Première ascension du McKinley par la face sud

Hinweis: Questo articolo è disponibile in un'unica lingua. In passato, gli annuari non venivano tradotti.

EXPÉDITION ITALIENNE 1961 EN ALASKA PAR RICCARDO CASSIN, LECCO

Avec 6 illustrations ( 97-102 ) Une expédition hors d' Europe est un événement tellement marquant dans la vie d' un homme, qu' il est très difficile de la résumer en quelques pages; on craint toujours de s' étendre sur des faits et des personnes qui n' intéressent que les participants, alors qu' on risque de laisser dans l' ombre ce qui au contraire aurait le plus d' importance aux yeux des lecteurs; toutefois, il ne fait aucun doute que la part la plus considérable de la narration doit être réservée à l' alpinisme, en l' occurence l' as proprement dite de la paroi sud du McKinley. Aussi me fierai-je de préférence à mon journal pour raconter nos interminables journées vécues dans la face sud du géant de l' Alaska. Le récit n' en gardera peut-être que mieux la saveur de ces heures inoubliables.

Quand le proche passé me revient en mémoire, j' éprouve encore cette anxiété qui accompagna toutes les phases de l' expéditon au McKinley: l' organisation, le choix des participants, le transport des hommes et du matériel aux Etats-Unis et le problème délicat des fonds nécessaires à l' entre. Je constituai une équipe d' alpinistes avec les varappeurs suivants, tous membres de la section de Lecco du CAI: Annibale Zucchi, Gigi Alippi, Luigino Airoldi, Jack Canali et Romano Perego.

C' est avec ce dernier, une fois le matériel expédié, que je quittai l' aérodrome de la Malpensa ( Milan ) le 5 juin 1961, précédant de quelques jours les autres participants. Un « Jet » nous transporta comme l' éclair à New-York, d' où nous niâmes sur Boston pour faire la connaissance du docteur Washburn, qui nous fut d' un grand secours dans la préparation de l' expédition; en effet, en nous montrant des cartes topographiques et de très belles photographies aériennes, en nous faisant des descriptions détaillées du McKinley, qu' il connaît bien pour en avoir atteint le sommet à deux reprises, le docteur Washburn nous familiarisa avec le théâtre des opérations; toutes ces explications, ajoutées à celles de notre ami Piero Meciani, resté en Italie, nous donnèrent, avant le départ, une idée très claire des difficultés qui nous attendaient.

De retour à New-York, nous prîmes l' avion le 9 juin pour Anchorage, où nous arrivâmes après un vol d' environ sept heures, et où je pris contact avec M. Gianni Stocco, un Italien qui travaille depuis quelques années dans cette localité, ainsi qu' avec M. Armando Petrecca, un Italo-américain résidant à New-York; tous deux entendaient faire partie de l' expédition; je me réservai cependant de les voir à l' œuvre avant de leur donner mon consentement définitif, car j' ignorais quelles étaient leurs connaissances en matière d' alpinisme. Un grimpeur américain très connu, Bob Goodwin, devait se joindre à nous, mais les jours passaient sans que l'on reçût de ses nouvelles; à la fin, pensant ne pas pouvoir compter sur lui, je me décidai à prendre tout de même Stocco et Petrecca.

Le 11 juin, je rencontrai Don Sheldon, l' aviateur qui, avec son petit avion muni de patins à neige, prendra une part déterminante dans le transport des hommes et du matériel jusque dans le voisinage immédiat de la zone d' attaque de la paroi sud du McKinley. Le même jour, Don Sheldon m' emmena faire un tour en avion à proximité du sommet convoité; je pus voir ainsi pour la première fois, et de près, ce groupe majestueux, et j' eus ainsi l' occasion d' observer la face sud, une grandiose paroi de rochers et de glaciers, qui me parut offrir de sérieuses difficultés d' escalade.

Le lendemain, 12 juin, les autres membres de l' expédition arrivèrent à Anchorage. Le 17 juin, un coup de fil de Bob Goodwin m' annonçait son arrivée, retardée par l' ascension du Mount Rüssel {un sommet de près de 6000 mètres ); j' essayai de lui faire comprendre que, à mon grand regret, je ne pouvais plus l' incorporer dans notre équipe, vu que, entre temps, j' avais confirmé à Stocco et Petrecca leur participation à l' entreprise; mais Goodwin insista à tel point que je me résolus tout de même à accepter ses services. Ainsi, la « famille » s' était agrandie d' une unité et nous étions neuf à prendre part à l' ascension.

Les jours suivants furent consacrés au transport du matériel d' Anchorage à Talkeetna, dernière localité que nous rencontrâmes sur notre itinéraire; puis Sheldon fit la navette entre cette localité et la zone d' attaque, choisie d' après les indications du docteur Washburn, de telle manière qu' elle fût le plus près possible du point de départ de l' ascension, tout en étant accessible par avion.

Une fois tout ce matériel dépose sur le terrain d' atterrissage, il nous fallut l' acheminer par nos propres moyens jusqu' à l' endroit choisi comme camp de base. Je m' aperçus bien vite, dès le premier trajet, que, malgré la facilité du parcours, Stocco et Petrecca avaient beaucoup de peine à s' adapter au rythme de leurs camarades; j' en conclus qu' ils n' étaient pas du tout prêts à affronter une ascension aussi difficile que celle qui nous attendait, et à laquelle on ne peut participer sans s' être prépare physiquement et psychologiquement et sans avoir une grande expérience du rocher et de la glace. Dans une entreprise telle que la notre, le moment est vite venu on chacun doit pouvoir se tirer d' af tout seul, aux prises avec des difficultés du quatrième ou du cinquième degré, et cela le plus souvent par un froid polaire et dans la tourmente la plus impitoyable; il faut également être à même d' aider ses compagnons en cas de nécessité. Dans ces conditions, ce serait faire preuve d' une coupable imprudence que de garder avec nous deux alpinistes aussi peu expérimentés que Stocco et Petrecca; je les priai donc fermement de s' en retourner chez eux. En revanche, Bob Goodwin se révéla excellent alpiniste, habile et bien entraîné; malheureusement, pour des raisons professionnelles, il ne pourra être des nôtres jusqu' au succès final.

Maintenant, notre camp de base s' édifie peu à peu, dans la solitude glaciale de la montagne, au pied de cette impressionnante paroi que nos yeux parcourent plus d' une fois avec une appréhension mal dissimulée. Pour le moment, notre activité journalière se borne à maintenir les tentes en ordre, manier l' ouvre, laver la vaisselle, balayer la neige devant le pas de porte ou encore graisser les souliers. Quant à moi, comme chef de l' expédition, j' ai encore d' autres tâches à remplir: entretenir le moral de la troupe, penser à la correspondance, mettre à contribution la caméra et l' appareil photographique, tenir mon journal. Comme à cette latitude il ne fait pour ainsi dire jamais nuit, j' essaie de faire des photos à 23 heures, mais sans grand résultat!

Nous arrivons ainsi à la fin du mois de juin, période la plus favorable à la réussite de notre entreprise; malheureusement le temps n' est guère engageant; il neige le ler juillet, il neige le 2 juillet, il neige le 3... Jours d' attente forcée, pendant lesquels nous discutons du programme à venir; comme la nuit ne tombe jamais, nos soirées se prolongent plus que de raison, alors qu' il aurait été plus sage de se coucher tôt.

Mercredi S juillet. Vers midi, le soleil tente une timide apparition; j' en profite pour décider d' at le premier couloir. Nous l' escaladons en tenant notre droite, là on la roche affleure et facilite la progression. Alors que nous atteignons le pied d' une cheminée, il recommence à neiger; nous n' en continuons pas moins notre escalade, jusqu' au moment on il est temps de revenir sur nos pas et de rejoindre le camp; durant la descente, nous plaçons des cordes fixes le long du parcours.

Jeudi 6 juillet. Voici enfin le beau temps. Cependant, la vue d' un gros nuage qui se promène au fond de la vallée tempère notre espoir de jouir du soleil toute la journée. Avec Jack Canali en tête de cordée, nous remontons le couloir en nous aidant des cordes fixées la veille, jusqu' à un passage de rochers glacés, qui est franchi non sans peine; Canali sera relayé plus tard par Gigi Alippi. La neige est de nouveau de la partie, mais notre ascension se poursuit tout de même. Gigi atteint un surplomb qu' il franchit au moyen d' un étrier; il se trouve ainsi devant un énorme bloc de granit, mais il nous annonce, après l' avoir escalade avec peine, qu' il est impossible de continuer de ce côté. Je donne alors immédiatement des instructions à Romano Perego pour essayer de traverser à gauche, où les perspectives semblent meilleures; mais un épais brouillard nous surprend et nous oblige à rebrousser chemin. Nous tenterons cette traversée demain; de toute façon, il se fait tard et il faut rejoindre le camp de base, où nous arrivons à 21 heures, accueillis par Luigino et Bob, qui venaient de rentrer du terrain d' atterrissage, avec des vivres et une tente.

Cette journée nous a permis de vérifier que le couloir que nous devrons franchir, au-dessus du point extrême atteint aujourd'hui, n' est pas celui qui figure sur la carte du docteur Washburn à l' altitude de 3563 m, mais un autre couloir contigu, qui débouche environ 200 mètres plus haut.

Vendredi 7 juillet. Aujourd'hui, Luigini ira seul au terrain d' atterrissage, car Bob nous accompagne sur la paroi. Nous arrivons rapidement à l' endroit que le brouillard nous a fait quitter hier. Pendant que Jack, Gigi et Annibale prennent à gauche pour tenter de découvrir un passage, je cherche un lieu adéquat pour y déposer des vivres et du matériel. Après quoi, en compagnie de Bob, je redescends au camp, laissant nos trois camarades se tirer d' affaire tout seuls. Nous trouvons Luigino déjà de retour; à la suite d' un malentendu, il n' a pu voir Sheldon, parti avant son arrivée, ni lui donner la correspondance à destination de l' Italie; par contre, il a trouvé du courrier, que je m' empresse de dépouiller. Nos trois camarades rentrent de mission sans avoir obtenu de résultat. Comme il est inutile et dangereux de continuer affronter la paroi tous ensemble avant d' avoir trouvé le passage qui nous permettra de poursuivre l' ascension, je décide de former des groupes qui iront alternativement reconnaître les lieux.

Samedi 8 juillet. Hier, avant de redescendre avec Bob, et tandis que les autres tentaient de forcer le passage sur la gauche, il m' a semblé entrevoir une possibilité; aujourd'hui, avec Annibale et Romano, je me rends compte que cette possibilité n' existe pas, car au-delà et au-dessus du point que nous avons atteint, il y a trop d' inconnues, trop d' obstacles sérieux à affronter; décidément, la paroi sud du McKinley se révèle telle qu' elle nous était apparue sur les photographies du docteur Washburn, et telle que je l' avais vue de l' avion de Sheldon. Nous tenterons de nouveau de passer là où nous avons renoncé avant-hier. Naturellement il neige, mais désormais nous y sommes habitués! Notre équipement en « lilion » est à la hauteur de sa tâche, car sur ce tissu la neige glisse sans adhérer, les cordes n' absorbent pas l' humidité et ne se raidissent pas.

Aujourd'hui encore, nous redescendons au camp de base sans avoir fait de sensibles progrès.

Dimanche 9 juillet. Gigi, Jacket Luigino atteignent, avec des difficultés de 4e et 5e degrés, un dièdre entrevu jeudi par Gigi, mais dont l' escalade est nettement à déconseiller. C' est pourtant de cet endroit qu' ils croient trouver une solution: il doit être possible de gagner un couloir qui conduit à un autre col au-dessus du dièdre, à proximité d' une crête de neige effilée aboutissant à un glacier suspendu, parfaitement indiqué sur la carte topographique du docteur Washburn, à peu près à mi-hauteur de la paroi. Nos trois alpinistes cherchent le moyen de s' engager dans cette voie: ils descendent en rappel jusqu' à un couloir surplombant, traversent, puis contournent le surplomb en gravissant de petits murs et d' autres couloirs pour réapparaître au-dessus du surplomb. Pendant ce temps, les heures avancent et, comme d' habitude, la neige s' est remise à tomber; mais, avant de rentrer, ils ont pu entrevoir, durant une brève éclaircie, le col qui les dominait, faisant suite au couloir; il doit être accessible sans de trop grandes difficultés. Comme Annibale et Romano souffrent, l' un d' une conjonctivite, l' autre d' une légère infection aux mains, ils ne pourront pas quitter le camp demain; je prie donc Jack, et Gigi de les remplacer, et Goodwin les accompagnera.

Lundi 10 juillet. Un vent très violent a soufflé sans désemparer durant toute la « nuit »; nous avons vérifié plusieurs fois si les amarres de nos tentes ne se détendaient pas; heureusement, ce ne fut pas le cas. Puis le soleil est venu, mais on aperçoit au fond de la vallée les habituels symptômes de mauvais temps. Jack, Gigi et Bob partent peu après 7 heures. Le vent n' en finit pas; les tentes claquent comme des mitrailleuses, et comme je sors pour contrôler le dépôt des vivres, un coup de vent me jette presque à terre. Puis le calme revient peu à peu, accompagné d' une abondante chute de neige. Je suis en souci pour mes trois compagnons, qui sont aux prises avec un temps aussi effroyable; je sors souvent pour scruter les alentours et tenter de les apercevoir, mais en vain. Finalement, à mon grand soulagement, je les vois revenir à 21 h. 30, complètement épuisés et tout caparaçonnés de glace.

Mardi 11 juillet. Aujourd'hui, c' est au tour de Luigino, Annibale et moi-même de monter dans la paroi. Luigino marche en tête, Annibale porte la tente Pamir pour l' installer au camp I, alors que, comme d' habitude, j' ai fort à faire avec ma caméra et mon appareil photographique. Nous atteignons le replat situé devant le dièdre, où nous dressons le camp I. Nous avons l' intention de poursuivre jusqu' à la crête de neige, déjà repérée le 9 juillet. Luigino est le premier à tenter d' y arriver, mais sans résultat; Annibale essaie alors de passer plus à droite, par un couloir d' une quarantaine de mètres, qu' il franchit en plantant quatre pitons, et du haut duquel il nous signale un glacier. Tandis que Luigino reste sur place, je rejoins Annibale; je regarde, mais la situation n' est pas claire; Annibale continue à s' élever vers la crête, qu' il rejoint finalement, non sans avoir enfoncé jusqu' aux genoux dans une couche de neige dangereuse. Malheureusement, le brouillard est si dense qu' il nous empêche de voir la suite du parcours. Il est déjà 21 heures, et le pauvre Luigino nous attend depuis plus d' une heure dans son couloir où il reçoit toute la neige que nous faisons tomber. Grâce aux cordes fixes, nous rejoignons rapidement le camp de base, où je donne les instructions pour le lendemain: Jack, Gigi et Romano auront comme tâche principale d' organiser le camp I; en outre, ils devront observer la crête, afin de trouver la meilleure solution pour rejoindre le glacier.

Mercredi 12 juillet. Après le départ de nos trois camarades, nous mettons de l' ordre dans nos affaires et prenons un peu de repos.

Jeudi 13 juillet. Jack, Gigi et Romano quittent la tente Pamir ( camp I ) pour la paroi. Luigino, Annibale et moi-même, chargés de vivres, rejoignons le camp I vers les 15 heures, peu avant le retour de nos trois camarades. Ceux-ci nous affirment que la crête est longue d' au moins un kilomètre, recouverte d' une neige farineuse et instable, sous laquelle on devine la glace vive. Ils ont planté la tente Nepal à l' endroit qui sera le camp II. Jack et Gigi restent au camp I pour y passer la nuit; demain, ils transporteront du matériel à la tente Népal d' où ils tenteront de forcer le passage de la crevasse initiale du glacier suspendu. Entre temps, du camp de base, Annibale, Zucchi et Romano monteront, parfaitement équipés, au camp I, puis poursuivront vers leurs deux camarades plus haut dans la paroi. Luigino et moi, nous irons lever le courrier, car nous avons aperçu très nettement les traces laissées par l' avion de Sheldon.:

Vendredi 14 juillet. Il fait un temps magnifique. Nous accompagnons Bob à l'«aérodrome », car, à notre grand regret, il doit déjà nous quitter. En attendant l' avion qui doit l' emporter, nous observons la paroi à l' aide des jumelles, qui nous permettent d' étudier dans les moindres détails l' itiné présumé qui nous mènera au sommet. Il est exactement 13 heures quand nous apercevons tout à coup les silhouettes de Jack et de Gigi qui franchissent la crevasse, puis se dirigent vers le centre du glacier et gagnent un éperon rocheux derrière lequel ils disparaissent. D' ici, il semblerait plus logique de remonter le glacier par la gauche. A 18 heures, nous quittons Bob Goodwin, qui nous souhaite plein succès dans notre conquête de la paroi sud du McKinley. Notre camarade devra malheureusement attendre encore trois jours jusqu' à ce que Sheldon vienne le chercher.

Samedi 15 juillet. Partis du camp I, Annibale et Romano empruntent la fameuse crête qui les conduit au camp II, d' où ils poursuivent leur route en direction du glacier atteint la veille par Jack et Gigi qui, en ce moment, regagnent le camp de base. Ils continuent à s' élever, pour atteindre un dièdre glacé de grande difficulté ( Ve degréen s' élevant encore, ils arrivent à un endroit qu' ils jugent convenable pour y établir le camp III; après quoi, ils redescendent au camp II pour y passer la nuit.

Dimanche 16 juillet. Mauvais temps, brouillard. Luigino et moi montons au camp II, que nous aménageons avec une tente Pamir et une Népal.

Lundi 17juillet. Depuis hier soir, la neige n' a pas cessé de tomber; en attendant une amélioration du temps, tout le monde se réunit au camp I, où chacun peut jouir d' un moment de détente.Vers 17 heures, nous pouvons enfin quitter les tentes pour nous rendre au camp II, où nous arrivons vers 22 heures.

Mardi 18 juillet. Le temps est beau. En deux cordées de trois, nous partons à 7 heures pour le camp III. Parvenus à la moitié du glacier suspendu, nous apercevons le Piper de Sheldon, qui vient chercher notre camarade Bob Goodwin. Après avoir décollé, le pilote essaie de monter en spirales jusqu' à nous, mais le minuscule avion, alourdi par le poids de ses deux passagers, fait d' inutiles efforts. A environ 5200 m, nous aménageons avec nos piolets le camp III. Il fait très froid et nous sommes terriblement à l' étroit dans nos tentes minuscules.

Mercredi 19 juillet. Tôt le matin, l' équipe au complet se met en route, formée de deux cordées: Annibale, Romano et Luigino d' une part, Gigi, Jack et moi-même d' autre part. Après avoir gravi une cheminée ardue et périlleuse, nous montons en obliquant sur la gauche, pour atteindre un interminable couloir de glace qui nous mène jusqu' à une barre rocheuse très difficile à franchir. Nous nous arrêtons pour nous restaurer, puis l' ascension se poursuit, toujours sur la gauche, et bientôt se présente un nouveau couloir de glace, d' où nous apercevons les rochers du sommet. Le vent souffle avec violence, la température est glaciale, des tourbillons de neige nous assaillent continuellement et pénètrent par les moindres ouvertures de nos vêtements. L' altitude élevée commence à se faire sentir, car il est de plus en plus pénible de se déplacer, surtout sur un terrain de nature aussi changeante: nous marchons tantôt sur une glace extrêmement dure, tantôt sur une croûte gelée qui se brise à chaque pas; ou encore nous avons affaire à une couche de neige farineuse, dans laquelle nos crampons ne nous sont guère utiles. C' est le moment de serrer les dents, de lutter contre les éléments et de persévérer dans l' effort en pensant que chaque pas nous rapproche du but. Je ne réussis plus à filmer ni à photographier, car la neige chassée par le vent bouche les objectifs. Comme nous attaquons les derniers rochers qui présentent des difficultés extraordinaires, un avion venu faire un vol de reconnaissance apparaît au-dessus de nos têtes. Que d' étranges sentiments cette apparition suscite en nous! Quel réconfort, en ce moment critique, de ne plus se sentir tout à coup isolés du reste du monde et de savoir que nos efforts sont suivis par des êtres qui s' intéressent à notre sort! Le dernier rocher est franchi vers 21 heures. Nous arrivons ainsi au bas d' une pente de glace, ultime obstacle avant le sommet Jack se plaint d' avoir froid aux pieds; la température très basse nous fait tous affreusement souffrir. Un dernier effort nous permet enfin d' atteindre le point culminant du McKinley à 23 heures, après une montée qui n' a pas duré moins de 17 heures. Comme toujours dans de pareilles circonstances, aucun de nous n' est en état de se livrer à la joie du triomphe, mais je sais par expérience que cette victoire, acquise au milieu de difficultés sans nombre et au péril de notre vie, nous la goûterons pleinement quand nous serons de retour et à l' abri de tout danger. En attendant, les mains raidies par le froid, nous ouvrons les sacs pour en extraire les fanions. Dans une lumière irréelle se mélangent les couleurs des Etats-Unis, de l' Alaska, de l' Italie, de la ville de Lecco et du Club alpin italien. On tire des sacs quelques statuettes de saints et un crucifix apportés de notre patrie. Je tente de prendre quelques photographies, mais la demi-obscurité et la neige collée sur les objectifs m' obligent à renoncer. Le froid est si intense qu' il nous est impossible de proférer un seul mot. Une brève et silencieuse étreinte de six hommes engourdis par le froid et éprouvés par la fatigue met un terme à notre court séjour sur le sommet du McKinley.

Et la descente commence.Vu l' état de fatigue dans lequel nous nous trouvons, elle se révèle très difficile et dangereuse. Au bas des rochers, Jack se plie en deux sur la neige, en proie à de violentes nausées, ce qui m' étonne d' autant plus que, depuis le départ du camp III, nous n' avons mangé qu' un peu de fruits confits. Tout à coup, je le vois glisser dangereusement du côté de l' abîme; je n' ai que le temps de bondir sur le piolet et de le planter le plus profondément possible dans la neige, avant que la corde se tende violemment et arrête Jack dans sa course. Dès cet instant, je prends le dernier rang dans la cordée, afin d' être mieux à même de surveiller le déroulement des opérations. Nous arrivons au bas du couloir de glace où les pitons et les mousquetons sont abandonnés, car il est inutile de continuer se charger d' un matériel qui ne nous servira plus à rien. Jack semble aller mieux et marche à peu près normalement, malgré les souffrances que lui causent ses pieds gelés. Annibale, Gigi et Luigino se portent bien et avancent régulièrement. Nous arrivons ainsi à la cheminée, qui est descendue en rappel, et il est exactement 6 heures, lorsque nous rejoignons le camp III, au matin du jeudi 20 juillet, après l' avoir quitté 24 heures auparavant. Il neige dru et le vent souffle toujours avec rage.

Je me mets immédiatement à masser les pieds de Jack, qui sont déjà bleuâtres et restent insensibles, même sous l' action du massage; chacun de nous fait son possible pour le réconforter, mais je lis dans les yeux de Gigi qu' il a deviné mes préoccupations et l' angoisse qui me serre le cœur: comment ferons-nous pour rejoindre le camp de base avec un camarade en si mauvaise condition physique? qu' arrivera si son état empire et s' il ne peutmême plus se tenir droit tout seul? Pendant ce temps, nos compagnons ont prépare le repas; puis nous essayons de nous étendre tant bien que mal sous nos deux tentes, trop petites pour nous accueillir de manière confortable. Les heures passent dans une espèce de demi-sommeil agité, où personne n' ose bouger, craignant de tout mettre sens dessus dessous. Je suis tellement soucieux et préoccupé par l' état de santé de mon camarade qu' à tout moment je tends l' oreille pour m' assurer s' il dort, ou s' il ne souffre pas. Vers 14 heures, je sors pour observer les conditions atmosphériques; il neige encore abondamment, alors que le vent semble s' être calmé; le froid est toujours rigoureux.

Je décide de reprendre la descente. Pendant les préparatifs, je m' aperçois que Jack ne parvient pas à enfiler ses souliers; Gigi lui offre généreusement les siens qui sont en peau de renne; quart à lui, il se contentera de chausser plusieurs paires de bas qu' il recouvrira de ses « surbottes ». Le froid s' est fait encore plus intense et le vent a augmenté, nous obligeant à renvoyer le départ. Nous nous réfugions donc à nouveau sous les tentes, où la fatigue prend enfin le dessus. Durant mon sommeil, je suis réveille plusieurs fois par le froid qui envahit mes pieds, mais je n' ose bouger, de peur de déranger mes compagnons; c' est ainsi qu' à mon tour je souffrirai d' un début de gelures sous les deux orteils.

Vendredi 21 juillet. Il neige toujours, mais le vent a cessé. A 8 heures, nous quittons le camp III. Luigino, Gigi et Romano marcheront devant, alors que Jack sera encadré par Annibale et moi-même. Sur les pentes de glace, Romano aide continuellement Gigi, qui n' a pas de crampons; heureusement que les cordes fixes sont là pour nous faciliter la descente. Deux incidents viennent compliquer la traversée du glacier: à mi-chemin, Gigi glisse tout à coup; Romano qui « assure » ne parvient pas à le retenir, mais je réussis miraculeusement à saisir la corde et je les arrête. Plus bas, Romano nous cause à son tour une émotion forte: épuisé par l' aide qu' il a apportée à Gigi, il glisse à son tour et fait un vol plane au-dessus de la crevasse, s' arrêtant fort à propos sur un replat couvert de neige fraîche qui l' accueille sans dommage; comme nous en avons été quitter pour la peur, l' aventure se termine dans la bonne humeur.

Nous rejoignons finalement le camp II, où Gigi trouve des souliers de rechange et où il passera la nuit avec Romano et Luigino, alors que nous autres devons continuer notre route à tout prix, car une halte prolongée risquerait d' être funeste à Jack. Comment ferions-nous pour traverser la longue crête de neige, s' il était dans l' impossibilité d' appuyer ses pieds par terre? Au cours de la descente, un brouillard épais nous surprend et nous contraint d' avancer à tâtons; Dieu seul sait comment nous avons fait pour arriver au camp I...

Pendant que nous nous restaurons, Jack commence à se plaindre de violentes douleurs aux pieds; c' est la classique « débattue » consécutive au massage, mais la réaction est si vive qu' il ne peut tenir en place et passe une nuit si agitée que personne ne peut fermer l' œil; sur le matin, pourtant, notre camarade se calme, ce qui nous permet de dormir quelque peu.

Samedi 22 juillet. Il neige toujours. Nous reprenons notre route vers dix heures. Pour Jack, cette étape est un véritable calvaire; seuls son courage et sa ténacité lui permettent de tenir le coup. Le long du couloir, nous sommes gênés par le glissement continuel de petites plaques de neige. Alors que nous entreprenons la grande traversée du premier glacier, un crampon se détache de mon pied pour disparaître dans le vide. Parvenus au haut du couloir d' attaque, nous avons toutes les peines du monde à retrouver les cordes fixes, ensevelies sous une épaisse couche de neige fraîche. Soudain une plaque de neige, plus forte que les précédentes, me tombe dessus traîtreusement et me plaque contre la paroi; heureusement que j' ai pu me cramponner à la corde fixe, car je crois bien que sans cela ma dernière heure était venue; le deuxième crampon a profité de l' occasion pour me fausser compagnie... Au bas du couloir, nous sommes accueillis par une véritable mer de neige fraîche et tendre, dans laquelle nous progressons avec des mouvements qui ressemblent étrangement à:

ceux des nageurs. Finalement, à notre grand soulagement, nous parvenons au camp de base, dans un état que je renonce à vous décrire. Après le repas que nous avons encore eu le courage de préparer, Annibale et moi libérons les tentes de la neige accumulée pendant notre absence; puis nous essayons de dormir, mais la nuit ne sera guère meilleure que la précédente, car Jack souffre atrocement.

Dimanche 23 juillet. Il est 9 heures quand je mets le nez dehors; le ciel est serein, le paysage d' une blancheur éclatante. Il neige depuis bientôt 75 heures! La montagne est parcourue par de continuelles coulées de neige, dont le bruit sourd parvient jusqu' ici et ne laisse pas de nous inquiéter sur le sort de nos trois camarades; ce n' est qu' à 20 h. 30 que nous entendons des appels lointains; nous nous précipitons hors de la tente pour apercevoir Gigi, Romano et Luigino au début du couloir d' attaque.

Lundi 24 juillet. Nous sommes tous réunis au camp de base et pouvons enfin savourer notre victoire en donnant libre cours à notre joie, malgré la fatigue et les épreuves, malgré le souci que nous donne la santé de Jack et, dans une moindre mesure, celle de Romano et Luigino, atteints eux aussi d' un début de gelures aux pieds. Seuls Gigi et Annibale ne portent aucune marque de la lutte dramatique soutenue contre la montagne. Dans l' euphorie générale, nous décidons de renvoyer le retour au terrain d' atterrissage et, en attendant, de nous payer une bonne tranche de sommeil. Le lendemain, au moment du départ, Jack s' aperçoit qu' il ne peut plus marcher; nous improvisons donc un traîneau avec une toile de tente sur laquelle prendra place le blessé; quatre hommes le tireront, deux devant et deux de côté; le voyage se fera ainsi dans de bonnes conditions. Nous sommes à peine arrivés au terrain d' atterrissage que l' avion de Sheldon se pose déjà à nos côtés! Notre ami est tout surpris de voir Jack dans cet état, mais, quand il apprend le succès de notre entreprise, Don Sheldon, en bon Américain, explose en démonstrations de joie bruyante. Ensuite, après avoir pris soin de nos télégrammes, il emmène immédiatement Jack à l' hôpital; puis il viendra chercher tour à tour Luigino et Romano qui, quoique moins atteints, ont également besoin de soins urgents. Pendant ce temps, la navette recommence entre le terrain d' atterrissage et le camp de base, car il s' agit de récupérer tout le matériel possible, qui servira peut-être - qui saità d' autres expéditions. Après deux voyages, je m' envole à mon tour avec Sheldon, laissant mes deux camarades continuer seuls le transport du matériel. Arrivé à Talkeetna, je peux enfin me livrer à une voluptueuse toilette. Le jour suivant, notre pilote ramène Gigi et Annibale, tous deux en excellente santé.

Ainsi s' acheva la grande aventure vécue sur le versant sud du plus haut sommet de l' Amérique du Nord. Nous ne sommes pas près d' oublier les heures souvent dramatiques passées sur le glacier suspendu, sur l' arrête de neige, dans les couloirs verglacés. Toujours nous nous souviendrons de ce camp III où, serrés dans notre minuscule abri, nous attendions avec angoisse que les éléments déchaînés s' apaisent et nous permettent de reprendre la descente.

L' accueil chaleureux qui nous fut réservé tant à Anchorage qu' à Lecco, les témoignages de sympathie qu' on nous adressa de part et d' autre nous firent bientôt oublier notre fatigue et nos souffrances. Jack fut le dernier à se remettre de cette terrible expédition. Son séjour à l' hôpital d' Ancho se prolongea, mais, grâce aux soins attentifs qui lui furent prodigués, l' amputation des pieds put être évitée.Adapté de l' italien par Edmond Bernard ) 15 Die Alpen- 1962 - Les Alpes

Feedback