Récréation de septembre

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Roland Ravanel, Argentière

Souvent, du Col des Montets, j' ai regardé les grandes dalles rougeâtres et lisses qui s' élèvent dans le ciel clair au soleil du matin. Ce coin des Aiguilles Rouges est très sauvage et peu fréquenté; ce sont autant de raisons qui vous donnent l' envie d' y aller. André Parât et Yannick Sei- 1Halte sur le chemin de l' Alom 2Vers le sommet du Demavend ( 5670 m ) 3Roudbarak 4L' Alom, vu du sommet du Trône de Salomon Photos Jacques Jenny, Genève gneur y ont d' ailleurs ouvert une très belle voie, il y a trois ans. Elle se déroule à gauche des dalles et à proximité du pilier S.E. qui se dresse d' un seul jet au-dessus du pierrier rouge, bien visible du village du Planet. Cet itinéraire emprunte une série de petits dièdres escarpés et coupés, çà et là, par de petits toits rouges tous semblables.

Partis de la Flégère avec nos skis, par les Col de Beugeant et de l' Encrenaz, nous parvenons au pied de ces aiguilles. C' est « tout poudre » et les virages se sont enchaînés sans effort, par plaisir, dans la merveilleuse tombe issue du second col. A l' aplomb des Aiguilles de Mesure, un lièvre variable a détalé sans prévenir, d' un seul coup, et, tournant la tête vers nous, ses longues oreilles rabattues vers l' arrière, fonte droit vers un groupe de grosses pierres cent mètres plus bas. Ses pattes arrière sont de merveilleuses raquettes, et il serait vain de vouloir le rattraper.

- Voilà un spectacle qui me plaît, dit Claude qui n' avait pas encore rencontré « Jeannot-lapin-des-neiges » dans son domaine.

Nous sommes maintenant en train de casser la croûte. Une grosse pierre de la fausse arête que les Vallorcins nomment la Tourtze nous sert de salle à manger. Il est midi. Ce coin est un paradis, et nos yeux ont du mal à se détacher de cette paroi fauve qui nous surplombe et nous fascine. C' est décidé, nous y viendrons sous peu...

En mai, pataugeant dans la neige fondante, nous y parvenons et longeons enfin la base de la muraille. Quel plaisir! Nous tâtonnons cependant pour chercher le bon départ et effectuons deux longueurs de corde de bon cinq dans ce que nous supposons être la voie Parat-Seigneur, mais sans trouver la suite.

— Rappel. On redescend!

Un peu plus tard, munis d' un topo plus précis, nous trouvons plus à gauche un clou, puis un deuxième, et parvenons après plusieurs longueurs à un relais très aérien sur le fil de pilier. C' est du granit! Et du bon, comme aux Perrons! La voie traverse un mur très exposé à droite, emprunte une cheminée et sort par de magnifiques dalles couvertes de gros lichens noirâtres. De la cime, nous suivons les courbes que dessine un aigle au-dessus d' un pierrier. Nous quittons ces lieux chers, filant vers le nord par une arête herbeuse et, tandis que le soleil se cache derrière la Remuaz, nous plongeons dans un couloir par deux petits rappels et rejoignons le pierrier rouge et le sentier du matin.

J' y retourne plusieurs fois la même année, et chaque ascension est pour moi une source de joie. Aussi ai-je le désir de révéler à mes amis ce site éloigné des foules et proche du ciel, fermé par cette muraille verticale et surplombante au-dessus des verts pâturages.

Plus à droite, des dalles lisses, qui seront certainement escaladées un jour, me font une forte impression. J' y devine une voie possible le long de fissures mises en relief par l' ombre. Je m' y vois déjà! On viendra en fin de saison avec Giorgio ou Alain! Mais pour le moment, Giorgio grimpe avec René dans la face ouest de La Noire; ils bivouaquent dans des hamacs, et moi je pars le lendemain pour l' Innominata au Mont Blanc — Refuge Eccles, Col, Innonimata, Arête du Brouillard...

Jean-Claude et moi, nous montons du village du Buet par le sentier remis à neuf jusqu' à La Tourtze. Un coq démarre dans un grand bruit et plonge sur le Col des Montets. Le soleil nous atteint lorsque nous arrivons aux alpages de Praz Torrent, on des paysans menaient paître les vaches, il y a cinquante ans, et faisaient même le fromage sous la Pierre aux Burnet.

Aujourd'hui il fait très chaud. Nous sommes au pied des dalles et des marmottes annoncent notre arrivée par des sifflements aigus. Sans tarder, nous attaquons entre les deux séries de dalles et franchissons un petit dièdre aux prises arrondies dans lequel je dois planter un clou.

Jean-Claude me rejoint au pied d' une grande cheminée bordant les dalles à gauche, puis nous effectuons une descente en rappel de six à huit mètres. Après une traversée délicate et déversante, où je dois m' y prendre à deux fois, j' atteins un dièdre à droite conduisant aux dalles: nous sommes bien engagés!

Ce dièdre s' avère très rapidement athlétique et j' en sors au prix d' un gros effort, car le sac est gênant. Jean-Claude parle de V + et arrive sur la minuscule plate-forme d' où je l' assure trente-cinq mètres plus haut. Nous atteignons une petite vire herbeuse au pied des grandes dalles lisses de la face.

Nous sommes aussi isolés du monde que sur une le déserte. Nous allons tenter de sortir par le haut, bien que la suite paraisse très compacte, comme la voie du Pain de Sucre aux Perrons.

J' enfonce un mauvais piton, puis un second: un as de cœur. J' essaie quelques pas sur cette dalle monolithique et reviens au point de départ. Nous examinons le passage. Jean-Claude allume une cigarette et me lance:

- Il faudrait des gollots!

Il s' attend à me voir revenir par la voie des airs et me rappelle prudemment que je suis père de famille!

J' aimerais bien passer sans gollot, mais je glisse et me rattrape à Vas de cœur, puis renonce finalement à poursuivre l' ascension. Deux longs rappels nous déposent dans l' herbe, au pied de nos dalles, et nous nous retrouvons dans la vallée en même temps que les cordées qui reviennent de l' autre voie.

Jean-Claude est content de m' avoir accompagné, car c' est la première fois qu' il entreprend un itinéraire aussi difficile, mais maintenant il doit rentrer chez lui.

Deux jours plus tard arrive Alain et, comme par enchantement, je me retrouve avec lui sur la même petite vire, au pied des dalles, mais cette fois j' ai emporté des gollots!

C' est le grand beau et nous grimpons en bras de chemise. Au-dessus de Vas de cœur, je fore un trou, mets la cheville et visse le gollot, puis fixe mousquetons et pédales. Je monte sur le dernier échelon, perce un nouveau trou, mais commence à sentir une douleur dans les avant-bras qui sont constamment tendus vers le haut. Je réussis néanmoins à « planter » un deuxième gollot.

- Mon cher, nous faisons une première technologique, me lance Alain en riant!

Le fou rire me saisit et me contraint à redescendre au relais.

Mon compagnon monte placer un troisième gollot et, après une traversée délicate, trouve une prise de pied pour relayer quinze mètres plus à droite.

Je le rejoins et poursuis, mais les pitons entrent mal. Décidément les fissures sont bouchées. Un feuillet menace de tomber et je redescends au relais prendre du matériel, remonte placer un « expan », puis un second. Les bras se font de plus en plus lourds. Soudain, la vis qui relie le tamponnoir à la cheville ne revient plus!

C' est la première fois que nous avons recours à des gollots, et nous avons oublié la petite clé ...je ne peux récupérer le tamponnoir. C' est pourtant nécessaire, si je veux mettre la plaquette et assurer. Par tous les moyens, j' essaie de la reprendre, mais en vain.

Devrons-nous redescendre de nouveau aujourd'hui? Quelle déveine!

Laissant les cordes « mousquetonnées », je redescends au relais et invite Alain à faire une tentative à son tour. Il passe devant. Après toutes sortes d' astuces ( c' est un tourneur !), il parvient à extraire le tamponnoir et la vis. Ouf!

Tout de suite, il continue la progression et, plantant plusieurs clous douteux dans un système de fissures bouchées, puis un nouveau gollot, il atteint un pin, quelque trente-cinq mètres plus haut. Je l' y rejoins avec les deux sacs. Les dalles sont franchies, mais quel labeur pour ces premiers cent vingt mètres!

- Nous parlerons d' escalade ED, si la fête continue, s' écrie Alain!

Je « rattaque » et rejoins assez facilement un autre pin, quarante mètres au-dessus. C' est raide, mais moins rébarbatif.

Nous franchi'--ons encore une dalle, qui exige la plus grande attention, et relayons à gauche du gros gendarme, dans une niche. Des choucas s' égo, tandis que le soleil décline à l' horizon. Les dalles fuient vers le bas où nous lançons des parpaings pour nettoyer la voie. Nous butons bientôt contre une nouvelle série de plaques noires recouvertes de ce lichen qui dissimule les grattons. Elles ont belle allure, ces dalles, et elles nous réservent une magnifique escalade finale.

C' est allègrement que nous les surmontons et dominons bientôt la sortie de la voie Seigneur. A 6 h 30, nous foulons la cime, puis basculons dans l' ombre froide d' un couloir, regagnons le grand pierrier rouge et le sentier qui conduit à notre voiture.

Nous sommes enchantés de cette réussite, et c' est le cœur léger que nous retournerons à Praz Torrent1.

1 J' ai refait effectivement cette voie au mois de juin de l' année suivante et en moins de trois heures. Les plaquettes avaient été enlevées par des grimpeurs qui les trouvent superflues!

Avec deux clients, j' y suis retourné en juillet dernier et j' ai constaté qu' il n' y avait plus un clou et que les gollots avaient été si bien « matraqués » qu' il était impossible d' y fixer des plaquettes! Il a bien fallu passer en « libre », mais mes clients ont « vole » l' un après l' autre!

Comment qualifier l' attitude de certains grimpeurs qui répètent des voies en s' aidant ( ou pas ) des clous fixés par leurs prédécesseurs et les cassent ensuite? Sans doute contribuent-ils à perfectionner notre technique en nous contraignant à surmonter des passages en escalade libre, mais sont-ils conscients des dangers qu' ils font courir?

Quoi qu' il en soit, équipée ou non, la voie des dalles demeurera, car elle est belle, loin des foules et près du ciel.

Une nouvelle de dernière heure: un grimpeur parisien vient de la réussir en solitaire et en 45 minutes!

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