Pic d'Orizaba (Citlaltepetl)

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( Janvier 1934.Par le Dr Ed. Wyss.

A la limite est du haut plateau mexicain, peu avant la descente vers la zone sous-tropicale d' Orizaba, le train Mexico-Vera Cruz s' arrête à une petite station: San Andrès Chalchicomula. La bourgade même est située dans la haute plaine, immédiatement au pied SE. du Pic d' Orizaba et à une distance de 8 kilomètres environ de la gare. C' est là que descendent ceux qui tentent l' ascension du Pic d' Orizaba.

Après cinq heures de voyage nous quittons le wagon, l' œil vague et l' esprit endormi. Il est 2 heures du matin. L' air vif de cette nuit étoilée nous réveille vite de notre demi-sommeil. Nous courons à la tête du train pour nous assurer de nos bagages et les faire transporter sur le petit tram à essence qui doit nous amener cette nuit encore à San Andrès. Nos sacs, une tente, les couvertures, les cordes, les piolets, tout cela va s' accumuler dans la voiture où quelques indigènes, déjà installés, bâillent et s' étirent.

Sous cette nuit claire, le Citlaltepetl, au loin, rayonne de blancheur. Ses arêtes se distribuent comme les branches d' une étoile et se découpent en clair sur le fond noir du ciel. Citlaltepetl veut dire montagne de l' étoile. Nom très heureux si l'on songe que lorsque ce volcan était en activité ( la dernière éruption remonte à 250 ans ) la lumière que projetait son cratère pouvait, de loin, fort bien se confondre avec celle des étoiles.

Le premier aspect du pays mexicain que chaque voyageur peut recueillir sur mer, avant d' arriver à Vera Cruz, quand la côte est encore tout estompée par la brume, c' est précisément la vision du cône complètement blanc du Pic d' Orizaba, dont les 5700 mètres dominent l' Etat de Vera Cruz en entier. Mais, sur le haut plateau, les proportions de ce géant diminuent, car la différence de niveau relative n' atteint plus alors que trois kilomètres et demi. Elle cesse donc d' étonner l' alpiniste européen dont l' œil est déjà accoutumé aux altitudes visibles de cet ordre.

J' en fais la remarque à mon camarade 1 ), car j' aurais voulu retrouver le Pic d' Orizaba aussi imposant qu' il m' était apparu la première fois.

— Attendez d' être au pied de la montagne, me répond-il. Ces 15 kilomètres d' éloignement font paraître le Pico plus petit qu' il ne l' est en réalité. C' est vraiment un colosse et vous vous en apercevrez lorsque vous arriverez sur son sommet.

Remarque heureuse! Il est toujours très satisfaisant de parler de l' arrivée sur un sommet, alors qu' on est encore dans la plaine. Le fait d' envisager la réussite de l' ascension comme certaine raffermit considérablement l' optimisme.

Une cloche sonne, des hommes courent et nous font signe de monter en voiture. Le train va partir...

Enfin! Il se met en route dans un fracas de moteur éraillé et de vitres branlantes qui empêche tout sommeil. A eux seuls, d' ailleurs, les virages tiendraient en éveil le plus incorrigible des dormeurs. Il me semble tout le temps que nous allons dérailler. Mais non! Une demi-heure s' écoule sans autres incidents que divers sursauts; le train ralentit, puis stoppe devant un grand portail. Un Indien frileusement enveloppé dans son zarape 1 ) et coiffé, bien entendu, de son grand sombrero 2 ) agite une lanterne et ouvre la porte. Le train avance, puis stoppe encore. Une deuxième porte s' ouvre et je constate que nous avons passé dans une gare forteresse, défendue par deux hautes murailles. C' est la gare aux marchandises. Nous entrons dans la bourgade où, comme dans tout autre village indien, les maisons sans étage se rangent exactement en ligne droite le long de la rue; petites maisons crépies à la chaux et peintes en bleu, en rouge, en orange, en jaune. Toutes les ruelles se coupent à angle droit. Devant notre hôtel — une petite auberge — le train s' arrête. Une « comadre », le zarape roulé autour de son corps imposant, nous reçoit avec amabilité et nous conduit dans le patio de l' hôtel. Les chambres donnent de plain-pied sur ce patio. Si notre hôtesse a un caractère en rapport avec sa silhouette, qui est toute rondeurs, il est probable qu' elle saura mener les affaires rondement aussi. Elle nous pousse dans notre chambre où deux lits ont été préparés et, me prenant par le bras, nous dit avec sympathie:

— Vous dormirez bien, il n' y a pas de chinches ( punaises ) ici.

Nous en sommes bien aises. L' hôtesse nous remet du savon, oublie de nous donner de l' eau, nous en apporte, mais oublie encore le linge de toilette, puis, satisfaite, nous quitte.

— Dormez bien, car demain le froid vous en empêchera probablement. Buenas noches, hijos!

Bonne nuit, mes fils! J' ai bien envie de lui répondre: Bonne nuit, maman!

Le lendemain, dès 9 heures du matin, deux paires de chevaux de selle et de mulets, conduits par deux mozos 3 ) nous attendent, alors que nous sommes encore au marché à faire des emplettes.

Les bêtes de somme traversent en tous sens la bourgade avec l' expression affairée de qui n' a le temps de regarder ni à sa droite, ni à sa gauche. Elles sont chargées de bois, de charbon, de légumes, de fruits. En voici deux qui portent un gros cochon ficelé dans un brancard de bambous. Le porc n' a pas l' air de s' étonner de cette situation cocasse — pareille avanie lui est arrivée plus d' une fois déjà — ni, dans la rue, les gens que surprennent bien plus mes souliers à clous. Mes « godasses » soulèvent, en effet, l' intérêt et l' admiration de chacun car on est bien peu accoutumé à voir des chaussures aussi énormes dans un pays où tout le monde porte sandales. Mon camarade non plus n' a pas mis de chaussures à clous, quoique montagnard depuis de longues années:

— Ce n' est pas nécessaire dans ce pays, m' affirme. Des souliers de chasse ou des bottes d' aviateur suffisent si l'on possède des crampons.

Il a raison. Néanmoins je ne me départirais pas volontiers de mes lourdes chaussures.

Nous avons acheté, pour quelques sous, des mandarines, des cannes à sucre, des grenadillas, des oranges, du pain. Une masse grouillante de ven- deurs, assis à terre ou, plus commodément, dans leurs boutiques nous proposent leurs mets nationaux.

— Tortillas, tortillas, crie une vieille, la bouche remplie d' or, Enchiladas, répond une voix plus jeune. C' est une jolie fille aux tresses noires, aux yeux de charbon. Ses lèvres fines, régulières, découvrent une dentition blanche et saine où les prothèses en or devraient ne savoir que faire. Mais, c' est une manie chez ces femmes! Toutes elles se croient obligées d' en leurs dents avec le métal précieux qui provient de leurs bijoux de famille. La plus pauvre d' entre elles a réussi à se procurer assez d' or pour en garnir au moins une ou deux incisives.

Des émanations de graisse de porc grillée et de viande rôtie viennent, par effluves, nous chatouiller désagréablement l' odorat.

Les chiens du village se sont donné rendez-vous. Ces pauvres bêtes, toujours affamées, trottent à travers le marché et reçoivent avec philosophie mille avanies dont elles ont l' habitude; chiens galeux, chiens couverts d' ec, chiens complètement pelés, la peau sur les os, se précipitent sur les maigres pitances qu' ils peuvent attrapper. Mais ils ont leurs lois et les respectent. Ils ne se battent pas inutilement entre eux, sachant trop la correction qui les attend. La fable du voleur volé leur a été enseignée dès leur plus tendre enfance. Ils connaissent les boutiques dont ils peuvent s' approcher sans peur et celles dont il faut se méfier. Ils se tiennent à distance respectueuse des commères au caractère acariâtre.

Les péons viennent de tous les environs après avoir parcouru des distances invraisemblables pour gagner les quelques sous dont ils ont besoin. Ils trottent, en files indiennes, le long des routes, équilibrant sur leur dos la charge qu' ils portent retenue au front par une courroie et vont ainsi des journées entières, se nourrissant de quelques « tortillas » 1 ) et frijoles 2 ) emportées dans leur musette.

Nous traversons le marché; étalages de tomates et de chile ( poivronslégume qui fait le fond du repas de chaque indigène —, étalages de fruits, bananes, chico-zapotes, papayas, noix de coco, grenadinas, mandarines, melons d' eau; étalages de poteries en terre, de semences, de bois d' allumage, de chaux, de farine pour les galettes de maïs. Dans les boutiques des vendeurs de draps, tous Syro-libanais, se pressent les acheteurs. Ces Syro-libanais se sont répandus non pas seulement dans tout le Mexique mais dans le monde entier. Généralement vendeurs de draps, souvent vendeurs de pacotille, on les reconnaît aisément à leur occupation.

Nous arrivons vers nos mules, les poches débordantes et les bras encombrés. Nous répartissons les fardeaux et, après en avoir chargé nos bêtes, nous mettons en route.

Les deux boys ( mozos ) trottent d' un petit pas rapide. Leur grand chapeau mexicain les protège contre l' ardeur du soleil. Sous la lumière violente de cette matinée de printemps leurs blouses et leurs pantalons de toile gris sale retrouvent la couleur blanche de jadis.

« — O soleil! Toi sans qui les choses ne seraient que ce qu' elles sont. » Le chemin s' étend dans la plaine durant 7 kilomètres encore avant de pénétrer sous l' ombrage de la forêt. Il traverse des étendues de maïs ( à cette époque desséché ), d' agaves et de blé et se dirige en ligne droite vers le Pic d' Orizaba. Des champs montent déjà les tourbillons vibrants de la chaleur. Notre caravane disparaît dans la poussière soulevée par les chevaux.

Le " Pico » ( c' est ainsi que le nomment les gens de San Andrès ) est entièrement découvert. Son cône, planté sur trois larges arêtes, offre une forme régulière et symétrique qui est plaisante au regard. Sur sa droite s' appuie la Sierra Negra, un large dos noir, également volcanique, dont l' altitude atteint 4350 mètres.

Nous pénétrons dans l' ombre délicieuse de la forêt. Cyprès, frênes, chênes américains aux feuilles épaisses d' un vert foncé et luisant. Agrippées sur les troncs de ces arbres, les orchidées laissent tomber leurs longues efflorescences: grappes de sépales rouges sous lesquels pointent les pétales tubulés, bleu de roi. De même qu' à l' Iztaccihuatl et au Popocatepetl, la végétation se répartit selon les différentes zones d' altitude. Nous entrons dans l' étage des sapins où les sources créent de petites oasis aux fleurs multicolores: delphiniums bleus, roses, rouges, composées blanches et jaunes, salvias pourpres.

Quelques familles de bûcherons montés sur leurs bêtes se rendent à leur travail. Pauvres ânes! Au loin on ne voit d' eux que leurs jambes grêles; leur corps disparaît sous une masse humaine dont les sombreros seuls permettent de dénombrer les têtes. Deux ânes suffisent à porter père, mère et toute la marmaille.

Ici le sentier se redresse. Nos bêtes ont fort à faire pour gravir les pentes abruptes et fréquemment elles s' arrêtent à bout de souffle. Nous entrons dans le royaume des ocotées.

Le « Pico », coquettement, vient se placer au milieu du plus charmant décor: dans la ligne de lumière que le sentier découpe sur le ciel, la montagne nous apparaît couronnée de branches d' ocotées. Sa grande arête NO. pourrait bien appartenir à l' un des géants des Alpes grises. Elle nous domine, cette fois, avec majesté et je retrouve l' impression première qui m' avait tant ému. Le Pico me semble hautain, lointain comme un grand personnage qui ne saurait s' occuper des vétilles de la plaine. Nous nous approchons de la Sierra Negra, mais la contournons en nous faufilant dans le vallon qui la sépare des contreforts du Pico.

De longues et larges étendues chauves s' ouvrent devant nous. Nous passons une barrière, limite entre l' Etat tropical de Vera Cruz et l' Etat de Puebla. Encore un quart d' heure et nous atteignons la Cueva del Muerto, la grotte du bivouac, située en face du Pico dont elle est séparée par un steppe s' étendant sur 5 kilomètres de longueur. L' endroit où nous sommes est charmant; c' est un îlot de verdure au pied d' une crête.

La grotte, réputée pour sa froidure, c' est presque une glacière. Rien d' étonnant d' ailleurs, puisque nous nous trouvons à plus de 4100 mètres. Elle sera avantageusement remplacée, comme abri, par notre tente que nous dressons avec satisfaction, car les conditions atmosphériques sont rarement bonnes au Pic d' Orizaba. La proximité de la mer, la limite des deux climats sont la cause de troubles fréquents et les vents y soufflent avec une rare intensité ( surtout le norte ). Dès le lever du soleil les nuages s' accrochent à la cime et parfois la tiennent cachée plusieurs jours de suite. Nombreux sont ceux qui, après avoir commencé l' ascension du Pico, ont été forcés par le temps de renoncer à leur entreprise.

Nous passons de longues heures à observer le jeu des nuages autour du sommet et à suivre du regard leurs ombres sur le grand plateau. Il nous semble que les conditions s' annoncent très bonnes. Le pronostic reste favorable, à en juger d' après le vent d' est et le froid qui, soudain, nous est tombé dessus comme une douche glacée. Nos deux boys, Pancho et Eufemio, assis sur leurs talons autour du feu, préparent le repas dans le plus complet mutisme. Ils parlent peu d' habitude. Peut-être n' ont ils rien à se direi Ils attendent que nous avalions notre soupe Maggi pour sortir de leur musette les tortillas. Puis ils les font griller sur le feu. Ces tortillas, primitivement molles, sont devenues maintenant des totopos qui craquent sous la dent. La sobriété et la résistance des Indiens durent tant que continuent le travail et l' effort. Mais, sitôt que les gens du pays s' abandonnent à leurs loisirs, le dimanche ou les jours de fête, ces hommes si dignes d' habitude, succombent alors à l' effet du pulque ( leur boisson nationale tirée de l' agave ) et donnent le spectacle le plus pitoyable d' êtres bornés qui ont perdu tout empire sur eux-mêmes. Les jalousies, les vengeances les possèdent et c' est à coup de machete 1 ) ou de pistolet qu' ils règlent leurs différends. Supprimez l' abus du pulque au Mexique et vous verrez apparaître l' Indien dans toute sa finesse et dans toute la délicatesse des sentiments que lui a transmis la culture de ses ancêtres. Nos « mozos » sont pleins de politesse, d' égards et d' attentions touchantes. Leur conversation quoique naïve est plaisante; jamais il n' usent devant un « jefe » 2 ) d' un seul mot déplacé. Mais ils sont bornés et il suffirait de les rudoyer ou les malmener pour que se déchaînent les instincts les plus violents. Un Indien n' oublie jamais une injure; il sait attendre patiemment que le jour de la vengeance ait sonné.

Nos mozos me demandent des renseignements sur les Alpes européennes et les placent toutes en Suisse. Ils savent que ces montagnes, très hautes, sont couvertes de névés et de glaciers immenses et présentent des difficultés techniques plus grandes que les Alpes mexicaines.

La Suisse leur apparaît comme un pays de civilisation idéale.

— Il y a beaucoup d' écoles en Suisse, et tout le monde sait lire et écrire, me dit Pancho d' un air admiratif.

— C' est un grand pays, ajoute Eufemio songeur.

J' ai beau leur expliquer les proportions de ce pacifique petit coin de terre, Eufemio, obstiné, ne voit pas la raison pour laquelle ce pays, en si grande faveur au Mexique, n' a pas une superficie au moins égale à celle de l' Allemagne.

— La Suisse est plus grande que l' Allemagne, conclut-il.

Et pour me prouver que ses connaissances géographiques ne s' arrêtent pas là, il me parle du beau pays de France. Pourquoi beau? demandai-je curieux de savoir les raisons du qualificatif chez cet esprit simple.

— Eh parce que le maïs y croît comme chez nous; il y a la ville de Paris et de belles rivières. Sur quoi il se roule dans son zarape, s' étend sur le sol près du feu, puis, aux côtés de Pancho, s' endort d' un sommeil d' enfant, sans se soucier de la brise glaciale qui s' est levée. De notre côté, nous nous retirons dans la tente et attendons avec quelque impatience la venue du sommeil.

A 2 heures du matin, diane!

Vite, un peu de café; le temps de chercher les chevaux qui se sont mis à l' abri quelque part sous les arbres, et nous traversons le grand plateau jusqu' au pied du Pico.

Sol sablonneux dont la pente croît progressivement. Le ciel est étoilé; la lune éclaire un paysage désertique où seules quelques hautes herbes croissent par touffes. L' arête SO. que nous voulons longer, forme, à la base du cône, un col, une légère inflexion de terrain continuée par les Torrillones, petites tours dont l' ascension ne manque pas de charmes, paraît-il. Le rocher me semble, cependant, si délité que je n' éprouve nulle attirance pour ces ruines branlantes.

Nous mettons pied à terre peu au-dessous du col. Le terrain, semé de grosses pierres, ne se prête plus à la marche de nos bêtes qui, essoufflées, jettent un regard ennuyé autour d' elles.

A nous de peiner maintenant! Vue de près, l' arête SO. est plutôt une combinaison de plusieurs arêtes. Elle offre une triple cannelure dépourvue de continuité.

Nous pointons vers celle qui se trouve le plus à l' est et, montant d' abord dans des éboulis de pierres et de cendres, gagnons un rocher solide et compact. Il se présente par gros fragments volcaniques séparés les uns des autres et qui ne tiennent qu' en vertu de leur poids. Mais, bientôt fatigués par ce terrain irrégulier, nous obliquons encore plus à droite pour attaquer le couloir en une grimpée directe. A 4800 mètres, la neige, d' abord unie, nous repose de l' effort du début; toutefois, sa surface se tourmente peu à peu, creux et bosses formant un tord-chevilles sans exemple. Le vent a transformé cette neige en une houle, puis, creusant plus profond encore, a créé des lames à contre-sens qui heurtent de leurs bords tranchants nos tibias malmenés. Marche infiniment pénible et désagréable.

Nous avons atteint 5200 mètres dans la nuit. Une barre grise à l' horizon annonce la venue d' un jour qui semble improbable tant cette ligne de lumière est hésitante.

Jusque-là, notre ascension ne nous a pas encore réservé de difficultés insurmontables et je me figure, dans un optimisme prématuré, que nous allons arriver sans encombre à la cime. Soudain je ressens, comme à l' ascension du Popocatepetl, un coup de frein puissant. Mes muscles semblent être inhibés, je ne marche plus qu' avec peine. Ce ne peut être de la fatigue, car trois heures et demie seulement se sont écoulées depuis notre départ! Je suis désorienté et ne saurais évaluer le temps nécessaire pour arriver au sommet. Dans des conditions de terrain ordinaires, pareilles à celles du Pico, on pourrait habituellement s' élever de 200 à 300 mètres par heure. Ici je ne sais pas.

J' essaie de ne pas réfléchir et marche posément, régulièrement, lentement. Au bout d' une heure, il me semble ne pas avoir avancé. Je m' en étonne. Mon camarade me répond en souriant:

— Avez-vous donc oublié que le Pico est un colosse?

C' est vrai. Il fallait s' attendre à trouver des difficultés, mais, certes, d' une autre nature que celles auxquelles nous ont habitués les Alpes européennes.

La respiration et le cœur sont surexcités. Il faut leur accorder le temps et le repos nécessaire à pareil effort. Nous sommes à 5400 mètres, niveau du Popocatepetl; 300 mètres nous séparent encore de la cime!

Le soleil se lève dans une splendide aurore. Bon prétexte pour se reposer! Des nuages moutonnés couvrent la plaine à l' est et les premiers rayons dorent leurs coupoles d' un or rare, ni rouge ni jaune, plutôt rosé!

Puis la boule ocre émerge et projette autour d' elle les couleurs dont elle semble vouloir s' émanciper afin de donner libre jeu à la seule lumière que le monde est en droit d' attendre d' elle.

Le rose vrai est venu couvrir les sommets, puis a cédé au jaune clair. Enfin, après s' être débattu un quart d' heure dans son bain matinal et en avoir éclaboussé toutes les cimes, le soleil trouve sa forme, sa lumière aussi. Cette journée s' annonce merveilleuse.

— Tenemos suerte ( nous avons de la chance ), me dit mon camarade. Très vrai; c' est une chance de trouver ici deux jours consécutifs d' un temps beau sans sous-entendus.

Cependant, désireux de savoir combien d' heures il nous faudra encore pour atteindre le sommet, j' use d' un procédé expérimental. Je prends deux points de repère: celui d' où je pars, montre en main et celui où je veux arriver, puis j' en estime la différence de niveau à 50 mètres.

Or, nous prendrons une demi-heure pour franchir cette petite distance! Nous faisons donc 100 mètres à l' heure! et je me décide à laisser couler avec philosophie les trois heures qui restent.

Pointe de rocher — neige — repos. Puis neige — pointe de rocher — repos. Pendant ces haltes je laisse mon regard, un peu las, errer sur la plaine immense; plaines rouges de rouille, plaines jaunes semées de petits volcans, grands comme des taupinières. Çà et là, des trombes font tournoyer la poussière et l' aspirent vers la hauteur.

Au SO., 1e Popocatepetl et l' Iztaccihuatl ont mis ce matin une collerette. Près de Puebla, le Pic Malinche, sans neige ( 4300 m .), laisse béer les murailles entr'ouvertes de son cratère. Et là-bas, le golfe du Mexique! Une ligne bleue, interrompue par quelques cumulus, donne à deviner la mer.

Rochers — neige — repos. A chaque repos la canne à sucre fait merveille. Quel aliment! Quelle boisson! Neige — rochers — nouveau repos. Découverte d' un sac de montagne abandonné qui m' intrigue. Que peut-il bien contenir? J' y trouve roulée une corde à échelle. Laissée là par qui?

— Par des muchachos de San Andrès, me dit mon camarade. Je n' en suis pas très convaincu.

— Probablement, en vue de descendre dans le cratère, ajouté-je, espérant en savoir plus long.

Mon camarade ne s' en étonne pas. Et je me demande en secret si cette corde n' a pas été déposée là par le club de montagne dont il fait partie.

— Quien sabe... Je n' en saurai rien, ça ne me regarde pas. Soit! Tant pis. Continuons notre route. Nouvel effort, nouvelle étape rocher-neige puis neige-rocher. ( Nous zigzaguons dans le couloir. ) Mais serait-ce possible? Ce rocher sans discontinuité monte jusqu' au bord du cratère! Arriverions-nous au terme de notre peine?

Ce dernier effort, nous le donnons de toute notre énergie rassemblée. Enfin, nous voici sur les derniers escarpements de l' arête; quelques pas encore et nous nous trouvons enfin, tout époumonés, sur le cratère!

En explorer du regard le fond et les parois, n' est l' affaire que d' un instant. Pas trace d' activité! Pas même de fumerolles. Ce volcan est mort, semble-t-il, pour l' éternité! Parois à pic de roches dénudées dans lesquelles sont sertis des cristaux de soufre. Je cherche un passage pour descendre dans le cratère. Partout le terrain est peu sûr. Roche effritée, muraille impraticable qui plonge de 250 à 300 mètres en profondeur. Quel dommage de ne pas avoir pris avec nous la corde à échelle! Un peu lourde, il est vrai. De toutes façons nous n' aurions pu disposer d' un temps suffisant pour faire cette descente, me dit mon camarade. Il aurait fallu bivouaquer sur le col ou quelque part sur l' arête, perspective peu séduisante par ce froid!

— Peut-être, répondis-je évasif, en examinant l' orientation du cratère. Sur son axe principal, du NO. au SE ., il peut mesurer environ 500 mètres et 300 mètres en largeur. Au fond nul cône, nul cratère visible; ils ont disparu, sans doute, sous les éboulements. L' arête est en dents de scie ébréchée. Au sud l' Aiguille de Glace, « Aguja de Hielo », et le Campanile; à l' est la coupole couverte de neige; au nord le Pic Menor; enfin, au SO., 1e Pic Mayor.

Mon camarade qui a fait le tour du cratère, il y a quelques années, me dit avoir employé 4 heures à terminer cette ronde. Le Pic Mayor est à portée de main. Une montée en pente douce, dépourvue de neige, nous permet de gagner le sommet en une demi-heure. Il est 10 h. 1/2, lorsque, sur la cime, nous plantons nos piolets et mettons sac à terre. Il nous a fallu 71/2 heures d' efforts continus pour mettre le géant des Alpes Mexicaines sous nos pieds, et je m' étonne de ne pas avoir été assiégé par un sommeil incoercible, comme celui que j' avais ressenti à ma première ascension du Popocatepetl. L' accou à ces altitudes se fait donc avec une facilité relative.

Au loin, le Popocatepetl, que nous dominons de 300 mètres, semble être l' un de ces bonbons sucrés que l'on donne aux enfants pour faire cesser leurs pleurs; l' Iztaccihuatl serait un cadeau tout trouvé pour un petit garçon qui jouerait au chemin de fer. Il lui fournirait le cadre d' un merveilleux tunnel. Le Nevado de Toluca et le Pic Malinche ( 4400 et 4350 mètres ), eux, sont si modestes qu' ils ne retiennent même pas le regard. Nous cherchons encore la mer, mais nous la devinons plus que nous ne l' apercevons, tant la brume épouse ses couleurs. Et alors, devant cette montagne grandiose, le Pic d' Orizaba, isolé dans cet immense espace, sans voisins immédiats, je me sens saisi par le besoin instinctif qui nous pousse à retrouver des analogies humaines dans les traits de la terre.

Je ne puis m' empêcher de comparer le Citlaltepetl à l' une de ces grandes figures, sages ou héros qui, leur œuvre accomplie, se sont retirés dans un éloignement dédaigneux, par lassitude des hommes incapables de comprendre leur langage, et hostiles.

Etrange et douloureuse solitude, dévolue à certains êtres illuminés par une étincelle intérieure qui les pousse à agir, à édifier, à créer, jusqu' au jour où le destin juge leur œuvre accomplie. Alors, semblables à ce sommet que le feu souterrain sut faire, autrefois, si majestueux et si puissant, ils se taisent pour l' éternité, mais demeurent aussi pour l' éternité dans le souvenir des hommes qui les ont d' abord méconnus.

Il y a longtemps que le Pic d' Orizaba s' est tu. Le silence l' enveloppe depuis plus de deux siècles et demi 1 ).

Saluant ce grand mort, symbole, pour moi, de tant de héros défunts, je songe au divin Quetzalcoatl 2 ), disparu dans le silence et l' abandon après avoir semé sur cette terre les bienfaits d' une doctrine tolérante et douce.

Les meilleurs moments sont toujours les plus courts, et quand mon camarade me tire par la manche pour prendre le chemin du retour, je ne puis me défendre de vouloir tarder encore.

— Nous devons sortir des bois avant la nuit, me dit-il, et la descente sera fatiguante.

Entendue dans un autre sens, cette parole pourrait bien être celle de la vie trépidante qui rompt, qui lacère nos meilleurs moments de paix et de méditation sous prétexte qu' il nous faut retomber dans ce monde terre à terre.

— Allons, corps! Allons, jambes! Debout! Et reconduisez une âme trop heureuse dans les prisons de la plaine.

Pour la descente, nous choisissons l' arête est qui nous semble présenter de l' intérêt par les ressauts dont s' agrémentent ses rochers.

Cependant la neige se montre si exécrable que nous devons renoncer à suivre ce chemin jusqu' au bout. Nous obliquons donc et retrouvons assez bas le couloir de neige qui nous avait servi à la montée. Chaque pas dans cette neige en désordre est douloureux. A chaque secousse je ressens des élancements dans la tête; la différence de niveau, probablement, alliée à la chaleur du soleil qui nous fait transpirer abondamment. Soudain je trébuche. En voulant retrouver mon équilibre je me plante un crampon dans le mollet. Une sensation de vacillement m' oblige à m' asseoir. Pour la première fois de ma vie, aurais-je le vertige? Quelles en seraient les raisons? Ne pouvant faire part de mon impression à mon camarade assez éloigné de moi ( nous ne sommes pas encordés ), je suis livré à mes propres pensées. Le vertige? Dérision! Je me ressaisis et me redresse. Nouveau pas, nouvelle contorsion, nouvelle perte d' équilibre. L' effet de vertige persiste. Je n' y comprends plus rien.

Je reste donc un instant immobile, planté solidement, cette fois, sur mes deux jambes, les yeux fixés au sol. Plus rien maintenant, nulle incohérence dans l' appréciation des niveaux. Je dois avoir eu la berlue! Et je reprends la descente sans plus ressentir aucun trouble.

Que s' est donc passé? me demandé-je en dévalant à la course le long des pentes de sable et de cendres.

Nous l' apprendrons à notre retour à San Andrès. Mais nous retrouvons d' abord le col, les éboulis, puis la grande plaine que nous traversons dans toute sa longueur. Trois heures après avoir quitté le sommet nous arrivons à notre campement. Nos deux Indiens nous attendent avec un bon sourire et nous offrent un café qui, très vite, entraîne le cœur dans un rythme renouvelé! Le breuvage bouillant soulage en même temps ma tête restée douloureuse après l' ascension.

Déjà le soleil se retire derrière la montagne. A la chaleur succède soudain une vague de froid glacial — la même que celle de la veille. Elle nous détermine à empaqueter notre matériel et à quitter la grotte del Muerto d' un pas rapide. Les chevaux ont hâte de retrouver leur écurie et les mozos leur famille.

A 6 heures nous sortons des bois. Les bûcherons ont quitté la forêt, les paysans ont abandonné les champs. Nous les voyons au loin, sur leurs montures, regagner leurs demeures dans un tourbillon de poussière qu' éclaire le soleil à son déclin.

La nuit nous entoure soudain de toute part. Nous sommes cernés par les ténèbres jusqu' à San Andrès. Alors seulement la lune se lève exactement derrière le Pico, lui faisant une auréole de saint.

Dans le train en miniature qui nous ramène à la station du chemin de fer est assis à mes côtés l' un de ces charmants petits gavroches qui foisonnent au Mexique. Mes souliers l' intéressent décidément beaucoup! Il promène, sans en avoir l' air, le dos de son pied nu sur les rugosités de la semelle, comme s' il voulait compter le nombre des clous absents.

Mais il semble y trouver une satisfaction si grande qu' elle allume ma curiosité et me fait chercher les causes de ce plaisir prolongé! Le petit porte sur le dos de son pied une large plaque d' eczéma qui doit bien le tourmenter! Qu' il se gratte donc à l' aise contre ma semelle. Pour ne pas l' interrompre dans ses occupations je me tourne vers mon voisin de gauche.

— Avez-vous senti là-haut le tremblement de terre? me demande-t-il soudain, ému.

— Tremblement de terre?

— Mais oui, c' était un vacillement horizontal du sol qui a duré deux minutes environ. Tout le monde s' était précipité dans la rue et la peur était grande.

Tiens, pensai-je. Le saint aurait-il donc encore une fois parlé?

( Extrait de l' ouvrage à paraître: « Trois visages du Mexique. » ) Tous droits de reproduction et de traduction réservés.

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