Noms de lieux alpins. — VI

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Par Jules Guex. VI.

Première partie. Esquisse de toponymie glaciaire.

Monte Rosa. Au seizième siècle, le Col de St-Théodule était appelé par les Valaisans « der Gletscher » et par les Valdôtains « Rosa ». Cette dernière dénomination s' est lentement déplacée vers l' est pour se fixer sur la cime bien connue 1 ). Ce mot rosa était donc l' équivalent, si ce n' est la traduction du mot allemand Gletscher. Cela ne fait aucun doute, mais encore peut-il être utile d' en fournir la preuve. Et la chose est facile grâce aux renseignements que renferme le Bollettino del C.A.I., n° 41, et que rapporte Coolidge en les résumant. Qu' on me permette de lui faire cet emprunt: « Des documents authentiques nous apprennent d' une façon précise le sens de ce mot rosa vers la fin du XVIe siècle. Ils se rapportent au projet de créer un canal d' écoulement pour le lac du Rutor ( versant valdôtain au Petit-Saint-Bernard ). Dans son projet, dressé en 1596, Simon Tubingher, allemand, parle de percer le rocher en tel endroit que „ la rose n' y puisse jamais arriver ". Le duc de Savoie envoya sur les lieux l' ingénieur Soldati, avec Tubingher, pour lui faire un rapport sur le projet. Or, dans ce rapport, signé de Soldati et daté du 10 octobre 1596, nous lisons les paroles suivantes, qui ont pour nous un intérêt particulier: „ et hora gli e sopravenuto tanta gran massa di neve congelata, nominata da li paesani Rosa, che a chiusa la detta apertura, in molta alteza, et solamente sotta fra uno deli detti monti, et la ditta Rosa ha lasciato una bocca larga " 2 ). » Plus tard, H.B. de Saussure fait mention du terme valdôtain ruise, qu' il emploie pour désigner le glacier italien de Miage. Enfin, Martelli nous apprend que les gens du pays d' Aoste donnent ce nom aux glaciers en général, mais surtout aux grands plateaux de glace visibles de loin. Et l' abbé Henry, bien connu des alpinistes, note la forme roèse, dans une étude sur le patois de Valpelline, et la traduit par « glacier ».

Mais quelle peut être l' étymologie de ce mot rosa, prononcé en divers dialectes reuse, rouièse, roèse, roise, ruise? Problème ardu, sans doute, que je ne crois pourtant pas insoluble. De quelle langue nous vient-il et quelle en est la signification primitive? Est-ce un mot prélatin, un de ces mots ligures ou gaulois, comme on en trouve tant dans le vocabulaire alpin? Je ne le pense pas. Est-ce un mot latin? Pas davantage, car rosa « la rose » n' a rien de commun avec lui.

Notre éminent collègue, M. Marcel Kurz, auteur du Clubführer durch die Bündner Alpen, V — Bernina-Gruppe ( 1932 ), a eu l' heureuse inspiration de demander une notice toponymique à l' un de nos meilleurs linguistes, M. le professeur J. U. Hubschmied. C' est dans cette étude que j' ai trouvé le trait de lumière qui éclaire ce difficile problème. M. Hubschmied nous apprend que « dans des commentaires ( Glossen ) en vieux-haut-allemand ( bavarois ), le latin crustae ( employé par Virgile 1 ) pour désigner les „ croûtes de glace " d' un fleuve gelé ) est traduit par rosum, forme pluriel d' un singulier *rosa „ croûte de glace, glace ", plus anciennement *hrosa, apparenté à l' origine avec le latin crusia „ croûte " et le grec krustallos „ glace Ce rosa est vraisemblablement d' origine germanique ( langobard ). Dans des temps très anciens, les Romans de l' Engadine auraient adopté un mot germanique *hrosa2 ) pour désigner les glaciers 3 ). » Les dictionnaires étymologiques des langues latine et grecque confirment l' hypothèse de M. Hubschmied. Tous apparentent crusta « croûte, revêtement rugueux et durci par coagulation », aux mots suivants: grec:krustainein « faire geler » kruos « froid glacial » krustallos 4 ) « glace » letton:krevé « croûte d' un glacier » kruvesi « boue glacée à la surface d' un chemin » irlandais:cruaid « dur » ancien-islandais:hrjosa « frissonner » vieux-haut-allemand: hrosa, hroso « croûte, glace ».

A cette liste, déjà trop longue, de mots indo-européens, je voudrais joindre encore un mot provençal ( qui sonne comme le Rosa de Monte Rosa ), rausa ou rosa, que l'on traduit par « croûte cristallisée qui se forme sur les douves d' un tonneau », donc « tartre », et, par extension, « lie du vin ».

Et la conclusion est claire, semble-t-il; le type primitif de tous ces mots renferme l' idée d' un « durcissement produit par le froid, d' une cristallisation, d' une glaciation ». Donc le nom de Monte Rosa signifie « Mont de la glace » ou « Mont des frimas » comme on eût dit au temps de Louis XIV.

Mais notre Mont Rose n' est pas le seul représentant toponymique de rosa, ce vieux mot germanique que les Langobards et les Goths apportèrent au sud des Alpes et jusqu' en Provence. Je note, par exemple, et sans commentaires:

Monte Rosa dei Banchi ( massif du Grand Paradis, Piémont ).

Rosa Blanche « Le Glacier blanc ».

1 ) Voici le vers de Virgile auquel M. Hubschmied doit faire allusion:

Concrescunt subitae currenti in flumine crustae. Géorgiques III. v. 360.

Lire rose ( glacier de... ), qui représente en réalité Vire rose, « le plateau ( l' aire ) de glace ».

Planereuse ( glacier de... ) « glacier plat » ou « plan »; équivalent exact du Piano Rosa des Italiens, désignant le Theodulgletscher.

Rosey ( glacier de... ) dans le Val d' Hérémence. Etymologie discutable, mais plausible, car ce Rosey ne doit pas être, à 2800 m. d' altitude, comme les innombrables Rosey de chez nous, un rausetum « lieu où croissent des roseaux ».

Col de la Reuse d' Arolla ( prononcez roèséCol du Glacier d' Arolla, à l' ouest du Col de Collon.

La Tête des Roèses, îlot rocheux entouré par le vaste Glacier des Grandes Murailles, au sud de la Dent d' Hérens.

La Roisetta, ou mieux Roèsetta = Le petit glacier ( entre le Valpelline et le Val Tournanche ).

La Grand Roise = le Grand glacier; à 3300 m. environ, et situé à l' est du Mont Emilius ( Piémont ).

Rosenlaui « l' avalanche de glace » représente le groupe rosa dans l' Ober bernois.

Roseg ( prononcez rosêtj ), dans le massif de la Bernina, doit être un composé de rosa et de egg, dont la traduction, plus claire en allemand qu' en français, serait « Gletscheregg » 1 ).

Dans le Val Ferret suisse, les glaciers de Saleinaz et de Laneuvaz ( ou mieux Va neuva « l' alpe nouvelle » ) ont pour émissaires des torrents qui, tous trois, s' appellent Reuse ( de Saleinaz, de l' Amone et de Tsamodet ). Ce serait, je crois, une erreur de les faire rentrer dans le groupe que nous venons d' étu; il serait plus sage de les rapprocher de la Reuss, rivière dont le nom très ancien est d' une tout autre origine, gauloise vraisemblablement: Rigusia « la puissante, la royale ».

Mais l' idée de « glace » et de « glacier » ne s' exprime pas, dans la toponymie alpine, par le seul type rosa. D' autres mots et noms intéressants méritent un rapide examen.

Le Mont Glacier s' élève à 3186 m ., au nord du Monte Rosa dei Banchi ( Piémont ).

Les Glaciers est le nom d' un hameau du Val d' Ollomont.

Les Glaciers est celui d' un très petit village savoyard, dans la vallée qui part du Col de la Seigne et qui est parcourue par le Torrent des Glaciers, émissaire du Glacier des Glaciers ( appellation bizarre !) et dominée par l' Ai des Glaciers et la Petite Aiguille des Glaciers.

La Gliafoneire. C' est le nom d' un petit torrent dont la source se trouve dans l' Alpe de la Remointse ( Trient ) et qui dévale sur des pentes escarpées, pour se jeter dans le Trient, non loin du chalet de l' Odéï. La dernière fois que je l' ai vu en hiver, par une journée très froide de décembre 1931, il ressemblait à une cascade subitement congelée, haute de cinq cents mètres, long ruban bleuâtre déroulé sur les précipices. Cette « Glaçonnière » est bien nommée.

Le Vallon des Glaçons est situé à l' est de la Grande Tour, sur l' arête italienne du Cervin, et fut baptisé de la sorte par Jean-Antoine Carrel.

La Biégnette, suspendue aux flancs abrupts des Dents de Veisivi et menaçant Ferpècle, est, je crois, le seul représentant actuel, dans la toponymie, d' un mot du patois d' Evolène: byénio « glacier ». Le doyen Bridel, dans son Glossaire, l' avait noté sous les formes ( peut-être imparfaites ) de: beuna, beugna au féminin, et bougno, biougnio au masculin. Dans mon Esquisse toponymique du Val d' Hérens, parue ici même en 1929, j' ai dit deux mots de cette Biégnette « petit glacier », sans me prononcer sur son étymologie, qui restait pour moi tout à fait obscure. Depuis, j' ai trouvé dans un document d' archives, daté de 1290, « lo Biognio de Perretz » soit le « glacier de Perroc » ( Val de Ferpècle ); enfin, dans la deuxième édition du Guide des Alpes valaisannes, tome II, Collon-Théodule, parue en 1930, on peut lire une précieuse notice toponymique de M. le Dr Léon Meyer, archiviste du canton du Valais, qui renferme la note que voici: « Le Biegnet, diminutif du latin biennium = espace de deux ans; ce serait donc la neige restée deux ans. » La Cima di Jazzi ( au nord du Mont Rose et dominant Macugnaga ). Ce yatsi n' est qu' une forme dialectale employée dans le Val d' Anzasca, et à demi-germanisée, du mot italien giacchialo « glacier ». Ce serait donc « La Cime des Glaciers ». Mais quelle drôle d' idée ont eue certains topographes de baptiser Jazzigletscher et Ghiacciaio di Jazzi le petit glacier de son flanc oriental! Ce pléonasme toponymique est aussi choquant que le Glacier des Glaciers dont je parlais plus haut.

Jazzihorn « corne des glaciers »; dans la même région, au sud du Col d' Antrona.

La Vedretta du Lion, champ de neige très escarpé, où l'on est exposé aux chutes de pierres qui tombent de la Tête du Lion, quand on monte du Breuil au Cervin. Dans les Alpes du Tessin, de l' Engadine et du Piémont, on rencontre les formes vedretta ( féminin ) et vadret ( masculin ) qui signifient « glacier ». Vers 1573 déjà, Campell, dans sa Topographia Rhœtiœ, signale ce mot dialectal vedrei, qui, selon lui, viendrait soit du mot rhéto-roman veider « vieux », soit de vaider « verre » ou « glace ». Je crois bien que la question a été tranchée par M. Hubschmied dans la belle notice 1 ) qu' il a consacrée à ce mot. Il nous apprend que vedrei c' est le latin *veterectum, dérivé de veterem « vieux », donc « vieille neige », soit « glacier », équivalent de l' allemand firn. Et, ici, nous retrouvons Josias Simler, qui écrivait au XVIe siècle, dans ses Commentaires: « Les vieilles neiges ( nives inveteratae, dit-il textuellement ) ont reçu chez nous le nom de Firn, par opposition aux nouvelles; ainsi appelons-nous les vins vieux, n' eussent même qu' un an: Firnenwein 1 ). » Oγ, ces Firn, ces nives inveteratae, ce sont nos « névés ».

Plan Névé ( glaciers de...Muveran et Dent du Midi ). Les deux glaciers de ce nom, dont les légendes plus ou moins authentiques sont connues, s' expliquent par le mot névé, entré dans la langue française depuis un siècle environ, et dont la prononciation correcte ( savoyarde et suisse-romande ) serait nevé et nevi. Ils sont, étymologiquement, des « névés plats ».

Et pour finir cette revue, bien longue quoique incomplète, de terminologie glaciaire, je signalerai encore un mot curieux que j' ai noté au cours de mes enquêtes personnelles. Dans certains villages en aval d' Aoste, on appelle un glacier: dyère. D' où vient ce mot? Je l' ignore. Serait-ce peut-être une prononciation locale du mot glière « laisse glaciaire, moraine »? Je ne sais. Mais je ne crois pas qu' il joue un rôle dans la toponymie de la région que nous avons parcourue et dont je ne veux pas sortir pour pousser jusque dans le Dauphiné. Je me demande cependant si le Glacier de la Girose, à l' ouest de la Meije, ne pourrait être expliqué par le latin gelosa « gelé, couvert de glace ».

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