Primevères, androsaces et soldanelles

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Par Sam. Àubert.

Primevère signifie, en somme, la première du printemps, et l'on a désigné sous ce nom toute une série de plantes, les primevères qui sont parmi les premières dont nous saluons l' apparition au temps du renouveau. Pas les toutes premières cependant, car bien avant elles, à la montagne surtout, PRIMEVÈRES, ANDROSACES ET SOLDANELLES.

les prairies se revêtent du manteau blanc ou violet des crocus. Ces champs de crocus sont d' une incomparable beauté, et les contempler, c' est mettre de la joie, du ravissement dans ses yeux. Les primevères viennent ensuite mais peu nombreuses sont les espèces dont les individus croissent en rangs assez serrés pour que la prairie acquière le coloris de leurs fleurs.

La plus belle des primevères de plaine, celle dont on guette l' apparition dans la période prévernale, est sans contre- dit la p. acaule ( P. acaulis ) ou p. à grandes fleurs, caractérisée par ses fleurs d' un jaune pâle, portées chacune par un pédoncule allongé partant de la base de la plante. C' est la primevère des vergers, des bois clairs, des talus de chemins de fer, le long desquels elle fait des taches vives. Assez frileuse, notre plante ne se hasarde pas très haut dans la montagne. Cependant, en certains endroits du Jura, on l' observe encore à 1500 m ., mais elle a soin de se cantonner le long des lisières où elle trouve un abri contre la fraîcheur des nuits.

Montagnarde déjà s' avère la p. farineuse ( P. farinosa ), ainsi nommée parce que la face inférieure des feuilles est blanche, comme saupoudrée de farine, mais c' est à ses fleurs d' un joli rose lilas qu' on la reconnaît de suite. Rare en plaine, elle abonde au Jura et dans les Alpes, à la surface des terrains frais et ensoleillés. Dans le Jura surtout, en certaines localités, elle vit en colonies si nombreuses que la pelouse se pare d' une teinte lilas très vive. Tableau d' une indicible beauté, mais passager hélas, comme tous ceux que la nature vivante édifie chaque année.

Vous connaissez peut-être la p. auri- cule ( P. auricula ), présente ici et là dans les Alpes et les Préalpes calcaires ainsi Primevère farineuse.

que dans le Jura septentrional. Une noble et belle plante remarquable par ses fleurs odorantes, d' un jaune d' or vif et ses feuilles charnues. Nul n' ignore qu' il existe des botanistes amateurs qui s' appliquent à brouiller la flore en introduisant force plantes des Alpes dans le Jura. Or, l' un d' eux me disait un jour: « J' ai découvert dans les rochers de la Dent de Vaulion plusieurs pieds de p. auricule, plante non encore signalée dans le Jura central; le moment venu, je vous les montrerai. » Le « moment venu », je lui rappelai sa promesse. « Ah! me dit-il, ne m' en parlez pas, j' ai été joué; figurez-vous qu' il y a quelque temps, rencontrant PRIMEVÈRES, ANDROSACES ET SOLDANELLES.

un collègue amateur comme moi, je lui ai fait part de ma découverte, et savez-vous ce qu' il m' a répondu: les auricules de la Dent de Vaulion, eh! bien, c' est moi qui les ai plantées et je suis bien aise d' apprendre qu' elles existent encore. » Comme quoi, l'on est parfois puni par où l'on pèche.

Les hautes Alpes possèdent plusieurs charmantes primevères de petite taille, à fleurs violettes ou roses et feuilles souvent visqueuses. En passant, le touriste leur jette un regard admiratif, sans qu' il lui soit toujours possible de les distinguer les unes des autres; ce qui, après tout, n' a pas une grande importance, car l' essentiel pour qui rencontre un être de beauté n' est pas de lui accorder toute son admiration sans se préoccuper trop de son état civil dont la connaissance exacte n' est pas indispensable.

Primevère auricule.

Mais bien plus que les primevères, les androsaces, leurs proches parentes, intéressent le touriste, car à peu d' exceptions près, ce sont des plantes de la haute montagne qui, dans sa course vers l' azur, l' accompagnent très haut, le long des maigres gazons, sur la moraine ou les rochers. Nos androsaces peuvent être groupées en deux catégories; chez l' une, les fleurs existent solitaires à l' extrémité de tiges courtes, densément feuillées et serrées les unes près des autres de façon à former une véritable pelote ou coussin, étalée à la surface des rocs ou blotties dans les fissures. Chez les espèces de la seconde catégorie, les fleurs disposées en ombelles sont portées par une hampe qui se détache des rosettes foliaires situées à la base de la plante.

Les androsaces du premier groupe sont de beaucoup les plus intéressantes et ce sont celles-là surtout que le touriste remarque, car leurs pelotes fleuries de rose ou de blanc se détachent vivement sur la grisaille ou la noirceur des rocs et retiennent le regard. Apparitions charmantes que ces coussins fleuris que vous découvrez au passage dans une fissure, un creux de rocher et qui sont d' éclatantes manifestations de la vie en des lieux où sans cela tout n' est que paysage désertique. A l' instant deAndrosace lactée.

PRIMEVÈRES, ANDROSACES ET SOLDANELLES.

leur floraison, ces petites androsaces sont si belles; elles se parent de tant de grâce et de finesse que l' esprit le moins sentimental ne peut résister à la séduction qui en émane.

Nos jolies androsaces, elles, s' é très haut, parfois jusqu' à 4000 m. et l'on est en droit de se demander comment elles font pour résister à l' âpre et rude climat de la haute montagne. La nature qui est bonne mère et ne veut la mort d' au de ses créatures y a pourvu en donnant à chacune les moyens de Androsace helvétique.

subsister.

Plus l'on s' élève en altitude, plus l' action du vent se fait puissante, mais plus aussi s' accentue la diffé- rence de température entre l' air et le sol au bénéfice de celui-ci. Plus on monte donc, plus le sol est chaud par rapport à l' air. Aussi, avec l' augmentation de l' altitude, voyons-nous les plantes raccourcir leurs tiges pour se soustraire à la morsure du vent et s' appliquer contre le terrain pour se préserver de l' air froid. Haut dans la montagne, on peut observer plusieurs plantes dont les tiges rampent à la surface du sol et y adhèrent comme les espaliers adhèrent au mur. Les androsaces ont résolu le problème à leur façon: au lieu de s' étendre et de ramper sur le terrain, elles ont pris une forme compacte, souvent sphérique, les divers organes serrés les uns contre les autres, le tout réalisant un coussin peu saillant au-dessus du sol ou plus ou moins coincé dans une fissure ou un creux.

Nous possédons en Suisse deux espèces de soldanelles, la s. des Alpes ( S. alpina ) et la petite soldanelle ( S. pusilla ). L' une et l' autre portent des fleurs d' un bleu violet, minuscules clochettes au bord frangé, délicatement suspendues à l' ex de la tige. Chez la première, de beaucoup la plus répandue, la clochette est évasée, tandis que chez la seconde, elle est plutôt tubu-leuse. Elles croissent à proximité immédiate des névés, nourries par un sol imprégné d' eau de fusion. Dans les Alpes, il n' est pas rare de voir des pieds de soldanelle fleurir au-dessusSoldanelle des Alpes.

d' une couche de neige de 10-20 cm. d' épaisseur. C' est qu' au réveil du printemps, les rayons solaires exercent leur action à travers la neige sur les bourgeons prêts à l' éclosion depuis la saison précédente, causent leur développement, et la tige qui en résulte s' insinue à travers la neige, à condition que celle-ci ne soit pas trop dure. Dans le Jura, il est assez rare de voir des soldanelles fleurir sur la neige. En effet, la plante apparaît quand la neige fond au flanc des sommités, soit en avril-mai, et à ce moment le soleil n' est pas encore assez haut sur l' horizon et ses rayons ne jouissent pas encore de l' activité nécessaire pour provoquer le développement des soldanelles en état de vie latente sous la neige.

Rien n' est plus fin, plus gracieux, plus charmant que ces soldanelles épanouies à la marge des névés, et quiconque contemple leurs menues et frêles clochettes doucement caressées par les souffles du vent, les admire aussitôt, ces soldanelles, et les classe parmi les êtres de beauté. La soldanelle surpasse-t-elle en beauté ses sœurs de l' Alpe, les primevères, androsaces et bien d' autres? La question est oiseuse; la beauté n' est pas une, car chacun de ces êtres nés de la terre de la montagne a son genre de beauté à lui et représente une face de cette beauté dont nous éprouvons en nous-mêmes le sentiment chaque fois que nous contemplons la montagne constellée de la multitude de ses fleurs.

Bien que fille très éprise du soleil, la soldanelle ne redoute pas parfois de se soustraire à ses caresses et de s' installer en pleine forêt sous le couvert des grands arbres, ainsi qu' on peut le constater en divers points du Jura.

La fleur est inodore; néanmoins, elle secrète un nectar que l'on doit envisager comme un appât pour les insectes chargés de véhiculer le pollen d' une fleur à l' autre, acte d' où résultera la fécondation et la formation des graines. Dans le cas particulier, ces insectes quels sont-ils? Doit-on les chercher parmi les phalènes? Jadis, Eug. Rambert a écrit une délicieuse poésie: le phalène et la soldanelle, où l'on voit un beau papillon, phalène à « l' œil de feu », ivre d' amour, s' élancer vers l' Alpe à la conquête de la soldanelle. Mais voilà, la muse d' un poète est souvent affaire de fantaisie, de sentiment plutôt que de vérité scientifique.

Comme beaucoup de ses congénères de l' Alpe, la soldanelle est extrêmement fragile et délicate et dès qu' on l' a détachée du sol, elle se fane; aussi, si elle pouvait parler au ravisseur, elle dirait certainement: « Tu vois, c' est sur la prairie, à l' état vivant sur la terre qui me nourrit, qu' il faut m' admirer; c' est là que je rayonne de toute ma beauté, mais sitôt cueillie, je meurs... ». Et j' en reviens à ma recommandation, émise déjà dans deux articles précédents: primevères, androsaces, soldanelles, fleurs de l' Alpe, fleurs charmantes, plaisirs de nos yeux, admirons-les, aimons-les... mais ne les cueillons pas, du moins très peu.

( Dessins d' après Flore alpine et Atlas de la Flore alpine de H. Correvon. )

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