Poèmes de l'Alpe

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Par Fernand Gigon.

L' arête.

Un éclair de pierres qui coupe le ciel immense, le ciel clair, si clair... L' éclair est resté figé.

L' arête découpe sa ligne accidentée et montre une dentelle frangée. Quelle frange! des angles vifs, des plans perpendiculaires, du granit, du vrai granit et de la pierre brisée.

Le ciel derrière elle semble plus grand. Il est plus libre aussi et c' est ce qui fait sa beauté.

Je l' aime quand elle s' attaque aux nues, quand elle s' élance, dans un violent effort qui la brise, à la conquête du plus grand espace et de la liberté.

En face, elle disparaît, elle n' est plus qu' une ligne brisée que l'on confond avec tant d' autres. Elle se dissout dans cette masse formidable qui forme l' Alpe. Seul l' espace, avec sa vision sans limites, lui donne sa raison d' être.

O l' épouser cette puissante arête! Dans la nuit, dans le froid, partir seul avec sa petite lanterne, et monter, grimper, se hausser jusqu' aux sommets des horizons infinis... par cette rude arête!

Sentir ses doigts se crisper sur le roc glacé...

Ses yeux repérer la saillie...

Ses pieds qui ne comptent plus que par quatre ou cinq clous mordre le solide granit...

Ses jambes étreindre passionnément les flancs de la montagne, à gauche, à droite, avec l' arête au milieu...

Sa poitrine haletante râcler le rocher, se gonfler, résister, souffrir, mais éprouver avec volupté les rudes caresses de l' arête...

Entendre son cœur qui bat la charge de l' audace...

Sentir son esprit qui se clarifie et son « moi » intime qui éclate de reconnaissance confuse...

Percevoir son âme qui vibre d' émotion, de sensualisme divin, supérieur, avec la force, l' énergie et la puissance, ce sensualisme de l' effort...

Et la vie elle-même qui prend une nouvelle orientation, qui se débarrasse de toutes les scories incrustées par une civilisation à clinquants dont la luxure étouffera, bientôt, de ses bavures et de sa boue, le magnifique progrès humain, cette vie grise qui se change en blanc immaculé...

O l' arête, la grandiose, la sainte arête!

Le vent vient se briser sur ses aspérités. Il siffle, il hurle, il veut ronger la rocaille. Et quand le corps humain craint pour sa sécurité, quand la vie dépend d' un caillou dont on ne sait rien, sinon qu' il peut fuir d' un moment à l' autre, le vent vient nous prendre par les flancs, il nous enveloppe et voudrait nous arracher de l' arête, nous voler notre appui. Notre pauvre chair se balance de gauche à droite...

Les yeux inquiets se portent vers la hauteur et l' arête semble impassible à cette attente intérieure... tandis que les doigts se crispent plus puissamment, tandis que les muscles réagissent plus férocement et que les quelques kilos de chair qui forment un être se collent plus près du roc.

Tapisserie humaine, la plus belle, la plus virile puisqu' elle est soutenue par l' effort et l' espoir de vaincre une cime.

Tandis que le soir — quand le soleil dit son adieu de tous les jours au monde insensible — un reflet de lumière court sur l' arête comme un feu-follet, une frange d' or; une auréole de gloire la couronne et la rend plus grandiose.

Dans la plaine. De retour.

Où est-elle maintenant l' arête qui perçait le ciel? Où est-elle? O rendez-la moil!

Autour de moi je cherche une ligne qui pourrait me la rappeler.

Je regarde par dérision l' angle des hautes maisons de nos villes que l'on dit très grandes, je regarde leur rigidité, je regarde leur hauteur qui n' est rien, qui ne compte même pas et qui me fait mal au cœur.

Grimper seul, se hisser solitaire, monter abandonné à ses propres forces, caresser l' arête avec la jambe, au-dessus d' un précipice et d' un précipice encore, le vide derrière soi, en haut, des deux côtés, le vide partout sauf dans le cœur qui est plein de courage et d' audace...

Cette portion de vie que l'on donne à l' arête, comme elle nous est rendue avec plus de virilité, plus de valeur, plus de potentiel humain!

L' arête, la sainte, la grandiose!

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