Quinze clubistes aux Darreys

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Par Pierre Soguel.

En plein Valais!

Des mélèzes — l' approche de la nature avare, l' approche de l' alpe.

Il y a ces chers mazots délabrés, ces poutres grises, cet équilibre partout instable.

Elles sont loin, nos cages citadines bourgeoisement alignées; leurs murs stupidement blanchis sont perdus dans l' apathie de la plaine!

Le brouillard nous entoure.

Il nous entoure d' une fraîcheur depuis longtemps inconnue.

C' est un voile gris, mais qui fait luire en nous la beauté du dimanche matin. Les habitants du Val Ferret descendent à Praz-de-Fort, en habits propres — pour eux, le repos, pour nous l' oubli de nos préoccupations.

Puis nous défilons à la queue leu leu sur le chemin qui monte à la cabane Dufour.

Le ciel se nettoie; en haut c' est la lutte entre le vent du sud et le vent du nord-est.

Le soleil nous réchauffe.

Enfin vers 6 heures du soir chacun se trouve à la cabane dont nous sommes les seuls hôtes.

Nous sortons, des brumes flottent, roses, sur l' échine du Dolent. Au loin la Grivole, le Grand Paradis, l' Italie d' où nous viendra le beau temps.

C' est la joie tant chantée du soir à la cabane alors que, perchés sur le haut promontoire de Dufour, on scrute le cirque de la Neuvaz, on cherche en vain un être vivant, parmi les glaces, parmi les rocs et les pierrailles.

Et une grande confiance plane.

Et tout proclame la foi en la vie.

Et tout nous dit que chacun a sa nuit, qui sera suivie du matin.

Et le soleil qui projette encore quelques obliques rayons jaunes nous rappelle que la journée qui finit ne fut pas inutile, qu' elle fut chargée de joies, et que nous avons su nous approprier ces joies.

Et cette journée qui fuit n' est pas inutile.

Et cette journée qui fuit n' est pas perdue.

Ensuite on n' aspire qu' au silence — on n' aspire qu' à la nuit.

4 heures du matin — des étoiles. Il fait frais, froid même. On est endormi. On sort.

Tout respire la grande vie; et ce Tour Noir, là-haut, qui se dore déjà! Vers l' Italie, lumière, flots de lumière, ciel jaune de lumière jaune. En bas, du bleu. Un peu plus haut, du violet.

Vie, lumière, du jaune, du bleu et du violet, c' est la grande synthèse. La vie, la reconnaissance tourbillonnent en nous. Mais nous, nous ne bougeons pas. On ne peut pas bouger. Puis une frange, là-devant, sur la montagne bleue — un instant — la lumière nous aveugle: un rayon de soleil nous éclaire en plein visage. Aube, matin. C' est le jour, vivons!

Avec Jules Crettex, arrivé de nuit, nous montons au col des Essettes. Il y a de la glace, puis de la neige dure. Il faut tailler; et les quinze attendent, l' un derrière l' autre.

Nous débouchons au col. Derrière nous, dans une échancrure entre deux rochers, le Tour Noir se jette dans le ciel, noir, strié de blanc. Devant nous, les montagnes s' abaissent pour remonter à l' assaut du Grand Combin, immense calotte blanche, monarque de ces lieux. Et plus loin les monts bleus se perdent dans la brume, bordés par un trait horizontal: le Jura.

Nous nous encordons; quatre cordées de quatre, Jules Crettex en tête, notre président en queue. On photographie, on met ses lunettes jaunes, puis on descend le glacier de Treutz-Bouc. On tâche de ne point être atteint par les pierres.

Puis on monte; on monte toujours sur le glacier. Entre temps on suce un pruneau.

L' air est transparent, le soleil chaud, la réverbération ardente et la soif de même. On s' arrête.

On ne pense à rien. On est content d' être, mais on ne pense à rien, car on a tout le ciel sur soi.

* Tous ceux qui parcoururent nos glaciers l' année dernière savent dans quel état pitoyable étaient ces derniers. C' est ce qui nous obligea à de longues recherches, à de savants détours. En bon chef de course, notre président n' avait pas prévu la traversée des Darreys telle que nous dûmes la faire; ne nous avait-il pas promis l' abandon, pour quelques heures, de nos sacs au pied du Darrey? Hélas nous dûmes, essoufflés, les porter toute la journée avec leurs contenus pantagruéliques.

Vers midi, soit environ six heures après avoir quitté Dufour, nous étions au sommet du Darrey, perdus dans la limpidité d' un des plus beaux ciels qu' on puisse rêver. On boit, on mange; nous étions seize au sommet. Le Tour Noir, dans son élancement prodigieux, le Dolent, l' Argentière nous secouèrent d' ambition et nos regards se perdirent en vain dans les replis de leurs séracs et de leurs glaces. De l' autre côté, toutes les Alpes pennines et au nord les sommets connus des Alpes vaudoises et bernoises.

Du bleu, du bleu pâle, du bleu foncé, du bleu, du bleu partout. Et puis des ruissellements de lumière. Et puis le vide tout autour de nous, et puis le cirque sauvage de la Neuvaz où déjà le conquérant ne vit qu' arêtes fuyantes, que précipices effrayants. Et partout de la joie, de la gaieté. Des cris, des cris sauvages mais sincères.

Et l'on jouit de se sentir vivre si bien et si haut, et l'on ne pense à rien. Mais on cherche à retenir le temps: on sent qu' il fuit. On se persuade que ces instants sont éternels et cependant on se sent arraché à la minute présente.

Tout autour, le silence, l' austérité des grands sommets, des pentes de glace.

Tout autour, l' allégresse que le soleil répand sur les rochers, sur ces chers rochers si rudes, mais si chauds, sur ces rochers secs auxquels on se mêle, avec lesquels on ne fait plus qu' un pendant de longues heures.

Rochers de vigueur rayonnants.

Rochers d' audace soutenus.

C' est le grand enivrement des beaux jours.

La traversée du Grand au Petit Darrey, si intéressante, fut la plus belle partie de la course.

Lorsque nous étions sur le sommet du Petit Darrey, les ombres s' al déjà au pied de l' Argentière et le long des gendarmes du Chardonnet.

Une petite arête de glace à descendre.

Puis le glacier du Darrey, traîtreusement recouvert de neige où plusieurs scrutèrent, de près ou de loin, la profondeur crue et humide des crevasses.

Après avoir traversé le col inférieur de Planereuse, tous nous arrivâmes à Saleinaz, chez nous, accueillis par le brave gardien, alors que le glacier s' enfonçait dans le noir, et que derrière les aiguilles d' Argentière et du Chardonnet, se jouait l' apothéose d' une des plus glorieuses journées qui furent.

Le crépuscule effleura les arêtes, puis le froid vint, l' herbe maigre, devant la cabane, frissonna, et les rochers se dressèrent plus roides et fiers dans la nuit.

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