Les Taugwalder du Cervin

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3Par C. Egger » ).

Aucun événement dans les annales de l' alpinisme classique n' a occupé les esprits à un si haut degré que le dénouement tragique de la conquête définitive tant convoitée du Cervin. Aucun accident de montagne n' a jamais fait couler autant d' encre, tant à l' époque même que de nos jours. Il a fallu 15 longues années avant que l' alpinisme anglais reprenne un certain élan. Néanmoins, ce malheur a rendu célèbre le Cervin et, par contrecoup, la petite localité de Zermatt.

Trois Taugwalder faisaient partie de l' expédition: le guide Peter, âgé de 45 ans, et ses deux fils Peter et Joseph comme porteurs. Ce dernier resta toutefois sous la tente et ne participa point à l' ascension; deux ans plus tard il se noya au Lac Noir. Lors de l' interrogatoire judiciaire, Whymper précisa que le jeune Peter Taugwalder, âgé de 22 ans, les accompagna le 13 juillet à titre de porteur, puis le 14 juillet comme guide. De fait, il entendait d' abord le renvoyer avec son frère Joseph, mais, cédant à la prière du père, il l' accepta en qualité de troisième guide. Le père Taugwalder avait évidemment le sentiment que la proportion de quatre touristes pour deux guides dont voulaient se contenter ces messieurs n' était pas suffisante; de là sa proposition. Du reste, il pouvait faire cette demande, car le jeune Peter n' était plus un novice; il avait déjà accompli plus d' une ascension difficile. Il figure pour la première fois au livre des étrangers du Riffelhaus en 1859, où deux Anglais, accompagnés de Taugwalder père, d' un autre guide et de Taugwalder fils, décrivent une ascension au Mont Rose effectuée dans la neige fraîche ( le temps employé pour arriver au sommet était de dix heures et demie; on partait alors du Riffel ). Nous y lisons ce qui suit: « Nous recommandons avec bienveillance ce jeune garçon de 15 ans qui promet de remporter rapidement des succès comme guide, à en juger par le développement, extraordinaire chez un si jeune homme, des qualités requises pour le métier de guide. » Deux ans plus tard nous le trouvons mentionné à l' occasion d' une ascension au Breithorn; de plus, Kennedy le prit avec lui lors de sa tentative d' escalader pour la première fois la Dent Blanche, en partant de l' Alpe Bricola, ascension qui se termina à une heure en dessous du sommet; ce n' était certes pas de mauvais augure pour ce garçon. Une photographie datant de 1865, parue dans l' Alpine Journal de 1917, p. 88, le montre comme un jeune homme vigoureux, imberbe, au regard assez sympathique, mais accoutré de façon un peu prétentieuse: chemise à gros carreaux, col en velours et chapeau extraordinaire, à la main le piolet géant alors en vogue! Trois semaines après la catastrophe du Cervin, nous le rencontrons dans la région du Mont Blanc où, avec trois Anglais et deux autres guides, il fit la première descente du Dôme sur Courmayeur. Puis, en 1874, il se trouve avec Jacob Anderegg à l' arête sud-est du Monte della Disgrazia, engagé dans une course longue et difficile avec bivouac, et en 1879 à la paroi ouest de l' Alphubel. Plus tard, il semble s' être borné aux fonctions de guide au Cervin, ce qui alors signifiait toutefois quelque chose de plus que ce n' est le cas aujourd'hui. Pourtant il ne se trouve ni parmi les guides qui, en 1867, érigeaient la première cabane du Club au Cervin, ni parmi les ascensionnistes des premières années.

Le père Taugwalder jouissait alors d' une bonne réputation comme guide, il pouvait compter à Zermatt parmi les meilleurs de l' époque. Pendant la période antérieure à 1865 il prit part à de nombreuses ascensions au Mont Rose, la première du Pollux, de l' Obergabelhorn en partant de Zinal, une des premières du Lyskamm, puis vint la tentative de grimper en hiver avec Kennedy l' arête du Hörnli au Cervin. Peu de jours avant l' accident au Cervin, il eut avec Lord Douglas une aventure au Gabelhorn: le touriste et son guide sont en train de prendre leur repas sur ce qu' ils supposent être la cime, lorsque subitement la corniche cède et les précipite dans le vide; mais grâce à la corde, ils sont retenus par le deuxième guide, Viennin. Par la suite, Taugwalder est allé en reconnaissance au Cervin pour Lord Douglas; il émit alors la conviction que la paroi si redoutable et considérée comme invincible pouvait être conquise.

Après la catastrophe, Whymper n' a pas traité les deux Taugwalder, ses sauveteurs, avec beaucoup de ménagements. Il écrit qu' ils s' étaient comportés comme des enfants et le cadet comme un poltron. Puis, dans sa lettre au Times, il dit: « Je ne fais du reste pas tort au plus jeune en racontant que, à peine arrivé à la partie plus facile de la descente, il a été capable de rire, fumer et manger comme si de rien n' était! » ( Cette phrase a cependant été supprimée dans son livre. ) Whymper exprime toutefois tout son mépris à l' égard des Taugwalder à cause de leurs craintes pour leur avenir et de leur intention de tirer de cette catastrophe une bonne affaire pour eux, ainsi qu' on peut le lire dans son ouvrage Escalades dans les Alpes1 ). Or, loin de nier ou d' excuser ce trait qui jette un jour peu favorable sur leur caractère, il convient cependant de prendre en considération leur mentalité de guide. D' ailleurs ( selon Farrar ), les guides ne savaient pas l' anglais, pas plus que le touriste ne savait l' allemand et la conversation avait lieu en français, le jeune Taugwalder ayant fait son service militaire dans le canton de Vaud. Il n' est donc pas exclu qu' il y ait eu des malentendus. Néanmoins, Whymper fait ressortir une fois de plus ce point dans un renvoi ainsi conçu: « Quelles que soient les capacités du fils en tant que guide, il n' est certes pas de ceux auxquels je voudrais confier ma vie ou auxquels je voudrais accorder une aide morale quelconque. » Ce qu' il y a cependant de plus amer dans le jugement de Whymper, c' est le soupçon clairement exprimé que Taugwalder aurait intentionnellement utilisé la corde la moins forte. Sans cesse il en revient à ce soupçon, par exemple lorsqu' il dit qu' après la catastrophe Taugwalder avait perdu la raison, « ce qui n' est pas étonnant soit qu' on le considère comme un homme qui a commis une bassesse scélérate avec préméditation, soit comme quelqu'un qui est sous le coup d' un soupçon injustifié ». Immédiatement après l' accident, le bruit courut à Zermatt que Taugwalder avait coupé la corde pour se sauver, quoiqu' il ait pu prouver, par ses mains sérieusement blessées par le rocher auquel il s' était cramponné et des contusions à la poitrine, à quel point le choc l' avait malmené. Le pauvre homme dont la réputation et la carrière de guide étaient ruinées en ressentit une souffrance si atroce qu' il finit par émigrer en Amérique; rentré plus tard au pays, il mourut à Zermatt en 1888. Il est vrai que Whymper l' a défendu loyalement contre ce soupçon injuste, néanmoins il en revint toujours à la question de savoir si Taugwalder n' avait pas utilisé à dessein la corde la plus faible. Ultérieurement, il a posé cette question par écrit au juge d' instruction et s' est plaint de n' avoir jamais reçu de réponse, de sorte que la vérité n' aurait jamais été dévoilée. Pourtant la chose a été éclaircie lors du premier interrogatoire de Taugwalder ( publié dans le Alpine Journal, XXXIII, p. 237 ). Les dépositions de Taugwalder sont même d' une clarté et d' une logique remarquables. Il explique que, s' il avait utilisé la corde mince, c' est que l' autre corde n' était pas assez longue pour qu' il puisse s' y attacher le dernier. Puis, à la question s' il avait estimé suffisamment solide la corde la plus faible, il répond: « Si j' avais trouvé que la corde employée entre Lord Douglas et moi n' était pas assez solide, je me serais bien gardé de m' attacher avec elle à Lord Douglas, et je n' aurais pas voulu le mettre en danger, pas plus que moi-même. Si j' avais trouvé cette corde trop faible, je l' aurais reconnue comme telle avant l' excursion et je l' aurais refusée. » En outre: « Le poids de trois personnes ( en somme quatre ) avec la force de leur chute aurait pu briser une corde bien solide. » — En effet, en examinant le point de rupture de cette corde, telle qu' elle est conservée au Musée de Zermatt, on est épouvanté de constater qu' elle n' a guère plus d' épaisseur qu' un crayon; il est vrai que Farrar suggère la possibilité qu' elle ait pu se rétrécir au cours des six décades. Aujourd'hui, sur la base de mainte épreuve et de nombreux essais de résistance à la rupture, nous savons que même les cordes de montagne les plus solides ne résistent pas au brusque choc produit par la chute de quatre personnes. La déposition de Taugwalder est donc exacte et de bonne foi, mais on a presque l' impression que Whymper veut, consciemment ou inconsciemment, détourner l' attention de lui-même pour la diriger sur les guides survivants afin d' atténuer sa part de responsabilité. Car Whymper s' est lui-même encordé à Taugwalder, après le retard causé par le dépôt des noms à la cime; il aurait donc dû s' apercevoir que c' était la corde la plus faible qui unissait Taugwalder à Douglas, cela d' autant plus qu' il avait fourni lui-même les cordes et que seul il en connaissait l' emploi, c'est-à-dire qu' il savait que la corde la plus mince ne devait servir que comme corde de réserve. Avant de commencer la descente, il aurait en effet dû s' assurer que tout était en règle concernant les cordes. Cela n' empêche que, selon nos conceptions actuelles, toute cette expédition avait été organisée d' une façon peu soignée. Dans l' Alpine Journal, XXXII, le capitaine Farrar rapporte sur ce fait une enquête sérieuse faite pour découvrir les causes de l' acci; il en vient à la conclusion que la cause véritable n' en était pas que Hadow eût glissé ou que la corde se fût rompue, mais que c' était plutôt la composition même de toute la caravane. Celle-ci était assemblée au hasard et était composée en somme de trois parties qui avaient le même projet et qui, prises séparément, auraient été à même de mener l' attaque à bonne fin. Le danger résidait dans l' association: la caravane était |trop nombreuse et n' avait pas de chef proprement dit; en outre, elle était encordée à rebours du bon sens. Selon Farrar, on aurait dû former deux équipes séparées, soit: 1° Hudson, Hadow ( le moins entraîné ), Croz ( le meilleur guide ), et 2° Whymper, Taugwalder fils, Douglas, Taugwalder père. Ou encore, si tous voulaient être à la même corde: Hudson, Douglas, Taugwalder fils, Hadow, Croz, Whymper, Taugwalder père. A mon avis, il y aurait eu une possibilité meilleure encore pour le dernier cas, soit: Hudson, Hadow, Croz, Douglas, Taugwalder fils, Whymper, Taugwalder père, mais en aucun cas l' ordre qui fut adopté en réalité. Dans tous ces cas, la chute de Hadow n' aurait été qu' un petit incident sans importance qui n' aurait pas causé la catastrophe.

D' ailleurs, Farrar avait aussi en vue une sorte de sauvetage de l' hon de Hudson: d' après lui, c' est à Hudson, 1e meilleur alpiniste anglais de l' époque, que revient le mérite d' avoir vaincu le Cervin du côté est, et non à Whymper dont il chante, il est vrai, les louanges en tant qu' historiographe classique du « Horn » et comme lutteur infatigable pour la conquête du côté sud.

C' est là toute la tragédie des Taugwalder du Cervin. Ce grand désastre fut causé par un enchaînement de hasards malheureux et de négligences, mais nullement par la faute des Taugwalder.

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