Noms de lieux alpins

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Avec 2 illustrations.Par Jules Guex.

X.

Cervin ou Servin?

Deux hypothèses nouvelles.

Depuis une trentaine d' années, les historiens et les linguistes semblaient ne plus s' intéresser à l' important problème de l' origine, de la signification et de l' orthographe du nom du Cervin. Peut-être restaient-ils un peu déconcertés et troublés devant l' avalanche de dates, de noms et de documents qui se précipitait du haut des études bien connues de W. A. B. Coolidge * ). Nul n' aurait osé contester la compétence et l' autorité de l' illustre alpiniste, et notre Guide des Alpes valaisannes, vol. II, dans sa première édition ( p. 255 ), s' en référait trop modestement aux travaux de l' oracle de Grindelwald. Mais voici que, tout récemment, le problème est revenu à l' ordre du jour; deux linguistes éminents ont incidemment parlé du Cervin dans des études toponymiques d' une portée beaucoup plus générale: il s' agit de M. J. U. Hubschmied, souvent cité dans mes articles, et de M. Albert Dauzat, directeur d' études à l' Ecole pratique des Hautes Etudes, à Paris. Bien que je ne puisse souscrire à leurs conclusions, j' essaierai de résumer, sans les trahir, les thèses neuves et originales de ces deux savants, après quoi, j' analyserai à mon tour le nom de la plus célèbre cime de nos Alpes.

Pour M. Hubschmied, Cervin serait l' aboutissement moderne ( par l' inter du latin cervinus ) d' un mot gaulois *karwtnos « le petit cerf ». Les Gaulois croyaient à l' existence de divinités, Fées, « Dames » et Démons, qui hantaient les cours d' eau, les marais ou même les solitudes de la montagne; ils leur prêtaient souvent l' apparence d' animaux, celle du cerf en particulier. Jusqu' en plein moyen âge chrétien, ces croyances païennes avaient laissé des traces: dans les mascarades du tournant de l' année, certains déguisements étaient comme des survivances de croyances gauloises, entre autres « le Petit Cerf » et « la Vieille », qui scandalisaient l' Eglise et attiraient ses foudres. Or, remarque M. Hubschmied, au pied de la cime qui nous occupe, coulent deux torrents, affluents du Marmore, appelés aujourd'hui Cervino et Zα Vieille, et dont les noms seraient ceux des divinités qui les hantaient il y a deux mille ans 2 ). Pour ce qui concerne le torrent de la Vieille, je crois qu' il doit son nom à l' alpage voisin, dit la Vieille sur la carte, mais qui devrait s' écrire l' A vieille j l' Alpe vieille ». Il y en a plusieurs dans les Alpes, qui font pendant aux A neuva « alpe nouvelle », malheureusement orthographiées Laneuvaz. Quant à Cervino, remontant à karwînos selon M. Hubschmied, je me borne pour l' instant à remarquer qu' il postulerait à l' initiale originelle le son k ou c dur* M. A. Dauzat refuse de se ranger à l' opinion de M. Hubschmied. Autrefois, il rapprochait Cervia de « cerf»1 ), mais il écrit dans une œuvre récente: « Quant au Cervin, je doute fort aujourd'hui de la métaphore « cerf », qui s' impose si peu, surtout du côté italien, où la montagne apparaît comme un lourd trapèze, sans rapport avec une corne de cerf: ici, un caravos est plus vraisemblable 2 ). » Ces lignes sont tirées d' un chapitre fort intéressant dans lequel M. Dauzat étudie une racine ou « base » très ancienne, pré-indoeuropéenne, cara « pierre ». Le caravos cité en est un dérivé, qui expliquerait le nom de Zα Crau, dont le sens primitif serait « ( désert ) pierreux ». Donc, pour M. Dauzat, caravos, devenu Cervin, signifierait, bien qu' il ne le dise pas expressément, « ( montagne ) pierreuse ». Comme pour l' hypothèse de M. Hubschmied, je constate que celle de M. Dauzat implique à l' origine un c dur initial.

Méthode et principes de la présente étude.

Qu' on me permette d' intervenir dans le débat et d' analyser à mon tour le nom du Cervin, en examinant de près les pièces connues du procès et en apportant des documents nouveaux de quelque importance. Mais, au préalable, il me paraît utile de rappeler certains principes qu' il est sage de ne pas oublier dans un problème toponymique de cette nature.

Les noms de sommets, comme les autres noms de lieux, ont leur origine et leur explication dans la langue qui fut ou qui est parlée dans la région où se dresse la cune. Les pics des Alpes Pennines ne portent pas des noms d' origine chinoise, arabe, russe ou portugaise. C' est dans leur terroir linguistique seulement qu' on peut avoir quelques chances de trouver la clef de leur etymologie. Il va sans dire que je ne parle pas des noms modernes, créations ou inventions de cartographes ou d' alpinistes: Pic Wilson ou Aiguille Purtscheller n' appellent pas d' analyse étymologique, de nos jours tout au moins, car, qui sait? le premier pourrait bien sous peu ( c' est la mode ) être dénommé: le Wilson tout court ( comparez le Dru, la Verte, etc. ). En l' an 2000, on prononcera le Vilson, qu' un toponymiste téméraire déclarera être le latin Vilem Summum « le vil sommet ». Le second deviendra: Zα Pour-cellaire, où l'on verra, j' imagine, Porcellana « la gardienne des pourceaux »! Mais revenons au Cervin, nom populaire, qui plonge ses racines dans la vallée d' Aoste, où l'on parle le valdôtain. Qu' est que ce dialecte régional? Un fond gaulois ( du temps des Salasses ) recouvert presque entièrement par le latin dès la conquête du pays par l' empereur Auguste ( Aoste lui doit son nom ), à peine influencé par les invasions burgondes au Ve siècle, et qui, évoluant au cours des siècles, est devenu un des parlers dits franco-proven-çaux, aujourd'hui plus ou moins moribonds. Une histoire, on le voit, toute pareille à celle de ses frères, qui, des Vallées vaudoises du Piémont jusqu' au Cervin, tout au long de la chaîne des Alpes, s' appellent patois dauphinois, savoyards, vaudois et valaisans. Cette parenté avec le parler indigène de la Savoie, du Pays de Vaud et du Valais romand est manifeste. Il suffira de citer quelques noms de famille valdôtains: Favre, Forclaz, Henry, Rosset, Guex, Gay, Rey, Marquis, Bovet, Ansermin, etc., etc. Et dans les noms de lieux, que de résonnances familières aux oreilles romandes et savoyardes! En voici quelques-uns pris au hasard sur une carte du pays valdotain: Biolley, Dailley, Larzey, Pessey « bois de bouleaux, de pins, de mélèzes, de sapins », Glarey « glarier », Peutey « marécage », Balme, Barma « roche en surplomb », Cleyve « pente », Créta « crête », Cingane « terrasse herbeuse », Pissot, Pissi-vache « cascades », Tsâ « chaux », Charmontane « chaux d' août », Tramail « chalet de remuage », Baux « étable », Serva « forêt », Abériaux « abreuvoir », Suche « sommet arrondi », Triolet « trèfle », Entraves « entre les eaux », La Palud « marécage », Les Praz « les prés », etc., etc. Concluons: c' est dans le dialecte valdotain qu' il conviendra de chercher l' origine, la signification et la véritable orthographe du mot Cervin.

Quand on étudie des noms de lieux alpins, il est un autre axiome qu' il ne faut jamais perdre de vue: à la montagne, bien souvent, les noms « montent ». La plupart des sommets situés au-dessus de la région des prairies alpines ont reçu très tard, même très récemment, leur dénomination, et c' est sur leurs flancs, parfois même à leur pied, qu' on retrouvera le nom du village, de l' alpage, du ruisseau ou de la forêt qui est allé se percher deux mille mètres plus haut. J' aurai, plus loin, à examiner cette question à propos du Cervin, aussi n' est pas inutile de citer quelques exemples choisis au hasard. Le Piz Bernina n' a un nom que depuis 1850; avec beaucoup de modestie, de goût et de tact, son premier vainqueur, J. Coaz, employa l' appellation du col homonyme. Mais le col lui-même ( Berninapass ) devait la sienne à un alpage ( aujourd'hui Alpe de Bondo ) situé sur son flanc nord: la Bernina-alp, plus anciennement Beronina, et au XVe siècle Beranya, peut-être dérivé d' une racine liguro-celtique ber « torrent ». Pareille « ascension » toponymique doit s' être produite de l' Alpe Palü au célèbre Piz Palü, où l'on reconnaît facilement le latin paludem « terrain marécageux ». Et la Jungfrau^ Au moyen âge, les nonnes ( Jungfrauen ) d' un couvent d' Interlaken possédaient au-dessus de Wengen un alpage: la Jungfrauenalp, au pied de la belle cime à laquelle on donna le nom un peu long de Jungfrauenalphorn, abrégé plus tard en Jungfrauenhorn, et de nos jours en Jungfrau. Et pourtant, plusieurs années après la victoire des Meyer ( 1811 ), Mme de Staël affirmait sérieusement que la « Vierge » n' avait pas été violée et ne le serait jamais! Le Dru doit son nom aux gazons situés à ses pieds et qu' engraissait le fumier du petit bétail qu' on y menait paître. Le chalet de la Brenva ( 1516 m. ), « chalet du mélèze », a l' honneur d' être le parrain, à 4303 m ., du col homonyme. Récemment, j' ai montré qu' un « petit érable », un ayalin, parti de 1800 m ., était allé se percher à 4207 m. sur YAllalinhorn. Le Grand Golliaz s' appelle ainsi parce que, à son pied occidental, se trouvent quelques « gouilles », un golliat en patois valdotain. La Chenalette est un sommet qui signifie « petit couloir ». La Veudalle est une pointe qui veut dire « petite vallée », et le Balaïtous pyrénéen est le nom d' un pic qu' il faut traduire par « vallée laiteuse ». On pourrait multiplier ces exemples. Cervin aurait-il, lui aussi, réussi une « escalade toponymique »? Je répondrai plus loin à cette importante question.

Encore une troisième et dernière remarque préliminaire. Il est imprudent d' aborder la recherche de l' étymologie d' un toponyme en tablant uniquement sur sa forme actuelle. Il faut remonter dans le passé et découvrir la forme la plus ancienne dont l' histoire fasse mention. Malheureusement, les historiens et géographes grecs et romains: César, Pline, Polybe, Strabon et Ptolémée, ne se sont pas occupés du Cervin. Rien non plus dans les chartes du moyen âge. Ce n' est que dans des documents du XVIe siècle qu' on lit ce nom pour la première fois. Avec une belle conscience, Coolidge a cherché à dresser la liste des historiens, géographes, topographes ou généalogistes qui, dès le XVIe siècle, ont parlé de la région des Alpes qui nous intéresse. Il analyse leurs œuvres, en fixe la date et y signale les noms de lieux employés par eux. Je renvoie le lecteur à ces copieuses études et me contente de rappeler les noms de quelques-uns de ces auteurs: Gilles Tschudi, de Glaris ( 1505—1572 ), qui aurait franchi le Théodule vers 1528.

Johannes Stumpf, de Zurich ( 1500—1566 ), chroniqueur et géographe. Sébastien Munster, de Bâle ( 1489—1552 ). Josias Simler ( 1530—1576 ). Philibert de Pingon ( XVIe siècle ).

Je me borne à constater pour l' instant que:

1° les sources de Coolidge sont ( à l' exception d' un seul ), des auteurs de langue allemande qui emploient presque tous le latin, langue internationale des savants de leur époque; 2° plusieurs de ces auteurs n' ont pas vu les lieux dont ils parlent. Josias Simler, goutteux à 29 ans, eût été embarrassé d' affronter les neiges éternelles, et ses écrits de topographie étaient un moyen de se distraire de ses travaux théologiques; 3° ces auteurs ont la fâcheuse habitude, non du véritable plagiat, mais de répéter ce qu' ont dit leurs prédécesseurs et confrères: leur science est essentiellement livresque; 4° enfin, sous leur plume, le mot latin mons doit être traduit par col, tandis que jugum signifie sommité. ( De nos jours encore, Mont signifie col dans: Mont Cenis, Mont Genèvre, Mont Iseran, etc. ).

On peut s' étonner que Coolidge n' ait fait aucune recherche dans les archives régionales, qui sont cependant les véritables documents de première main. On verra plus loin que je n' ai pas voulu l' imiter et je ne le regrette point. Coolidge ne s' est pas demandé non plus si le mot Cervin était un exemplaire unique, ou si ce toponyme avait des frères jumeaux quelque part, dans une autre région des Alpes. C' était là, me semble-t-il, une grave lacune que je me suis efforcé de combler, comme on le constatera bientôt.

( A suivre. )

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