votre plus belle récompense.L. Gianoli.

Feedback