Quelque part... une montagne

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Avec 3 illustrations ( 88-90Par Edmond Pidoux

- Alors, cette arête?

- Dure, très dure. Mais pour une course comme celle-là, je donnerais toute une saison.

- Tu y retournerais? En premier?

-... Non. Vraiment non. Du moins pas plus loin que la quatrième tour.

- La cinquième est comme ça « vache »?

- Cent-cinquante mètres à peu près verticaux, et un surplomb pour finir. Je n' avais encore rien fait de pareil.

J' ai beau rappeler à Pierre les passages mémorables de nos courses; non, rien n' est à l' échelle de cette cinquième tour. Je veux bien le croire. J' aimerais m' enthousiasmer. J' ai de la peine à le faire pour un numéro, et comme Pierre renonce à trouver des mots pour dire ce qu' il a vécu, comme il est entendu qu' il ne « remettra » pas ça, nous n' en parlons plus.

Un an a passé, l' oubli et l' imagination ont fait leur besogne. Pierre veut me persuader à présent que cette course n' est pas si terrible que ça; que c' est péché de ne l' avoir pas faite; qu' avec un bon troisième de cordée, elle serait à nous. H a un plan: jusqu' au pied de la fameuse tour, « on » me conduirait comme une demoiselle, sans souci ni bagage. Là, frais et dispos, je passerais en tête... Mais oui, j' en suis capable!

- Et toi?

Il ne s' agit pas de lui, je dois le comprendre à ses comparaisons flatteuses. Mais elles ne suffisent pas à me convaincre: allez donc évaluer les capacités d' un alpiniste, surtout quand, trois fois père de famille, il n' a plus l' esprit risque-tout des vingt ans!

J' argumente en vain, Pierre est tenace; et à la fin de l' été, je lui ai à moitié promis de tenter sa fameuse arête... Mais quand l' échéance arrive, je n' ai plus d' entrain. Trois semaines durant, sans un jour de repos, nous avons couru la montagne. A ce point de surentraînement ( en français, autrefois, on disait: de fatigue ), on ne risque pas une ascension vraiment sérieuse. Pour la première fois, j' abandonne... Un jour - deux ans plus tard -Pierre me confessera qu' il est allé se consoler tout seul à l' arête de Zmutt, gravie « de rage » en moins de cinq heures. Mais le souvenir qu' il en garde a comme un goût de remords...

Or, en septembre 1949, cet obstiné arrive à ses fins, et le dix-sept, dans l' après, nous remontons ensemble la vallée inconnue où se cache « notre » montagne.

Ce qui m' a décidé? D' abord l' irrésistible attrait des courses d' automne, où l'on se sent fort de toute une saison d' escalade, tandis que la montagne est au comble de sa beauté. Puis le fait que nous sommes six au lieu de trois. Parmi ces jeunes camarades aux brillants états de service, il est impossible qu' il ne s' en trouve pas un pour revendiquer la cinquième tour. Grand bien lui fasse, je ne la lui disputerai pas.

La longue vallée monotone où, à l' exception de Pierre, nous pénétrons pour la première fois, est une gouttière rectiligne entre deux murs verticaux, le type même de la vallée glaciaire en forme de U. Le chemin monte, parallèle au torrent, dans un étouffant réseau de taillis, puis dans des forêts aux rares clairières. De la plaine au sommet, nous ne verrons qu' un seul chalet; mais toujours se continuent, à droite, à gauche, les hautes parois mouchetées de buissons, délavées par des cascades saisonnières aujourd'hui à sec.

Die Alpen -1953 - Les Alpes16 Le ciel, maintenant brouillé, couvre d' une verrière enfumée le long vestibule. Au fond, un écran noir l' obstrue, une montagne rocheuse presque sinistre: notre montagne.

L' arête que nous voulons gravir est la nervure qui en soutient le sommet. On comprend que les grimpeurs aient mis longtemps à la remarquer. Vue de face, dans l' axe de la vallée, elle étage ses tours l' une sur la tête de l' autre, et tout s' unit pour les confondre: la teinte du rocher, l' éclairage du sud qui en écrase le relief - et, ce soir, le demi-crépuscule. Il faut qu' un jeu des nuages la détache de la masse pour qu' elle présente à l' œil le caractère qu' on lui découvre dans l' escalade. Elle prend alors des allures dignes des plus nobles montagnes, du Dru ou de la Noire de Peuterey.

A mesure que nous avançons, la muraille s' agrandit, se complique d' un soubassement énorme, se creuse plus haut de niches où s' accumulent des restes de névé.

On saisit maintenant l' articulation des chaînes. Cette montagne n' est en fait que l' ex promontoire d' une cime plus élevée, point culminant du massif, qui vient d' apparaître au fond, à notre gauche. Sommité informe et sans allure, dans cette perspective, elle ne paraît son altitude que grâce au poivre et sel d' une neige récente. C' est pourtant à ce faîte que prend naissance la vallée, au revers du promontoire. Elle y développe un vaste glacier, puis, par un long circuit autour de l' éperon, s' abaisse jusqu' à nous avant de repartir, à angle droit, vers le sud. Sa forme est donc, assez parfaitement, celle d' une faucille dont nous venons de remonter le manche.

Nous voici parvenus, passé les derniers arbres, à une plaine d' alluvions où le torrent roule dans les pierres. Notre dernière étape sera la longue pente herbeuse dressée à main droite. Le chemin y trace longtemps des lacets réguliers, puis se dirige tout droit vers les premières assises de notre montagne, que ceinture le torrent. Un chaos de blocs éboulés figure un hameau de maisonnettes biscornues. Là se trouve notre gîte de ce soir: une simple grotte sous la voûte de deux rochers, un dolmen bas et sombre.

Déjà l' avant s' y installe, sacs à terre devant le trou de marmotte où bat un portillon de bois.

Le temps de reconnaître les lieux, de tâter la paille humide, d' extraire d' une caisse, blindée contre les souris, ce qu' il y reste de couvertures, et déjà la nuit est tombée, infiniment triste au ciel sans étoiles et dans la vallée uniformément grise.

Nous nous sommes établis, pour le repas, sur des pierres, devant la caverne. Deux Primus ronflent, et leurs lueurs bleues font saillir par intermittences les faces de granit et les visages. L' un de nous cloue au rocher, avec un piton, la lanterne que le vent essaye de souffler. Sa lumière creuse dans la nuit une chambre étroite et accueillante, hors de laquelle chuinte, sans nous atteindre, la voix du torrent et celle du vent dans les parois qui nous dominent.

La pluie, brusquement, interrompt le repas, qu' il faut achever dans l' abri. Assis, nous avons le crâne à la voûte, et nous rions de nous découvrir incapables de boire dans cette position, qui empêche de renverser la tête. Il faut, pour vider sa tasse, se mettre à genoux ou se coucher à la romaine, l' un après l' autre dans l' espace exigu.

Quand, plus tard, nous sommes allongés dans nos sacs de couchage, on n' entend plus, dans le silence des pierres, que le froid chatouillement de la pluie derrière le portillon. Il m' ôte tout souci pour le lendemain... en même temps qu' une bonne partie de nos chances d' arriver jusqu' à la cinquième tour...

Au matin, il fait beau et je suis, avec les autres, plein d' entrain et incapable de retrouver l' appréhension de la veille. Dans le jour levant, « notre » arête se révèle enfin. Elle borde à gauche une vaste niche rocheuse ouverte au-dessus de nos têtes et dans laquelle premièrement nous devrons prendre pied. Il faudra pour cela franchir le mur de soutènement, après avoir gravi un long glacis herbeux. C' est vers lui que nous marchons bientôt, le nez en l' air, incapables de rester longtemps sans un coup d' œil à l' échafaudage effarant des tours. Pierre nous les présente, de la première à la cinquième, avec la fierté d' un nouveau propriétaire:

- Hein, qu' est que je vous avais dit?

Et en effet, c' est beau, c' est énorme, inouï... C' est tout le vertical, tout le pointu, le « dru », que peut rêver un alpiniste. Et je n' ai plus qu' un désir: celui de me rendre égal, en quelque sorte, à cette composition de lignes et de masses, d' harmonie et de mouvements, que nous allons « exécuter ».

Le mur d' enceinte, en se rapprochant, livre sa défense: un couloir dérobé derrière un panneau de rocher. Nous y grimpons comme des écoliers en maraude, parmi les blocs coincés, les chardons, les dalles rêches, noircissant nos ongles dans la gouttière terreuse. En plein soleil, nous émergeons enfin, au seuil même de la niche...

... Si proches, maintenant, que nous en recevons un coup à l' estomac: les cinq tours. Longtemps nous restons bouche bée devant la flamboyante apparition. Puis, impatients de dissiper l' impression qui devient accablante, nous sautons d' un bloc à l' autre vers l' épaule d' herbe où s' appuie la plus basse Nous avons fait halte, le dos au rocher, le visage dans le soleil clair. Ils sont inoubliables, les moments qui précèdent le « lâchez tout! ». Les humbles préparatifs de l' escalade, brasses de cordes que l'on mesure, nœuds que l'on serre, ferraille que l'on pare à la ceinture ou dans les poches, tout cela prend quelque chose de solennel qui fixera l' instant dans la mémoire, avec le velouté particulier de la lumière, ce matin-là, le timbre des voix, l' expression d' un visage.

De loin déjà, le caractère de la roche m' avait intrigué. De près, je la trouve différente en effet de tout ce que j' ai vu. Ce n' est ni le granit du Mont Blanc, débité à l' équerre, ni le gneiss tailladé des Pennines, mais une roche cristalline de couleur fauve, curieusement fripée et comme ratatinée par le refroidissement. Pas une surface lisse, mais partout des plis qui donnent à la masse un aspect vaguement spongieux. Scories gigantesques, si l'on veut, qui se montreront riches en prises pour les doigts mais fuyantes sous le pied. L' escalade dans ce terrain exige un emploi très sûr des semelles et des pointes, sous peine de devenir harassante.

Pierre a pris la tête de la première cordée, et je le suis devant Gilbert dont c' est, malgré la saison, la première course cette année. Pas si reposante que ça, en fin de compte, ma position de « demoiselle »!

La montagne se montre tout de suite telle qu' elle ne cessera d' être: redressée à l' ex. Mais le rocher est parfait et la difficulté d' abord moyenne. Plaisir de sentir chaque longueur de corde qu' on s' élève d' un essor puissant et rapide. Le vide se creuse d' emblée si profond que plus rien ne paraît l' accroître et que, très vite, on n' y songe plus. Devant, toujours devant vont les yeux et la pensée.

Devant, ce sont les semelles et les jambes nues de Vittoz, et parfois, par-dessus son épaule, sa tête auréolée de blond. C' est le nerf blanc de la corde qui sautille sur la roche, coule derrière un feuillet, se balance dans une cheminée, poudroie au soleil en frottant sur un angle.

Chaque fois que je le rejoins, Pierre m' apostrophe:

- Eh bien! qu' est que tu en dis?

Paccorde tout ce qu' il veut. J' en rajoute. Cette montagne est, dans le genre, une merveille. On a souvent dit, avec mélancolie ou mépris, que les sommets n' étaient que des ruines monstrueuses. Or rien, ici, ne suggère la destruction. Au contraire, l' idée s' impose d' un édifice cohérent et stable, sans faiblesse ni dans ses lignes, ni dans sa matière. A le gravir, on se sent participer de son harmonie et de sa vigueur, par une identification spontanée qui pourrait bien être un des secrets de notre amour.

Et puis cela est grand, très grand, à la mesure du désir le plus exigeant. Nous ne savons plus depuis combien de minutes ou d' heures nous montons, et peu nous importe. Il nous suffit d' aller, tendus vers l' avant, accordant nos gestes au modelé toujours nouveau de la muraille. La joie envahit nos membres, gagne plus profond à l' intérieur de nous-mêmes, s' échappe en apostrophes:

- Eh bien! qu' est que tu en dis?

Pierre, dans sa pétulance, veut prendre au plus droit et se fourvoie. La seconde cordée nous dépasse. Echelonnée dans une longue fissure, toute droite au flanc de la tour, elle a l' air de monter à la perche dans le ciel bleu.

Quand nous débouchons au sommet, elle est engagée déjà dans la descente vers la brèche. A elle de se fourvoyer; à nous d' attaquer le numéro deux.

Mais ce ne sont plus des numéros, maintenant que nous voyons et palpons. Chaque passage a sa physionomie, chacun nous propose une nouvelle forme d' aventure.

Voici Pierre engagé dans un mur vertical que partage une cheminée. A mi-hauteur, il est en lutte avec un surplomb où un piton l' assure dans le passage exposé. Torsion de hanches et de mollets nus; roulement de torse et d' épaules, et la tête blonde de nouveau se peint sur le ciel comme un chardon au bord du rocher.

- A toi!

Bien assuré - Pierre ne plaisante pas sur ce chapitre - je goûte le plaisir de me risquer sur d' infimes appuis, en me dégageant du corps à corps toujours laborieux. Ou bien j' essaye d' esquiver la difficulté en cherchant des points plus faibles. Il y a des gens qu' horripile ce goût de l' esquive. Mais l' alpinisme n' est pas l' art de trouver la solution la plus facile et de choisir les problèmes les plus ardus? Je me souviens de telle variante, à la Centrale des Rouges d' Arolla, qui nous fit manquer toute la partie intéressante de l' arête nord. Sur ce versant inexploré de Darbonneire, l' Aiguille n' était plus qu' un pierrier. « La vérité est peut-être triste », a écrit C.F. Ramuz. Il continuait pourtant à la chercher.

Cette deuxième tour, égale en hauteur à la première, supérieure en difficulté, termine la première phase de l' ascension. On le comprend au premier regard que l'on jette de son sommet vers les troisième et quatrième, tourelles aiguës qui dominent de peu. Ici commence une chevauchée en hauts et bas sur le tranchant de l' arête; et l'on devine déjà la profonde plongée qui conduit au pied de la cinquième tour... Pour l' instant, mieux vaut ne pas songer à cette suite encore lointaine... Nous marchons depuis plus de deux heures: mais nous le voyons bien maintenant, ce n' était qu' un prélude.

Sans tarder, nous gagnons la brèche, en nous aidant d' un court rappel pour le dernier pas. Habitué depuis le matin à escalader le nez au mur, on se sent gauche et impressionnable dans ces quelques pas de descente. Le haut du corps a peine à se passer d' appui.

Mais tout de suite recommence, au flanc de la troisième tour, le rude corps à corps.

ItinéraireParties cachées e Pendule _.Variante Comtesse-Steinmann Le passage le plus ardu est l' escalade des 120 mètres de la 5e tour. Il faut exécuter un pendule pour atteindre les fissures qui rayent la paroi. La variante faite en octobre 19S1 par F. Comtesse et Ch. Steinmann, par une cheminée mouchetée d' herbe, n' est pas recommandable.

Arête sud du Stockhorn

88 - photo Gilbert Matthey, Lausanne Orell Füssli Arts Graphiques S. A., Zurich Die Alpen - 19S3 - Les Alpes Sur le sommet plat, comme au haut d' une colonne, nous faisons notre première halte. On s' étire, on mache, on regarde... L' horizon italien est bourrelé de montagnes menues et de nuages blancs. A côté, les Pennines ont des tailles géantes. L' angle inaccoutumé de la perspective renouvelle pour nous leurs silhouettes. Au loin dérivent les cimes du Mont Blanc, comme une flotte serrée de voiliers. Mais voici, toute proche, écrasante, la reine de notre massif, sa pyramide ocrée, blanche sur une seule de ses faces. Elle a pris ses véritables proportions et s' érige à l' extrémité d' une longue muraille de Chine festonnant de nous jusqu' à elle. On imagine ce que pourrait être la suite de notre chemin, d' ici là, à travers des ressauts hauts comme des montagnes. Fabuleuse ascension, peut-être un jour possible...

Enfin, il faut tâcher de se faire l' œil et le cœur à la cinquième tour, mal dégagée du sommet qui la domine et totalise avec elle deux ou trois cents mètres. Il est vain d' y chercher les itinéraires du guide-manuel. Pierre lui-même s' y perd et n' identifie, haut dans la muraille, qu' une dalle déversée, d' un vert sombre, fendue d' une longue fissure ascendante. Pas jolie à voir, cette dalle. Quant au reste, c' est à tel point haché de fentes, buriné, trituré, que rien de précis ne s' en dégage, si ce n' est l' impression de la verticale obsédante... Et l' œil se hâte de chercher ailleurs du repos.

Pour l' esprit de nouveau tendu, le meilleur repos est encore la marche. En route pour la troisième brèche et la quatrième tour.

Plus aiguë, plus vertigineuse que la précédente, elle est pourtant moins ardue. A huit mètres sous son sommet, nous la tournons à gauche par une corniche étroite, dans un revers. Hargneuse et rebutante, l' ombre et sa froidure; sous nos pieds, la paroi en sur- plomb. Le poids du vide tire sur les épaules comme un sac de glace.

Au bout de la vire, Pierre attend, un doigt dans l' œil d' un piton, à la verticale de la brèche. Il réclame la corde pour un rappel, et nous voici détachés, goûtant la sauvagerie de l' endroit. A portée de la main, la cinquième tour montre sa façade borgne. Tout au pied, tout au fond, une ruelle humide dégringole de part et d' autre de la brèche dans des profondeurs sinistres. Pas gai du tout, ce quartier. J' ai hâte de me trouver assis sur les brins de la corde, en pleine paroi. Ce sera le confort... Mais Pierre est lent, lent, comme on l' est toujours pour de ceux qui attendent...

Nous sommes réunis à présent au fond de la brèche. Elle est si étroite que nous Orions considérablement tous les six. Un vent cm remonte par le goulet de droite. Tout contribue à rendre le moment plus solennel; car nous allons retirer le rappel, fermer la souricière. Et après?

Après, un mur très redressé nous domine d' une dizaine de mètres. Au-dessus semble s' ébaucher une vire qui pourrait nous ramener à droite dans un terrain plus facile. Mais ce même point pourrait être gagné en traversant d' abord à partir de la brèche, puis en montant à la verticale. Le mur est moins redressé de ce côté, mais plus lisse. Cependant, il porte à son sommet, toujours à droite, un rocher en saillie, comme une dent hors de son alvéole. Doublée par un jet de corde, cette cheville naturelle serait le pivot d' un pendule, puis l' amarre d' une rampe directe.

Quelle solution choisir... Et qui va passer en tête?

Pierre penche pour le premier mur. C' est la voie qu' il a suivie, et il a le souvenir d' un piton que d' ailleurs le guide mentionne. Je l' encourage, en proposant de l' assurer à l' un des brins du rappel, que nous n' avons pas encore retiré, et dont le point d' attache nous domine de vingt-cinq mètres au moins. En cas de chute, il n' aurait qu' à se retourner comme un chat pour être ramené sans dommage contre la paroi d' en face...

Le brave garçon s' est laissé convaincre, et le voici déjà au sommet du mur. Mais là, ça n' a pas du tout l' air d' aller. Pas trace de piton. Vaut-il la peine, des le début, de perdre du temps à remplacer cette ferraille? Pierre hésite... et je me rends compte qu' il doit être fatigue, après tout le travail qu' il a fourni. Ce serait à un autre de prendre sa place.

Le voici qui redescend prudemment de quelques pas, qui lorgne vers le bloc en saillie, à quelque huit mètres à sa droite, et à même hauteur. Songe-t-il à traverser jusque là?

Il y songe, et s' avance prudemment sur des prises menues; mais les quatre derniers mètres n' offrent aucun espoir, lisses comme de l' ébène. Longue hésitation... Dépit dans l' assistance, plus tendue sans doute que l' exécutant lui-même. Et soudain, une solution m' apparaît, que je lui propose aussitôt: ramenant quelques mètres de la corde de caravane qui le lie à moi, il pourrait doubler par un lancer la dent de pierre, et tenu ainsi, devant par mes soins, derrière et d' en haut, par la corde de rappel, il pourrait tenter la traversée en prenant tous les risques.

La manœuvre de la corde a réussi du premier coup...

Tandis que Pierre se glisse comme un lézard le long de la paroi, les doigts sur des appuis invisibles, les semelles collées au rocher par une torsion extrême des chevilles, nous faisons mollir ou raidir sans secousses nos filins, obsédés par l' idée de ce que deviendrait le grimpeur s' il venait à lâcher. Quittant la paroi, il resterait suspendu en plein vide au-dessus de nos têtes. En relâchant prudemment nos cordes, nous n' aurions plus qu' à le ramener à la brèche comme un fardeau au bout d' une grue...

Lentement il approche... Un dernier mouvement, rapide et sûr, et le voilà debout sur le bloc, puis déjà, en quelques bonds, cinq ou six mètres plus haut.

A moi maintenant. Je n' aurai pas à suivre les mêmes détours. Une montée oblique conduit sans trop de peine au départ de la traversée... Mais comment Pierre a-t-il adhéré au rocher sur ce dernier parcours? Je ne cherche pas à le comprendre, ni à l' imiter: un pendule nous évitera ce temps et cette peine. Il s' agit seulement de saisir la corde très haut au-dessus de sa tête et de bien l' entourer à son poignet, pour compenser l' allongement dû à l' élasticité. Gilbert, faute de l' avoir compris, passe un mauvais moment en pleine paroi, avant d' être laborieusement repêché.

Une heure s' est écoulée, quand nous sommes réunis tous six aux côtés du premier, dans une niche enfin large et commode. C' est alors que Pierre, sans ambage, déclare qu' il a fait sa part et qu' il me laisse sa place.

... Devrai-je m' exécuter?... Personne ne me dispute cet honneur. Est-ce respect pour mon âgeMais ne respectez pas, mes chers amisEst-ce respect pour la cinquième tourMais je la respecte aussi, mes chers amis!...

Seulement, ces choses-là se pensent et ne se disent pas. Voilà pourquoi je prends la tête, la ceinture garnie de ferraille et le cœur tapant les côtes.

La cinquième tour, haute de cent à cent-cinquante mètres - nous venons d' en gravir trente - affecte la forme d' une pointe de crayon polygonale, taillée très longue, à l' artiste. Mais le canif a enlevé le bois irrégulièrement, la pyramide est entaillée de tout un système de surplombs. L' art d' y grimper est d' utiliser tour à tour les nervures et les facettes, quittant l' une pour l' autre dès qu' elles se renversent Ce continuel déplacement vous amène chaque fois au-dessus d' une gibbosité, sous laquelle la paroi se dérobe, ce qui crée une impression de vide vraiment poignante.

Dès à présent, nous ne formerons qu' une seule cordée, longue de soixante-quinze mètres. Parfois, sous mes talons, à des profondeurs vertigineuses, je verrai le visage renversé du dernier cherchant des yeux la tête de la longue chenille à laquelle il appartient. Quant à la corde, elle décrit dans la muraille, au gré des amarrages, des méandres dont chacun ne connaît que ce qu' il en peut surveiller.

Les premiers pas, comme pour m' apprivoiser, sont faciles jusqu' au sommet de la niche. Un haut surplomb la coiffe. Il faut se dégager par la nervure de droite, tout de suite ardue et redressée. Me voici parvenu cependant plus haut que le surplomb. Il en est temps, car c' est la nervure, maintenant, qui proémine. Je m' échappe donc à gauche par un feuillet. Dur rétablissement sur cette haute marche, puis sur la suivante, toute pareille. On dirait des planches appuyées à la paroi.

Vittoz me rejoint, puis Gilbert, et il faut que je m' en aille aussitôt de ces lieux encombrés où chacun s' efface poliment. Par la droite, je regagne la nervure, de nouveau praticable, creusée même d' une gouttière, un goulot d' arbalète visant le sommet. Diable de pays: impossible de juger à distance de la nature des prises... Et là-haut, pour clore, un nouveau surplomb. Je me résous à planter un piton d' assurage: il y a trop d' air autour de ces rochers!

... La gouttière était bonne, à peu près; le piton inutile. Tant pis. Ou tant mieux.

Je quitte le goulot pour une vire horizontale dans la facette de gauche. Moins qu' une vire: une moulure, mais honnêtement rabotée et longue de plusieurs mètres. Au-dessous, c' est la verticale absolue, et le visage du dernier au fond du puits. Au-dessus, le mur domine d' une hauteur d' homme, puis s' incline, sur une longueur de corde, en dalle triangulaire. A droite, la nervure la limite; à gauche, coupant la vire, un couloir lisse.

Pierre, qui m' a rejoint au bout de la corniche, reconnaît ce couloir et m' engage à y monter. Je ne sais quoi m' en détourne au contraire - peut-être le vide sur lequel il débouche! Je préfère, me servant du piton qui, à hauteur de ma tête, doit en assurer l' escalade, franchir le mur directement et gravir ensuite la dalle. Mais j' ajouterai un piton à un demi-mètre du premier, à même hauteur. Essayons.

Au premier coup, la fiche pénètre, et son chant bien timbré monte jusqu' à l' aigu. Il ne me reste plus, les mains assurées comme aux barres parallèles, qu' à me rétablir d' un mouvement facile et à grimper à grandes brasses la dalle, plus commode encore que je ne l' espérais. Assis à son sommet, où nervure et couloir se rejoignent, j' accueille, dans ce lieu presque confortable, mes cinq compagnons tout frémissants et ravis de notre belle bataille.

J' ai eu le temps de regarder la suite. Le plus dur morceau nous attend à quelques pas. A l' aplomb de nos têtes, la paroi se coiffe d' un auvent infranchissable. Il faudra donc se glisser dans la face, toujours à gauche, les pieds entre les pierres du mur; car, d' une vire, il n' est plus question. Une fois engagé en plein vide, il s' agira d' attaquer six ou sept mètres verticaux, sur lesquels n' apparaît, comme appui sérieux, qu' un bec légèrement saillant. Cette grimpée conduira sous l' avant rocheux, mais il sera possible de se couler sous son rebord vers une cheminée qui l' entaille et dont l' entrée se devine, à gauche... Tout cela n' est pas difficile à comprendre. Où passerait-on, ailleurs? C' est plus difficile à apprécier.

Un piton, à hauteur de nos têtes, assurera ma traversée. Me voici donc en pleine façade; et rempli de nouveau d' une présence d' esprit qui n' est autre, sans doute, que la montée victorieuse d' un vieil instinct. Je ne sais comment je suis parvenu sous le bec rocheux, comment, l' instant d' après, mes pieds y ont trouvé place. Le mur, au-dessus, offre une ébauche de cheminée. D' une main je parviens à planter un piton étonnamment docile dans le rocher accueillant comme du bois. Trois mètres presque nus sont enlevés sur cette assurance, et déjà voici le dais du surplomb. A sa base, un piton semble m' y attendre, et je goûte sauvagement, pendant quelques secondes, le sentiment d' une totale sécurité.

La traversée sous l' auvent est délicate mais brève, et je me redresse enfin sous la cheminée, sur une vire large comme le pied. Encore une broche plantée pour l' assurage du second, et je savoure de nouveau la détente qu' il procure et l' ivresse du vide.

A voir Pierre émerger lentement de la paroi, je suis ému bien plus qu' en y passant moi-même. Dans ses yeux, je lis la joie exultante, la même que doivent exprimer les miens... La partie est gagnée.

Mais il faut encore céder la place. Je m' évade par la cheminée. Elle est ouverte, exposée, mais point trop ardue. Cependant, tandis que je m' approche d' un mauvais piton, une prise me reste dans la main. Ce sera pour moi le souvenir fâcheux de la course; le reste de l' ascen en est gâte; j' ai hâte, dès lors, d' en avoir fini.

Très prudemment, parvenu au pied de la dalle verte identifiée ce matin, je remonte sa longue fissure oblique. Un bloc branlant l' obstrue vers le milieu, dont je m' écarte avec répugnance. Mais enfin, le haut est atteint, et je saute, au revers, dans un pierrier en large terrasse. C' est fini!

Ce n' était pas fini; il nous fallut encore une demi-heure de sérieuse grimpée pour gravir les trois tours - sans numéros - qui forment le sommet. Ce n' était plus qu' un jeu, après les trois heures intenses de la cinquième pointe; mais un peu de lassitude nous était venue, moins du corps que de l' esprit. Et puis nous nous apercevions que le ciel, à notre insu, s' était couvert: une tristesse pesante, une tristesse d' arrière, étreignait la montagne. Pourtant, la paresse là-haut fut douce, après l' effort.

Nous entreprîmes la descente, par des rochers faciles, à une allure de flânerie. Le chemin nous offrait à loisir le spectacle de notre arête, profil dur et hardi sur le ciel de grisaille où par moments crevait un nuage de flocons. Derrière course de l' année, sans doute; derniers instants dont il fallait prolonger la jouissance... Pendant la nuit, en effet, un déluge vint nous inonder sous notre rocher.

« Si tu as découvert quelque part dans le monde un séjour ignoré des hommes et favorisé de la nature, ne confie ton secret à personne: lorsque tu y retournerais, tu ne le reconnaîtrais plus. » Faut-il écouter cette parole du poète persan et cacher plus longtemps le nom de notre vallée et de notre sommet? Nous en faisions la septième ou huitième ascension. Or, le voici déjà presque à la mode, et il a fait une victime... Mais non, l' approche en est longue et le restera toujours. Et puis, le gîte est primitif autant qu' exigu. C' est peut-être assez pour détourner les Philistins... Aux autres donc, aux « purs », je le soufflerai dans le creux de l' oreille, le nom du Baltschiedertal, et celui du Stockhorn.

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