Qu'est-ce que l'alpinisme?

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Par Michel Corlin.

Il semble à première vue qu' il soit suffisant de définir l' alpinisme « le fait de faire des ascensions de montagne ». Mais aujourd'hui, bien peu d' al se contenteraient de cette définition: chacun a sa conception propre de l' alpinisme — ce qui est bien — et n' est pas loin de refuser toute valeur aux conceptions autres que la sienne — ce qui est un tort!

Pendant longtemps, la question ne se posa point: les ascensionnistes, très peu nombreux, gravissaient les sommets accompagnés de multiples guides et porteurs; et chaque ascension était considérée comme un exploit. C' est alors que sont conquis les grands sommets des Alpes; le début en est marqué par l' ascension du Mont Blanc par Balmat et Paccard ( 8 août 1786 ), et le couronnement par le triomphe de Whymper au Cervin ( 14 juillet 1865 ).

Mais pendant les dix dernières années de cette période, l' évolution a été tout d' un coup extrêmement rapide: la plupart des grands sommets se sont enfin rendus; de grands guides se sont formés et ont acquis une perfection technique qui leur a permis de réduire considérablement les dangers de la montagne: c' est l' époque des Bennen, des Croz, des Carrel, des Aimer, des Lauener, etc.

Mais ces progrès mêmes, rendant les sommets plus accessibles, allaient entraîner une sorte de « démocratisation » de la montagne: aux conquérants des premiers temps vont désormais s' ajouter des grimpeurs de second ordre, qui parcourront avec des guides moins nombreux — mais combien plus expérimentés qu' autrefois — les routes alpines ouvertes par leurs devanciers; ils auront à leur disposition des refuges, alors que les premiers pionniers bivouaquaient à la belle étoile, dans des conditions qui demandaient bien souvent une endurance et un courage peu communs!

C' est alors qu' une nouvelle génération de montagnards, voyant avec peine la multitude envahir leur domaine et fouler à son tour les sommets des Alpes, se donna pour tâche de régénérer l' alpinisme, et ce au moyen de trois formules qui sont encore aujourd'hui les formules fondamentales des grimpeurs modernes: la recherche de voies nouvelles ou exceptionnelles, l' alpinisme acrobatique, l' alpinisme sans guide.

Un homme se fait le champion de la nouvelle école: Mummery. Dédaignant l' ascension du Cervin par la voie usuelle et devenue vulgaire à ses yeux, du Hörnli, il en atteint le sommet avec Burgener et Venetz par l' arête de Zmutt ( 3 septembre 1879 ), le jour même où Penhall réussit l' ascen par une variante de cette même voie dans le flanc occidental.

Deux ans plus tard, il ose penser à la possibilité d' atteindre le sommet d' une aiguille rocheuse désespérément lisse et pointue: le Grépon. Il l' attaque par la fissure qui porte maintenant son nom; par une tactique entièrement nouvelle et presque exclusivement « gymnastique », il force le passage et parvient au sommet, donnant ainsi naissance à « l' alpinisme acrobatique ».

Enfin, plus tard, il en vient à se passer de la collaboration des professionnels et trouve des joies nouvelles à conduire lui-même de premières ascensions: c' est l' alpinisme sans guide.

Une nouvelle forme d' alpinisme est donc née; mais dans l' esprit de ceux d' alors, elle s' ajoute à la conception ancienne et classique de la montagne; elle lui est supérieure aux yeux de certains, mais elle ne l' exclut pas.

Ces voies alors nouvelles ont été depuis lors parcourues et vulgarisées à leur tour; l' alpinisme acrobatique a fait de plus en plus d' adeptes parmi les jeunes sportifs de la génération actuelle, et tant les progrès de la technique alpine que les circonstances économiques ont considérablement augmenté le nombre des alpinistes sans guide; certains en ont conclu qu' il n' y avait plus de place pour la pratique du vieil alpinisme classique, sur des voies connues, et ils ont voulu refuser à ses adeptes le titre d' alpinistes: pour eux, il n' est point d' alpinisme en dehors des trois formules: courses sans guide, alpinisme acrobatique, recherche de voies nouvelles ou exceptionnelles; pour certains même, tout fait d' alpinisme doit satisfaire à ces trois conditions à la fois!

Pouvons-nous admettre que l' alpinisme soit incompatible avec l' emploi ou plutôt la collaboration de guides? Ce serait refuser d' admettre des hommes comme Guido Rey, G. W. Young, Ryan ou E. R. Blanchet au nombre des alpinistes: un tel ostracisme à l' égard des vainqueurs de l' arête de Furggen, de la face sud du Täschhorn, des arêtes nord du Weisshorn et du Breithorn me semble déplacé. On m' objectera que l' honneur d' une ascension doit revenir au leader de la cordée, et j' en conviens volontiers; mais n' est pas permis, au seuil d' une entreprise difficile, de s' adjoindre des collaborateurs, en la personne des Franz Lochmatter, des Joseph Knubel, des Maquignaz ou des Kaspar Mooser, et dans ce cas la réussite n' est pas l' œuvre de tous, porteurs ou non d' une médaille de guide diplômé? Et si ces hommes ne possédaient pas aussi au plus haut degré les qualités physiques, morales et techniques nécessaires à la réussite des plus grandes entreprises alpines, ils constitueraient pour leurs guides une gêne et un danger qui rendraient de telles difficultés humainement insurmontables. En de tels lieux ce n' est pas tant le chef de cordée qui est responsable de la caravane que chacun qui est responsable de tous! Beaucoup d' ailleurs admettent ce point de vue, même parmi les « as » des alpinistes sans guide: Mais en tous cas, disent-ils, point d' alpinistes en dehors des courses nouvelles ou exceptionnelles.

Il serait vain de contester l' énorme valeur alpine des premières ascensions: celui qui ose et réussit une « première », mérite que l'on s' incline devant lui; et sans nul doute, pour celui qui s' en sent capable, la joie de parcourir un chemin jusqu' alors jamais foulé par le pied de l' homme justifie toutes les peines qu' il se donne pour y parvenir; mais enfin, n' y a-t-il point d' alpiniste en dehors de lui? Ce serait prétendre qu' il n' y a plus d' alpinistes dans les Alpes en dehors de ceux qui s' attaquent à la face nord des Grandes Jorasses 1 )! Aussi nul ne va-t-il jusque là, et l'on accorde à peu près unanimement le titre d' alpiniste à quiconque tente des courses exceptionnelles.

Mais outre qu' il est difficile de dire où finit la course classique et où commence la course exceptionnelle, cette limite dans laquelle il est maintenant de bon ton d' enfermer l' alpiniste est encore trop étroite. Au nom de quel principe refusera-t-on de voir un alpiniste dans un ascensionniste qui accomplit, avec ou sans guide, une course purement classique, mais tout de même restée difficile, comme l' arête de Zmutt par exemple, n' en déplaise à nos « super-sportifs », ou même une course d' une difficulté moyenne comme la Jungfrau par le Rottal? Le terme « alpiniste » a par rapport aux ascensionnistes en montagne un caractère incompatible avec l' adjectif « exceptionnel » par lequel on désigne certaines courses. C' est comme si l'on n' admettait pas qu' il fût possible d' être un fort honorable joueur de tennis sans être un émule de Cochet, de Perry ou de Tilden!

Quelques adeptes de l'«alpinisme acrobatique » ont même été jusqu' à prétendre que le seul alpinisme soit le leur — si l'on admet que l' alpinisme acrobatique soit celui qui se pratique à l' aide de moyens artificiels: pitons, mousquetons, jets de corde, etc., on serait conduit à éliminer de l' alpinisme toutes les courses de glace, où ces moyens sont d' un emploi extrêmement rare et en tous cas purement épisodique et destinés à vaincre de très courts passages, tels que le franchissement d' une rimaye à lèvre en surplomb, par exemple.

Mais, me dira-t-on, si vous n' admettez aucune de ces trois formules comme criterium de l' alpinisme, il ne vous restera plus qu' à vous rallier à la définition que La Palisse eût donné de l' alpiniste: « Quiconque fait des ascensions en haute montagne. » Si l'on me fait cette objection, c' est que l'on m' aura étrangement mal compris!

Il n' y a pas d' alpinisme en dehors des ascensions de montagne, c' est un fait; et pourtant ce fait n' est pas si évident pour certains disciples de l'«alpinisme acrobatique » qui croient faire de l' alpinisme en se hissant au moyen de cordes et de pitons sur des tours rocheuses, quelquefois d' ailleurs extrêmement difficiles... à quelques dizaines de mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce ne peut être qu' un entraînement excellent pour l' alpiniste; un moyen, mais non un but: c' est acrobatique sans doute, mais ce n' est pas alpin: il n' y a pas d' alpinisme sans montagnes.

Mais il ne suffit évidemment pas de « faire des 4000 » pour être un alpiniste; je me refuse pour ma part à appeler ainsi un malheureux être, mû généralement par une sorte de snobisme ou le désir « d' épater la galerie », qui impose à un guide la pénible et peu brillante tâche de le remorquer jusqu' au sommet du facile Breithorn de Zermatt, par exemple, dont il sait qu' il se dresse à 4171 mètres, et où il arrivera pantelant, fourbu, dégoûté à tout jamais; ou bien de le hisser au prix de peines et de dangers infinis le long de l' arête du Hörnli jusqu' au sommet du Cervin, qu' il atteindra après avoir passé par tous les stades de la terreur — bien heureux encore s' il n' est pas la proie d' un affreux mal des montagnes! Il n' aura pas eu un sursaut de joie, il n' aura pas même soupçonné la grandiose beauté de l' Alpe; et je n' hésite pas à dire que si par sa faute il arrive un accident au guide qui aura eu le tort de se laisser entraîner à lui prêter assistance en une aussi peu glorieuse aventure, il encourt une responsabilité criminelle. Le but de l' alpiniste, à mon avis, c' est de rechercher avant tout cet état d exaltation sans mélange, d' une qualité qui ne se rencontre que sur les hauts sommets; il doit donc savoir lui-même de quel effort il est capable, et trouver dans cet effort même sa satisfaction. Il est bien certain que plus sa capacité d' effort sera grande et sa technique perfectionnée, plus loin il pourra reculer les limites de ses possibilités; mais avant tout, il lui faudra distinguer la difficulté du danger, la vraie sécurité de la fausse: il devra se rendre compte du danger qu' il court par exemple sur un beau glacier tout uni à la pente douce, où la marche est commode, certes, mais où il pourra risquer de choir dans une crevasse dissimulée sous la neige dont il n' est pas certain que son guide puisse l' extraire; mais il devra, par contre, rester impavide sur une arête même excessivement étroite de bon rocher, où le risque est nul pour celui qui a le pied sûr. Il lui faudra savoir déjouer la traîtrise des corniches, reconnaître le roc qui mérite sa confiance de celui qui ne la mérite pas, ou encore apprendre à craindre comme un danger grave la traversée d' un couloir dont le sommet a reçu depuis un certain temps les rayons du soleil.

Sans doute, un débutant bien doué arrivera-t-il à acquérir assez rapidement la partie élémentaire de cette technique, et dès lors il pourra se dire alpiniste; mais c' est alors qu' il devra prendre garde de ne pas présumer de ses forces, car ce n' est pas en quelques courses qu' il acquerra la maîtrise véritable en montagne. Il lui faudra se rappeler constamment qu' en alpinisme la vertu capitale est la prudence; il restera constamment bien au-dessous de la limite de ses moyens d' action, car il faut pouvoir, le cas échéant, faire face aux surprises de la montagne: mauvaises conditions inattendues ou mauvais temps subit, qui peuvent toujours transformer brusquement une ascension facile en un problème sérieux; il ne perdra enfin pas de vue que la force moyenne de la cordée ne s' exprime pas en un chiffre obtenu en divisant les forces additionnées de ses membres par leur nombre, mais qu' elle est en réalité peu supérieure à la force du plus faible.

L' alpiniste — débutant, moyen ou émérite — doit avoir conscience de ses possibilités et de ses faiblesses; et entre deux grimpeurs moyens et de force sensiblement égale, celui qui par exemple attaque la Dent Blanche par la voie usuelle de l' arête sud et s' y comporte bien est plus un alpiniste que celui qui croit pouvoir affronter l' arête des Quatre Anes et s' y comporte mal.

Ai-je pu, en ces quelques lignes, montrer clairement comment je conçois l' alpinisme? Je l' espère. Et puisque j' ai promis une définition, j' ose proposer la suivante qui, me semble-t-il, devrait paraître satisfaisante à beaucoup d' entre nous:

« Est alpiniste celui qui, sa saine constitution physique lui ayant permis de faire des ascensions en haute montagne, met à profit les connaissances techniques qu' il y a acquises précédemment et progressivement; et qui, sensible à la beauté des hauteurs et à l' action physiquement et moralement réconfortante de l' atmosphère des hauts sommets, trouve sa joie dans l' application même de ses aptitudes et de ses connaissances, ainsi que dans l' effort fourni pour arriver au but. »

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