Randonnées à ski du CAS

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Avec 4 illustrations ( 9—12Par L. Seylaz

Traversée des Préalpes grisonnes ( 15-22 février 1952 ) Ce vendredi 15 février le train léger emmène à toute allure à travers le Plateau suisse noyé de brume quinze skieurs romands qui s' en vont participer à la fameuse semaine des Grisons organisée pour le CAS par Charles Golay de Pontresina. Or ce nom est à la fois une devise - laufen, immer laufen - et la garantie d' intéressantes randonnées, comme le savent bien ceux qu' il a conduits dans FOetztal et au Cevedale. Dès la parution du programme les inscriptions affluèrent - il y en eut 56 - et il fallut faire deux équipes qui se suivaient à deux jours d' intervalle. Et puis il y avait une promesse: Vous aurez des lits pleins d' odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux...

que seuls les initiés surent transposer: « Vous foulerez les neiges en poudre légère où vous creuserez de profondes baignoires. » Mais n' anticipons pas.

Depuis un mois, en Suisse, le temps était des plus instables, les journées de bourrasques alternaient avec des journées de fœhn. Le mercredi encore, Edouard observait avec quelque appréhension la neige tourbillonner devant les fenêtres de son bureau. Peut-on imaginer partir pour les Grisons par un temps pareil! Le vendredi toutefois personne ne manque à l' appel. Le ciel est encore gris, gris, mais le baromètre en légère hausse, et l' optimisme règne dans le wagon, soutenu par certain viatique cher aux Romands. Et le ciel va récompenser cette belle confiance. Déjà, tandis que nous longeons le Lac de Walenstadt, les hautes parois des Churfirsten se teintent d' une lumière ambrée. A Coire, le soleil essaie de percer, et à l' arrivée à Tiefencastel, les pointes neigeuses dressent leurs sommets illuminés dans le ciel bleu.

Ici nous trouvons notre chef dont la voix puissante a tôt fait d' aligner l' équipe presque au complet, nos camarades de la Suisse alémanique ayant rejoint à Zurich. Le Dr Fourney de Paris rejoindra à St-Moritz. Il y a là de vieux routiers qui ont participé aux traversées de l' Oetztal et du Cevedale, nommément ce cher Dominique, à qui ses 71 printemps n' ont enlevé ni sa gaîté ni son ardeur. Il y a deux autres septantenaires; il y a nombre de cinquantenaires; trois seulement sont au-dessous de la trentaine.

Mais si tous ne méritent pas l' appréciation de la servante de la chanson:

Qu' ils sont jeunes et qu' ils sont beaux!

maints d' entre eux ayant dépassé l' âge canonique du skieur, tous sont pleins de verdeur et d' enthousiasme et seraient dignes du choix de la patronne qui s' exprime à la fin du couplet.

Dans le crépuscule tombant, un car nous emmène rapidement à Mühlen ( Mulegns ), où nous trouvons à l' Hôtel de la Poste bon souper et bon gîte.

Samedi 16 février Dès 7 heures, grand branle-bas de départ. Un coup d' œil à la fenêtre révèle un brouillard ténu qui sera dissipé lorsque, une heure plus tard, nous quittons la route du Julier pour nous engager à droite dans le vallon de Cavreccia. Une piste va à l' ouest vers le Septimer; la nôtre oblique au SW pour atteindre la Fuorcla di Lunghin, 2646 m. Il fait très froid - 17° sous zéro à Bivio - mais le ciel est splendide, et la neige jusqu' ici est une neige de rêve, sans une ride, sans une soufflure. Une dernière montée nous amène au col vers midi. Sans nous y arrêter nous marchons vers le Piz Lunghin tout proche, 2784 m. Quelques-uns renoncent à grimper à pied les 50 mètres du sommet. De l' épaule où nous sommes, la vue est déjà fort belle sur la Maloja à nos pieds, le Val Bregaglia, les glaciers et les sommets d' Albigna et de Sciora. On essaie de manger, mais tout est gelé dans les sacs; le froid ne cède pas, même au soleil on grelotte. A ce moment, très inopportune, la bise se lève; une bise rageuse, mordante, aveuglante, transperçante, qui va singulièrement diminuer le plaisir que promettait la descente. En quelques minutes elle balaie les pentes, ramasse la couche de poudre légère et l' emporte en une sorte de tapis mouvant qui file à ras du sol et va se figer en plaques épaisses dans les combes, laissant à nu les talus durcis. On se laisse glisser vers le Lac Lunghin, où il faut reboucler les peaux pour atteindre une épaule au pied des falaises du Piz Cravaselvas. Tant bien que mal la colonne arrive à la débandade au hameau de ce nom, où la bise cesse aussi soudainement qu' elle avait commencé. Le car nous attend à Pian da Lei pour nous ramener à St-Moritz, où nous nous engouffrons dans l' hospitalière Veglia Chesa pour nous réconforter avec du thé bouillant. La grande station engadinoise tient encore la vedette; rues animées, tea-rooms et restaurants bondés, les hôtels itou, à tel point qu' il n' y a pas de place pour nous. Sans regrets, nous remontons dans le car qui nous transporte à Punt Muraigl, et la benne glaciale du funiculaire nous hisse à Muottas Muraigl, 2436 m.

Dimanche 17 février II fait grand jour lorsque sonne la diane. Le froid est encore très vif,18°, mais le ciel n' a pas un nuage et cette fois il n' y a pas un souffle. Nous ne nous attardons guère à la contemplation du panorama bien connu; plus nous intéressent les paysages inédits, les terres nouvelles, que nous allons parcourir. Par une longue marche de flanc nous nous enfonçons dans le Val Muraigl en direction de la Fuorcla du même nom, 2895 m. Une forte montée et voici le col ( 11 heures ); la halte au soleil, dans une température plus humaine que celle d' hier, est la bienvenue. Là commence la féerie: une neige comme on n' en voit qu' au cinéma; de longues pentes régulières et faciles sur lesquelles les 28 skieurs dessinent d' innombrables serpentins en hurlant leur joie. On dirait qu' ils ont des ailes. Wyss-brod, le grand maître du télémark, se balance avec la légèreté d' une danseuse. Ici, point de baignoires. Cela dure ainsi pendant des kilomètres. Plus bas, il est vrai, dans la traversée d' une forêt de pins rampants où la poudreuse reposait sur un fond sans consistance, il y eut quelques surprises, mais tout le monde arriva sain et sauf au fond du Val Prünas, marqué par une énorme bâtisse de quatre étages, la casa Orlandi ou casa Serlatsch, 2022 m ., villégiature de la famille de Planta de Zuoz.

Ici la caravane va se scinder. Tandis qu' un groupe de costauds, fidèles au programme, vont s' appuyer une nouvelle montée de 900 mètres pour franchir la Fuorcla Casanella, une douzaine d' entre nous estiment que cela suffit pour faire une belle journée et descendront par le Val Chamuesch à Punte. Tout le monde se retrouve le soir à Zernez à l' Hôtel du Parc National, où nos camarades n' arriveront qu' à 20 heures, assez fatigués.

Lundi 18 février.

Toujours grand beau temps; nous sommes « vernis ». A 7 h. 30 le car postal nous emporte sur la belle route d' il Fuorn. Halte au pont de Barcli, où Charles Golay nous rappelle les tragiques événements de l' hiver dernier, lorsque des avalanches successives ont englouti d' abord un des cantoniers de la route, puis six hommes de la colonne de secours accourue pour tenter de le dégager. Un moment de silence recueilli pour honorer la mémoire des victimes de l' Alpe et de leur devoir, puis la randonnée continue, à travers les forêts étincelantes de givre. Punt della Drossa, II Fuorn qui se chauffe déjà au soleil, enfin Buffalora. Sans délai, la longue colonne s' aligne sur la piste bien marquée des gardes-frontière qui, par l' alpe de Buffalora, monte au plateau Döss del Termet. Laissant à droite le poste des douaniers, la patrouille de pointe, conduite par Lombard, attaque en lacets serrés les raides pentes du Piz Daint, 2971 m. Il s' agit ici de bien choisir le terrain. Une petite plaque de neige qui se détache à notre gauche met un peu de flottement dans les cœurs; quelques-uns préfèrent renoncer. Cependant, une fois sur la crête, tout danger est écarté, et nous continuons le long de l' arête vers le sommet, atteint à midi. La vue, immense, s' étend dans toutes les directions sur un océan de cimes. Il y en a trop. Pour moi, je préfère refaire par la pensée et le regard la promenade de l' été dernier dans le Val Mora solitaire, au pied des pyramides dolomitiques du Murtaröl, avec le curieux Cuclèr da Jon dad' Onsch. Du reste, la halte est trop brève. Le car doit nous recharger à 13 h. 30 à Buffalora; il faut déjà reboucler les skis. Golay trace sur le flanc de la montagne un itinéraire prudent, après quoi, la région critique dépassée, c' est presque d' une seule « lancée1 » que aous regagnons Buffalora. Le programme prévoyait une halte-buffet à II Fuorn, avec viande séchée et tout et tout; mais le temps est strictement mesuré. Comme le renard sous la treille, nous devons nous contenter de loucher vers les beaux jambons suspendus aux balcons de l' hôtel, séchant à l' air vif et mûrissant au soleil pour la délectation des futurs touristes. Ils sont trop verts!

A Schuls, où le train nous dépose à 16 h. 40, nous attend une désagréable nouvelle: la route de Samnaun est coupée en deux points par les avalanches; il faut attendre. A 18 h. on nous permet de partir, sans garantir que nous arriverons. A toute allure, les cars filent sur la route de la Basse Engadine. Bien que vallée suisse, Samnaun est en dehors du cordon douanier fédéral; le contrôle se fait à Martinsbruck, où la route principale passe sur la rive droite autrichienne. La nôtre, une étroite chaussée de montagne rappelant celle du Val d' Anniviers, reste sur la rive gauche de l' Inn, dont elle suit la gorge pendant quelques km. avant de s' engager dans le Val Samnaun. Tranchées dans le rocher ou dans la neige, ponts, tunnels se succèdent interminablement; on devine d' impressionnants précipices; mais la nuit noire ne permet pas de rien voir. Au poste de Vinadi ( Weinberg ) on annonce route libre jusqu' au prochain village; nous embarquons néanmoins un cantonnier avec sa pelle: qui sait? Vers 20 h., tout soudain, des fenêtres éclairées trouent la nuit: quelques maisons entre des remparts de neige, c' est Campatsch: « La route n' est pas encore ouverte; allez vous réchauffer à l' auberge ». Nous ne serions pas plus perdus si nous avions débarqué dans la lune. Pour comble de désarroi, une panne d' électricité nous plonge dans une totale obscurité. Tout finit par s' ordonner, et nous voici bientôt attablés devant des coupes de vin chaud. A 21 h. 30 on annonce enfin route libre; nous regrimpons dans nos cars qui finissent par nous déposer à Samnaun à 22 h. Après toutes ces aventures, la soirée est joyeuse.

Mardi 19 février Nous commençons à comprendre ce que le programme entendait par « petites journées ». Celle qui doit nous ramener demain en Engadine par la Muttierscharte et Ramosch étant qualifiée de longue, quelques-uns d' entre nous préfèrent réserver leurs forces. Nos camarades Pourquoi ce mot ne remplacerait-il pas le terme « schuss »?

ne sont donc qu' une vingtaine, à l' aube, à partir pour la Greitspitze, 2874 m ., sur la frontière tyrolienne, d' où ils rentreront enchantés des beaux champs de neige de l' alpe Trida. Quant à nous, nous nous contentons d' explorer un peu le pays. Dernier recoin de la Suisse, dont il est séparé par de hautes montagnes et par une gorge sauvage que nous avons à peine devinée hier soir, le Val Samnaun est une cuvette encaissée où l'on s' étonne de trouver des hôtels confortables. De tous côtés des pentes abruptes labourées de couloirs au pied desquels s' étalent les cônes d' avalanches. Les terrains à ski, il faut aller les chercher sur l' alpe Bella et l' alpe Trida. Ce que nous voyons lors de notre balade de la matinée vers le fond du val, est pittoresque. C' est un éventail de trouées qui ouvrent des perspectives sur des combes perdues et des cimes dentelées. Pittoresque mais décourageant au point de vue ski: tout est terriblement abrupt et sauvage. L' après nous pénétrons dans le Val Maisas pour reconnaître notre route du lendemain; c' est encore pire. Sur deux kilomètres l' étroite gorge est obstruée par les avalanches descendues des deux versants et notre sport se réduit à des exercices de voltige et d' équilibristes sur les dunes de neige durcie. Cela fait hocher la tête à mes compagnons. A quoi bon s' en faire, à chaque jour suffit sa peine.

Mercredi 20 février L' homme sage est moins sage qu' il ne le croit; comme il arrive souvent, les « prudents » ont eu tort. Notre renoncement d' hier se solde en perte, car ce matin de vilains nuages jaunâtres voilent les cimes; il commence à neiger. Le guide qui devait nous conduire à la Muttlerscharte est catégorique: aujourd'hui on ne passe pas. Il ne nous reste qu' à reprendre le car pour refaire en sens inverse le long détour par Martinsbruck. Considéré d' abord comme un pensum, ce trajet s' avère des plus intéressants, puisqu' il nous permet de voir enfin la gorge de la Tschera, d' admirer l' audace de la petite route accrochée à ses flancs. Sur le versant opposé, les pauvres hameaux tyroliens de Spiss, Gstalda, Noggls sont perchés sur des pentes ingrates. Lorsque nous rejoignons l' Inn, nous nous émerveillons à la vue de la route Napoléon coupant les hautes falaises de la rive autrichienne.

A 16 h. nous sommes de nouveau à Schuls où nous rencontrons l' équipe Badoux qui s' en va à son tour vers Samnaun. Les chefs nous y ont préparé un d' œuvre sous forme d' une séance de cinéma; après quoi il faut courir à la gare, où le train n' attend pas les retardataires. Peu après nous réintégrons nos chambres à l' hôtel Langen à Zernez.

Jeudi 21 février Cette dernière journée ne sera pas moins longue que les précédentes. L' aube triste filtre à travers un lourd plafond de nuages tandis que le premier train nous emmène à Sus, où nous embouchons la route de la Flüela que nous suivons sur près de 8 km. Un vent rude, sorte de fœhn glacial, nous coupe presque le souffle. Ce n' est pourtant qu' un courant local, car dès que nous serons engagés dans le Val Fless il cessera tout à fait. Nous sommes de nouveau dans le pays des avalanches qui encombrent le fond du val; d' autres sont en puissance sur les longues pentes du Piz Fless, et le chef ordonne un intervalle de 200 mètres entre chaque skieur, ce qui allonge considérablement la colonne. A 11 h. toutefois, nous sommes tous rassemblés devant le chalet de Fless dadaint. D' ici le vallon s' incurve au NE vers le Flesspass; notre route à nous grimpe à l' ouest par un fort coup de collier pour gagner la combe qui conduit au Jörifless, 2567 m.

Le temps, qui depuis ce matin hésite entre le meilleur et le pire, semble abandonner la lutte; un épais brouillard nous enveloppe à l' approche du col, et c' est à l' aveuglette que nous passons la ligne de faîte, puis, brassant une neige profonde, traversons un ou deux des lacs Die Alpen - 1953 - Les Alpes3 de Jöri à la recherche du passage qui donne accès au palier inférieur. H se présente enfin sous forme d' un étroit couloir entre deux rochers où l'on se laisse déraper avant de s' aban à une glissade de plusieurs kilomètres, qui ne s' arrêtera qu' à Vereina. Sur ce parcours nous croisons la seconde des deux caravanes de skieurs rencontrées durant toute notre randonnée. Le confortable restaurant qui a remplacé l' ancienne cabane Vereina accueille pour le pique-nique une troupe assoiffée et bruyante. Ici non plus on ne peut s' attarder très longtemps; il y a encore 15 km. jusqu' à Klosters. Mais dans ce bref intervalle d' une heure à peine, un brusque changement de vent a nettoyé le ciel; la neige, de nouveau sèche et légère, nous laisse glisser sans effort et sans à coups vers la vallée, puis à travers les belles forêts de Novai. Bientôt le ciel se colora d' un fulgurant coucher de soleil qui faisait flamboyer les cimes du Prättigau. Au propre comme au figuré la randonnée des Grisons s' ache dans une apothéose.

A Klosters nous fûmes l' objet d' une fort aimable réception de la part de la Société de développement et de la section du Prättigau du CAS.

Quelques remarques L' itinéraire préparé par Charles Golay, probablement l' un des meilleurs connaisseurs des Grisons, convient admirablement au ski de tourisme. A nous tous il fit voir et parcourir des régions nouvelles. Comme je l' ai dit, nous n' avons rencontré que deux caravanes de skieurs, et n' avons jamais touché une piste battue. Peut-être le programme était-il un peu chargé pour des vétérans, skieurs moyens; les journées furent de sept à dix heures au lieu des six heures annoncées. D' autre part, certaines parties du trajet n' étaient pas exemptes de danger d' avalanches.

Sauf à la descente de la Fuorcla Lunghin, la neige fut toujours d' une qualité exceptionnelle. Le temps nous fut vraiment favorable; la chance aussi, puisqu' avec cette nombreuse équipe, pendant six jours de courses comportant près de 6000 mètres de descente, il n' y eut pas le moindre accident, pas même une pointe de ski ou un bâton cassés.

La seconde équipe, sous la direction de H.P. Badoux, nous suivait à deux jours de distance. Elle parcourut les mêmes tracés, en prenant la précaution de partir plus tôt le matin et de gagner sur nos temps. Pour rentrer de Samnaun en Engadine, au lieu de franchir la Muttlerscharte qui inspire aux guides locaux une véritable répugnance et qui ne semble pouvoir être recommandée que par des conditions de neige très favorables, elle gravit le Piz Chamins en remontant le Val Musanna et la combe Cravas.

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