L'ours dans les Alpes vaudoises

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PAR DANIEL RUCHET, MONTREUX

Avec 3 illustration ( 119-121 ) Pour compléter quelque peu l' étude de notre faune des Alpes vaudoises et celle peuplant le district franc des Diablerets—Muveran, je vais traiter dans ce chapitre de l' histoire de l' ours, ce brave plantigrade qui offre un intérêt spécial dans la série des formes éteintes de notre pays. Certainement, au moment où tant et tant de hauts pâturages sont abandonnés et retournent à leur état primitif ( reboisement, hautes herbes, gibier abondant ), peut-être n' est pas vain de songer à une éventuelle réintroduction de l' ours dans certains secteurs retirés de nos Alpes. Au cours des siècles, la mentalité du montagnard et du chasseur par rapport aux animaux s' est profondément modifiée, et les temps sont peut-être proches où le promeneur pourra contempler à nouveau une famille d' ours folâtrant en lisière de la forêt alpestre. A ce sujet, le naturaliste et peintre Robert Hainard dit ceci:

Puisque nous parlons économie, il est bien entendu que la reconstitution d' une faune complète ne peut être une bonne affaire que sur le plan moral, esthétique, d' autant plus réel d' ailleurs que l' abondance241 rend moins pressants nos besoins matériels. Il y aura quelques dégâts. Mais avec l' argent qu' on met à un match de football, voire à quelques soirées au bar, on pourrait payer les frasques d' une population d' ours pendant des années. En vérité, l' indignation et la crainte qui saisissent nombre d' entre nous à l' idée que des « fauves » pourraient revenir dans nos montagnes, sont la résurgence d' une hostilité atavique... Aucun animal européen n' attaque l' homme délibérément. Avec l' ours seul, un malentendu ( l' approche imprudente d' oursons ) pourrait être envisagé, quoique extrêmement improbable... L' ours se nourrit surtout de proies minuscules, fourmis, vers de bois, baies. Il broute l' herbe. » A l' inverse du bouquetin qui s' est tourné du côté des Alpes occidentales, l' ours a choisi comme dernier refuge les solitudes boisées des Alpes orientales. Un peu partout, la date de son déclin coïncide à peu près avec celle des autres disparus: ainsi, en Appenzell, l' ours n' existe plus depuis 1673; dans le canton d' Uri, depuis 1806; dans l' Oberland bernois, depuis 1805; à Glaris, depuis 1816.

Dans le Jura, notre plantigrade a résisté plus longtemps. Ainsi, près de Bâle, un ours fut tué en 1803 et, dans le Jura au nord de Genève, il est encore question de lui dans le milieu du siècle. En 1851, trois sujets furent abattus dans cette région.

On parle de l' ours dans les Alpes vaudoises bien avant la domination bernoise, et il y a 133 ans qu' a disparu le dernier, en chair et en os. Il fut un temps où les six ou sept vallées de nos montagnes et leurs vallons latéraux étaient aussi riches en gibier que les gorges les plus perdues de l' Engadine. Le chasseur, armé d' un épieu, d' un couteau de chasse ou d' une hache, ne s' y aventurait pas sans prévoir quelque rencontre possible avec le solitaire plantigrade qui avait, pour ainsi dire, ses passages, ses tanières, ses ravins, ses « jour », ses rocs, ses retraites de prédilection.

Au XIIe siècle encore, nous dit un historien, le district d' Aigle s' appelait le pays noir, parce qu' il était à peu près couvert de forêts, et les bords du Léman s' appelaient la vallée de la Rive ( Rivaz, Grande Rive ). Les colons et les pâtres, lentement, progressivement, parvinrent à éclaircir les bois, à y ouvrir des sentiers et conquérir un sol cultivable sur une nature sauvage, tout en restreignant à outrance l' aire d' habitation des animaux qui, comme l' ours, allient le régime frugivore au régime carnassier.

Que l' ours n' ait pas été très rare dans les Alpes vaudoises, je n' en veux pour preuve que les noms locaux qui nous restent. Malheureusement, on a abattu sans aucun ménagement des surfaces boisées d' une étendue considérable, en ne respectant que les forêts assurant la sécurité des habitations. L' augmentation de la surface cultivée a provoqué celle des populations et, bien entendu, les forêts ont dû fournir le matériel nécessaire à la construction des localités, ainsi que le combustible réclamé par l' industrie minière, florissante jusqu' en 1850 ( Salines de Bex ). Et, conséquence directe, la forêt et la vie animale ont été refoulées toujours plus loin, jusque dans les vallées les plus reculées.

La plaine du Rhône porte peu de traces de l' ours et pour cause: les abords du fleuve étaient marécageux, et l' ours affectionne de préférence les forêts plus élevées, mieux défendues par la nature. Dans le domaine de la toponymie, je ne citerai que les régions incluses dans les Alpes vaudoises, car les noms géographiques se rapportant à l' ours abondent partout dans le canton de Vaud ( Fontaine à l' Ours, Pierre à l' Ours, Couloir à l' Ours, Roc à l' Ours, Vausseresse, Joux à l' Ours, Comborsin, etc. ). A l' ouest, je trouve au Meilleret le « ravin de l' Ours » traversé jadis en son milieu par un chemin permettant aux vaches de la Bierlaz de venir paître au Meilleret. Le Pas à l' Ours, entre Orgevaux de Culan et Arpille, est le seul passage de la longue arête rocheuse. On assure que, sur une corniche étroite de cette arête, on avait fait précipiter un ours en fixant à cet endroit une grande écorce de sapin pelé en pleine sève... Mais le piège le plus utilisé à l' époque consistait en un passage étroit, entre deux rochers par exemple, où on échafaudait quelques grosses poutres chargées de lourdes pierres et le tout était combiné de telle sorte que si l' ours voulait forcer le passage, il rencontrait une ficelle tendue dont la rupture provoquait l' effondrement instantané de tout le système, sous lequel la bête restait prise et écrasée.

On montait naguère dans les branches d' un mélèze sec pour pouvoir gravir le trou à l' Ours, sur la rive gauche du vallon de Nant; on sait que l' ours grimpe aisément sur les arbres. Un deuxième Trou à l' Ours était un passage sous le Lavanchy et les Nombrieux ( Bex ) et un troisième Trou à l' Ours se trouve non loin de Solalex; trou est ici synonyme de passage plutôt que trou de rocher. Il y a un Roc à l' Ours à Bretaye et un autre également près de Panex ( Ollon ).

On raconta jadis au doyen Bridel l que le plus ancien sceau de la vallée des Ormonts aurait porte un ours, et un auteur aurait fait dériver le nom d' Ormonts de « Ursimonts », mont des ours...

Dans l' un des cinquante-six titres du Coutumier des Ormonts ou code qui fut particulier à cette vallée ( 1486 à 1823 ), on trouve l' article suivant, sorti d' une ordonnance souveraine du 22 juillet 1641: Il sera, comme il a été du passé, permis de porter l' arquebuse en toute raison pour aller à la chasse des bêtes carnassières et gibier non défendu, pourvu que Von n' anticipe pas sur la venaison...

Pour un ours tué, il a été usité de payer, pour la part incombant à la commune, 8 florins au chasseur, et pour les petits ours demi-salaire des grands. Celui qui aura attrapé ours ou sanglier sera tenu de rendre la redevance au seigneur gouverneur.

Cette redevance était prélevée sur toutes les denrées alimentaires et pour le gibier abattu, une pièce des bêtes de haute venaison. Pour l' ours, c' était ordinairement le pied droit de devant avec une autre pièce de chair pesant la moitié plus que le pied. Celui qui avait pris un ours devait aussi en présenter la peau au seigneur, avant de l' offrir à d' autres amateurs.

Le 19 mai 1693, les paysans d' Ormont ont tué un ours qu' ils disent être âgé de six ans, et l' ont attaché sur un toit. L' animal peut bien avoir reçu une dizaine de balles; il a été tué au Plan-... ( la deuxième partie du mot est illisible ), où ceux d' Ollon l' ont amené pendant l' espace de quelques jours. Pour n' avoir pas donne la tête, la patte droite et une cuisse au gouverneur d' Aigle, les paysans durent payer un louis d' or!

Le 8 octobre 1693, on a verse 6 florins à un certain Jean Martin, de Rossinière, pour avoir tué un ours. Le 15 janvier 1764, on a verse 1 florin et 6 batz à Gédéon Thaula, de Frenières, pour avoir tué aussi un ours. Un peu plus tard, le gouvernement helvétique accordait une prime de 5 à 7 louis à ceux qui avaient tué un ours. Au commencement du XIXe siècle, le Conseil d' Etat vaudois payait de 40 à 80 francs pour la destruction des ours, sans compter les parts que les communes accordaient.

Un ours a été tué à la Layaz ( Diablerets ) à la fin du XVIIIe siècle par un nommé Morerod, habitant le Creux; le chasseur était rentré à la maison, dit-on, ayant son gilet de chasse en laine blanche tout éclaboussé de sang. En 1802, on tua le dernier ours du canton de Bâle; en novembre 1818, le chasseur Ponnaz en tua un de 120 kg près de Glion; en 1834, on en tua deux ou trois à Sierre et au val d' Anni; en 1836, le chasseur Chavannes remettait au Musée cantonal vaudois un ours de grande taille ( 2,25 m de long ) tué près de Bonmont ( Jura ). On en tuait encore un à Grindelwald en 1845. En 1838, un ours a traverse Frenières, et il fut tué près du pont de la Planchette par un chasseur nommé Moreillon.

Selon certains auteurs, l' ours sortait de préférence la nuit ou par le brouillard. Aussi était-il rare qu' on l' aperçoive, si ce n' était tôt le matin ou tard le soir sur la montagne. Jadis le région des Plans-Savolaires—Nant était le séjour préféré de nos plantigrades, et on a l' impression que dans ce coin sauvage et retiré, couvert d' impénétrables fourrés, creusé de gorges profondes, elles-mêmes séparées par des arêtes déchiquetées, ils devaient se sentir absolument chez eux.

1 Philippe-Sirice ( 1757-1845 ), dit le Doyen Bridel, pasteur à Bâle, d' Oex, et Montreux. Il s' occupa de littérature, d' histoire nationale, de sciences naturelles et de questions linguistiques.

Les chasseurs du vieux temps étaient pourtant misérablement armés pour poursuivre l' ours: un fusil à un coup, se chargeant par le canon, avec balles rondes portant à 80-100 mètres; au-delà, il n' y avait rien à espérer, quant à la précision du tir. Aussi les nemrods de l' époque cherchaient-ils à s' approcher du gibier le plus près possible. Mais ils étaient parfaitement au courant des mœurs des animaux, et faisaient preuve de beaucoup de prudence et de ruse pour atteindre leur but.

Un récit authentique C' est avec un vif intérêt et non sans émotion que j' ai lu récemment la lettre écrite par la Municipalité de Gryon et datée du 22 juin 1838. Elle est adressée à M. le préfet du district d' Aigle, installé alors à Villeneuve. Je ne puis résister au désir de trancrire in extenso le contenu de ce message des plus authentiques:

Monsieur le Préfet, Voici un rapport que nous avons l' honneur de vous transmettre, au sujet d' un ours qui a été tué dans la forêt de Genet, le 20 avril dernier.

Cet ours ayant été aperçu dans cette forêt les 18 et 19 avril, l' alerte se mit dans la contrée et le 20 dit, une cinquantaine de personnes de notre village, accompagnées d' un certain nombre d' individus des Posses et de Fenalet, organisèrent une battue afin de se débarrasser du voisinage de cet animal dangereux.

Cette chasse, dirigée avec soin par quelques individus, eut l' heureux résultat de faire abattre cet ours en-dessus du Bouillet, où il s' était dirige, après avoir reçu plusieurs coups de carabines dans la forêt de Genêt.

La première personne qui l' ait blessé est le citoyen Jean-David Ravy, de ce lieu, dont la balle a traversé les deux flancs de l' animal; depuis là, plusieurs chasseurs ont tire dessus et le dernier est le citoyen Gabriel Croset, de Pallueyres, qui lui a tire son coup à la tête, presque à bout portant, ce qui lui a donne la mort.

Comme il est accordé par le Gouvernement, ainsi que par les communes environnantes une prime pour la destruction des animaux dangereux, nous vous prions, Monsieur le Préfet, de vouloir bien faire obtenir à ces chasseurs la prime qu' ils ont méritée.

Nous croyons cependant devoir vous informer d' une circonstance fâcheuse survenue dans cette chasse. Lorsque l' ours fut blessé par le citoyen Ravy, il a rebroussé chemin et s' est porte sur les rabatteurs, cherchant à forcer leur ligne, mais inutilement. Dans cet instant, plusieurs jeunes gens ayant vu venir cet animal sur eux se sont mis à crier de toute leur force, afin de l' épouvanter, ce qui leur a réussi. Mais le citoyen Pierre-Abraham Bocherens, qui était place à l' affût en avant de la forêt, a cru, lorsqu' il a entendu ces cris, que cet animal, étant blessé, s' était élancé sur quelques personnes. D' après ces soupçons, il s' est précipité à la course du côté d' où ces cris venaient, mais malheureusement pour lui, il est tombe sur sa carabine, dont le coup est parti en lui emportant le second doigt de la main droite.

Les intentions du citoyen Bocherens étaient dans cette circonstance des plus louables; nous croyons, Monsieur le Préfet, devoir vous le recommander; nous pensons qu' il est équitable que le gouvernement accorde à ce citoyen une gratification pour le dédommager au moins de la perte de son temps et de ses frais de médecin. Agréez, Monsieur le Préfet, l' assurance de notre considération très distinguée.

Gryon, le 22 juin 1838 F. Anex, syndic M. Moreillon, secrétaire J' ignore malheureusement la réponse du gouvernement relative à cette chasse mouvementée. Toujours est-il que jamais on ne revit ours dans les sombres forêts de nos Alpes vaudoises, au milieu de ces rochers escarpés et inaccessibles, traversés de gorges étroites et de vallons déserts, qui en sont l' habitat préféré. Seuls subsistent dans nos mémoires les noms laissés par ces sympathiques plantigrades à ces fameux passages creusés naturellement dans le rocher, très utiles aux nombreux passants. Maintenant, beaucoup parlent de la réintroduction de l' ours dans certaines régions, cet ours qui, en fait, n' a jamais attaqué personne pour autant qu' on le laissât vivre en paix dans sa montagne.

C' est en Suisse le septième ou huitième grand mammifère sauvage qui a été refoulé et finalement exterminé par l' homme, car des battues générales avaient lieu sitôt qu' on en signalait un. Les loups, peut-être moins rares, ne furent totalement détruits que beaucoup plus tard.

Un peu partout, bien des espèces animales, sans avoir totalement disparu, sont réduites à quelques individus, si bien qu' on peut les considérer comme pratiquement détruites. D' autant plus que, arrivées à ce stade, elles n' ont plus d' énergie vitale, se reproduisent peu, se défendent mal. Le professeur Roger Heim dit que la responsabilité du chasseur qui n' hésite pas à tirer sur un animal rarissime peut être comparée à celle d' un homme qui détruit dans un musée un toile célèbre. C' est vrai pour toutes les espèces, mais plus particulièrement pour notre ursus arctos, grand amateur d' herbe tendre, de racines et de fruits d' arbrisseaux, et malheureuse victime de l' ignorance et de l' égoïsme humains.

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