Retour à la montagne

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Par Geoffrey Winthrop Young

Au cours de la reception organisée par le Groupe de Haute Montagne pour saluer le passage à Lausanne de G. W. Young ( voir Les Alpes, novembre, p. 167 ), le grand alpiniste anglais a bien voulu nous dire en quelques mots ses impressions de reprise de contact avec les Alpes. Sur notre prière instante il nous a autorisé à les publier. Nous l' en remercions ici très chaleureusement, ainsi que M. A. de Suzannet qui s' est chargé de la traduction.

L' avion, pour franchir le Jura, décrivait de grands cercles au-dessus de la mer de nuages. Tout à coup, jaillissant de l' horizon brumeux, le Mont Blanc étincela à nos yeux. Et je songeais: c' est l' heureux présage de notre retour aux Alpes lumineuses après ce long exil de treize années aux sombres pays de la guerre! Nos premières vacances! Genève, d' abord, où une élite d' al, anciens amis, ou nouveaux dont seuls les exploits m' étaient connus, nous honorèrent d' une réception en tous points réussie et charmante: fortuné prélude au soleil de Zermatt et à la plus seigneuriale des hospitalités. Nous fûmes l' objet du même accueil affectueux à Saint-Nicolas, à Zermatt et enfin à Lausanne, où nous fûmes à nouveau les invités des as de la montagne, jeunes et vieux. Si le rude contact de la glace et du rocher devait nous manquer, du moins la cordialité des poignées de mains amies ne nous fit pas défaut.

Certes, le vieux montagnard avait conscience qu' il allait, pour la première fois, revoir les géants aimés sans espoir de se mesurer avec eux. Même au lendemain de la première guerre et de la plus grave des mutilations, il n' avait jamais contemplé de haute cime sans la conviction qu' il parviendrait encore à l' escalader, quelque long que fût le temps, si durs que fussent les efforts, qu' il lui faudrait consacrer à l' ascension. Mais, aujourd'hui, quels seraient mes sentiments en me retrouvant en face du Weisshorn, du Breithorn ou du Cervin? Je ne voyais plus clairement en moi-même.

Les circonstances voulurent que la haute montagne demeurât invisible jusqu' au soir de mon arrivée à Zermatt, lorsque, m' avançant sur la terrasse sur laquelle donnait ma chambre d' hôtel, la masse confuse et écrasante du Cervin fondit sur moi, projetée des ténèbres comme de la nuit des souvenirs. Alors les échos formidables du passé résonnèrent en moi, tel le tonnerre des grandes orgues sous la cathédrale haut voûtée. Cette première nuit un malaise profond accabla ma pensée active ou endormie. Mais dès le lendemain, la cordiale bienvenue de tous prit le meilleur. Le sérénité des hautes cimes, étincelantes sous leur parure de neige fraîche, ne défiait plus mon énergie: je ne trouvais plus en elles que paix et immuable majesté. La Beauté, s' offrant aux yeux de la jeunesse, fait surgir en elle un besoin de possession et de maîtrise. Mais il aura vécu en vain sa vie de montagnard celui qui, au déclin de l' existence, n' aura pas appris à aimer davantage encore la montagne pour cette distance immense qui la sépare de l' humaine médiocrité.

Sur le sentier raide, encombré ce jour-là de neige et de glace, qui mène au sommet du Gornergrat, Je montai, appuyé sur deux bras secourables. Alors une fois encore, il me fut donné de revoir la foule de mes vieux amis. Je contemplai les sombres couloirs sillonnant la face sud du Täschhorn; puis mon Die Alpen - 1949 - Les Alpes3 regard se prolongea jusqu' à la cime argentée du Weisshorn, entre tous bien-aimé: Weisshorn, dernier des hauts sommets à se révéler lorsque l'on monte de Zermatt, premier à s' évanouir, adieu solennel, derrière le voile impitoyable de la descente. Jamais, au cours de cinquante années, les grandes cimes des Pennines ne m' étaient apparues aussi parfaitement et exquisement belles. Octobre avait répandu dans le fond des vallées, à la pente des monts, les plus riches teintes de sa palette automnale; saupoudrées d' une neige légère, les forêts soulignaient d' une bordure étincelante glaciers et cimes, que les effets changeants de lumières et d' ombres modelaient en hauts reliefs extraordinairement accusés. A travers une atmosphère d' une transparence et d' un éclat sans pareils, chaque détail de ces arêtes bien connues se rappelait à mes souvenirs en même temps qu' à mes yeux. J' examinais à loisir ces arêtes, ces faces, que par plus d' une voie il m' avait été donné d' explorer et de conquérir. Je pensais: ni mes escalades ni celles de centaines d' autres hommes ne vous ont changées, ô montagnes. Comme autrefois, comme toujours, vous nous conviez à nous élever avec vous, à nous perdre avec vous dans l' invi féerie des cieux. Et ma certitude s' affermit encore de mon apaisement intérieur. Ces montagnes, je les aimais désormais pour elles-mêmes, non pour ce que mon pied, atteignant leurs cimes, pourrait en rapporter.

Bientôt mon cher et fidèle Josef Knubel vint me tenir compagnie et achever de donner un sens à mes relations nouvelles avec la montagne: Knubel, l' âme même de l' alpinisme véritable, aussi jeune de cœur, presque aussi jeune d' activité physique et d' énergie qu' il y a cinquante ans; Knubel, pour lequel son travail de haute montagne est demeuré l' idéal de l' effort humain, parce qu' on s' y dévoue et parce qu' on s' y peut isoler.

J' ai éprouvé un véritable bonheur à retrouver chez les jeunes grimpeurs suisses, parmi leur élite tout au moins, cet esprit romantique, cet amour de l' aventure qui animèrent les pionniers de la montagne. Pour cette élite, la montagne doit demeurer un sanctuaire, et son appel intime, son esprit, doivent toujours être respectés et fortifiés en nous. Pour cette élite, l' escalade au piton et toutes les « conquêtes » mécanisées, si goûtées du plus grand nombre, l' exploitation commerciale des sommets et de leurs approches, les ascensions transformées en compétitions de la vanité ou d' ambitions moins innocentes: en un mot, cette dégradation de la montagne, doivent être impitoyablement combattus, afin que survive l' alpinisme, source d' inspiration et de beauté.

Les armées de varappeurs enthousiastes qui, dans tous les pays du monde rivalisent d' exploits acrobatiques, semblent voir perdu de vue que leurs méthodes, en réalité, tendent de plus en plus à consacrer ce principe peu élégant: Safety first; avant tout, s' assurer! Au lieu de s' imposer le lent et minutieux apprentissage qu' exige l' art qu' ils se flattent de pratiquer; au lieu de sans cesse mesurer leurs capacités aux difficultés et de surmonter progressivement ces difficultés en développant leur puissance et leur adresse naturelles, ils préfèrent, dès que surgit un obstacle sérieux, s' assurer au moyen de pitons, de cordages plus ou moins savamment assemblés, et ce n' est qu' après avoir ainsi pourvu à leur sécurité, qu' ils osent se risquer plus loin.

Pour l' alpiniste qui veut connaître son métier, le travail préparatoire n' offre pas de « raccourcis ». Le recours aux moyens d' assurance artificiels est pour le jeune grimpeur la plus néfaste des écoles. Celui qui n' aura pas appris à utiliser et à accroître sa puissance individuelle et à développer son jugement et sa technique en les opposant seuls aux « difficultés », ne sera jamais un véritable montagnard; et le plus illustre virtuose du piton ne méritera jamais le titre d' alpiniste si le respect de la montagne, telle que la nature l' a façonnée, ne compte pas infiniment plus pour lui qu' une « première » réussie et son nom dans un bulletin de club ou de section.

De Genève, sur la voie du retour en Angleterre, notre avion s' envole, et de nouveau par-dessus la mer frangée d' écume des brouillards d' automne, le brillant cortège du Mont Blanc et de ses aiguilles nous adressent leur salut familier et amical. Mais à présent notre esprit ne renferme plus aucun doute: nous avons acquis la certitude que les Alpes et l' alpinisme sont désormais en bonnes mains. A l' époque lointaine de ma jeunesse, nous avions encore, nous autres Anglais, le droit d' estimer que notre poignée d' hommes amoureux de la montagne avaient avant tous autres la mission de défendre la montagne contre ses ennemis. Aujourd'hui, les Suisses ont pris pleine conscience de ce bien précieux entre tous qui est le leur. A leur tête, des groupements d' élite, peu nombreux encore, mais dont l' influence croît sans cesse, ont révélé une supériorité qui, à mes yeux, les qualifie mieux que n' importe quelle autre association européenne pour défendre tout ensemble les grandes Alpes, leur patrimoine, et la grande tradition alpine: cette tradition à laquelle nous devons la plus noble et la plus virile des écoles humaines.

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