Seul en montagne

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Avec 1 illustration ( 73Par P. Desaules Le mot silence n' a pas de sens pour l' habitant des plaines qui n' a jamais vécu sur les montagnes.H. Russel Il y a un charme particulier à parcourir seul la montagne. J' aime de temps en temps m' abandonner à la volupté d' une ascension solitaire. Elle a ses révélations, ses surprises, ses difficultés, sa poésie surtout.

Tout être individualiste a besoin de solitude; il redoute l' esclavage du conformisme. Du reste, quand les gens se groupent, c' est avant tout par faiblesse et non par force.

L' époque que nous vivons est artificielle, agitée, mécanisée, inhumaine; cependant la vie reste toujours semblable. L' homme sensible au charme de la nature éprouve le besoin de fuir afin de s' y retremper. Pour se bien comprendre, pour entendre battre son cœur dans le silence, il n' y a que l' isole, et rien n' y contribue mieux que le calme des neiges.

C' est pourquoi je quitte très volontiers la société, la vie urbaine, l' ate, le clan, la famille pour trouver la solitude dans la montagne. Je suis loin du bruit, des potins, des plaisirs faciles, des joies factices. Je dépouille mes soucis et recommence une vie nouvelle. J' ignore tout: le cinéma, la TSF, les journaux. Les affaires ne m' excitent plus. Je ne suis pas influencé, faussé, dérouté et tracassé. J' ai besoin de m' évader de ce monde standardisé qui vit d' apparences. Pour goûter la plénitude de la vie, la beauté de la nature vierge, les douceurs de la solitude et du silence, je vais à la conquête d' un sommet, heureux de lutter et de connaître l' attrait du risque.

Aller seul à la montagne, c' est oser s' aventurer pour fortifier sa volonté, son courage et sa patience; c' est allumer le feu sacré de l' enthousiasme.

Quand je vais seul à la montagne, je jouis de ma liberté. Je profite de l' espace comme une bête sauvage. Je grimpe où bon me semble; personne ne me contrarie. Je ne me soucie ni de l' heure ni du temps. Il m' arrive de flâner tout une journée sur un sommet. Abandonné à la contemplation j' étudie et j' observe. Je m' offre parfois la fantaisie de bivouaquer sous quelque rocher. Je m' autorise souvent à traverser un glacier crevassé, à attaquer une face abrupte, à parcourir une arête effilée. Mes camarades estiment que je suis un téméraire et un inconscient. Les compliments qu' ils me réservent sont peu flatteurs. Les gens de la montagne me critiquent; ils savent pourtant qu' il arrive que le mauvais touriste fasse dégringoler son guide, faute d' avoir suivi ses conseils. Il est parfois préférable d' être seul que mal accompagné. Il peut sembler très imprudent de vagabonder ainsi en haute montagne; mais si l'on veut mettre sa force, sa volonté et son moral à l' épreuve, il ne faut compter que sur soi seul. Un alpiniste conscient de ses capacités, de son courage, de sa prudence, de son jugement sait, lorsqu' il rencontre un obstacle, s' il peut le surmonter ou s' il doit reculer. Je n' ai jamais eu la présomption de croire qu' il est plus audacieux de forcer, seul, le passage délicat, la dalle verglacée, la fissure étroite ou le surplomb rare en prises. En face de la difficulté, il faut surtout être capable, Die Alpen - 1945 - Les Alpes20 calme et décidé. L' encouragement d' un ami n' enlève pas toujours la crainte ni la fatigue. Or, la fatigue est cause de bien des incidents. Elle anéantit votre courage devant la difficulté. Dans la retraite, le mécontentement et la déception vous dominent, la moindre contrariété vous agace. Le moral baisse, le caractère s' amoindrit, le désespoir vous exténue et la médiocrité triomphe.

Lors de mes randonnées solitaires, le glacier crevassé n' a jamais jusqu' ici usé de perfidie à mon égard. L' orage, la tempête, l' avalanche de neige ou de séracs, la canonnade de pierres sont des éléments aussi dangereux pour celui qui est accompagné que pour celui qui est seul. Beaucoup d' alpinistes sont favorisés par la chance; d' autres sont fatalement voués à l' accident.

Il m' est arrivé de faire des grimpées aussi dangereuses que difficiles. Rarement j' ai dépassé les limites de mes possibilités. Je suis généralement armé d' un matériel suffisant pour affronter les mauvais passages. Je recherche volontiers les escalades ardues: elles offrent plus de variété et les obstacles y sont sans cesse nouveaux. Dans la difficulté, le plaisir s' intensifie, l' effort augmente et le goût de la lutte s' exalte. Après une grande ascension il y a un contentement de soi, cette joie d' avoir réalisé quelque chose qui n' est pas commun, quelque chose de rare et de beau. Je préfère réussir le Balmhorn par la face nord que le Pigne d' Arolla par la voie de tout le monde.

J' aime beaucoup, à l' arrière, rendre visite à des montagnes qui, en été, sont encombrées de touristes. Il ne reste plus sur les sommets que leurs traces: des bouteilles cassées, des boîtes à conserves rouillées et des signatures sur les planchettes du signal. Mais à ce moment c' est la grande solitude et le silence, à peine rayé par le cri d' un oiseau, le bruit d' une pierre qui se détache, et parfois le sifflement du vent. Seuls les nuages ont du mouvement. Les troupeaux n' égayent plus les alpages; l' herbe jaunie se couche, elle attend que la neige la recouvre. La nature se prépare au repos.

Voici bien des années que je vagabonde seul en montagne. Ce goût de la solitude sauvage s' est emparé de moi alors que j' étais tout jeune. Je n' avais pas douze ans que de Villa, malgré l' interdiction de mon père, je montais déjà seul au Zaté ou au Sasseneire.

Je rencontrai un jour un camarade de ma trempe, fils d' un célèbre braconnier, et dès lors j' ai eu le privilège d' être reçu dans le chalet de son père. J' aime ce milieu où l'on respire un jour le bonheur et l' aisance; le lendemain, la misère et l' inquiétude. Dans l' unique chambre qui exhale une forte odeur de gibier et de renfermé, je recueille précieusement quelques ruses et secrets de la vie sauvage et solitaire de la montagne. Je me plais dans ce taudis de cordes, de sacs, de piolets, de fusils, tout en m' apitoyant sur le sort d' une pauvre marmotte qui, blottie sous le vieux poêle de pierre, attend le jour de son exécution. Ce milieu de montagnards authentiques et indépendants ravive en moi l' étincelle de l' enthousiasme et ma passion pour les ascensions solitaires.

Je cherche moi-même la voie d' escalade et choisis de préférence l' itiné difficile qui me permet d' apprendre à résoudre toujours mieux les problèmes délicats de l' alpinisme. Ma curiosité s' éveille; je sonde l' imprévu, j' entretiens mon flair, je développe mon instinct. Je ne me fourvoie pas dans les théories; je ne deviens pas l' esclave d' un guide bien imprimé; je le consulte seulement. Pour moi il y a avant tout l' amour, le sens et la pratique de l' Alpe. Le mérite, en alpinisme aussi bien que dans n' importe quel autre domaine, c' est de découvrir, de créer et non pas d' imiter, de répéter, de plagier. Laissons ce plaisir aux snobs.

A l' heureux temps des études, je disposais en été de longs mois de vacances pour m' évader. J' ai eu le privilège de parcourir les préalpes de Savoie, de la Gruyère et du Simmental. Plus tard j' ai abordé les grands massifs. J' ai séjourné au Val Réchy, à Topali, à Gelmer, à Gauli, à Baltschieder, à Ruckhubel, à Pianura. De Tré-la-Tête je suis monté au Miage, de Vallot au Mont Blanc, du Hörnli au Cervin, de Bétemps j' ai traversé Pollux. Je ne tiens pas à énumérer la série complète de mes ascensions solitaires; mais je conserve précieusement de ces escalades un trésor de souvenirs, de sensations rares et d' émotions. J' ai d' abord mis en jeu ma chance, ensuite un peu de témérité, puis mon courage. Parfois j' ai été diminué par le manque de volonté, la faiblesse, la fatigue, l' incertitude et la crainte. Je n' ai pas toujours triomphé de la difficulté; j' ai été aussi vaincu par l' obstacle et contraint à la retraite.

Eté 1944. Tous les beaux projets que j' avais échafaudés tournent en désillusions. Je dois renoncer à la traversée de la Dent Blanche à cause du mauvais temps, au Weisshorn et à la Dent d' Hérens parce que mes amis sont mobilisés. Fin août je décide d' entreprendre quelques randonnées dans la région des Haudères. Je commence par cette course classique qu' est la traversée intégrale des Aiguilles Rouges. Je tiens aussi à parcourir la longue arête qui, de la Dent de Tsalion, aboutit aux Veisivis. Des guides et des alpinistes m' ont dit qu' il n' y a pas grand intérêt à suivre cette chaîne. Je ne partage pas leur dédain. La traversée de la Pointe des Genevois et des Dents de Perroc offre une très belle varappe. Les dalles, les vires, les gendarmes y sont nombreux et la roche n' est pas toujours croulante. Je me balade aussi sur les crêtes dentelées entre le Zaté et le Grand Cornier. Elles présentent une agréable variété de neige et de rocher.

De l' alpe de Bréonna je me décide à attaquer le Za de l' Ane par sa face nord-ouest et la Couronne de Bréonna par son versant sud-ouest. La première de ces ascensions est à la fois difficile et dangereuse à cause des pierres qui dévalent dans les couloirs sillonnant cette paroi. Après avoir remonté péniblement l' immense cône d' éboulis j' arrive au pied d' un grand couloir que je m' empresse de traverser, car l' endroit est très exposé. Des dalles poussiéreuses m' amènent sur un rognon rocheux sur lequel s' appuie une sorte de crête montant tout droit vers le sommet. Elle présente une succession de ressauts, des entassements de blocs instables et des dalles couvertes de gravier dont l' ascension est scabreuse. Heureusement que la partie supérieure de la paroi est faite d' une roche plus solide.

Je n' ai pas rencontré de surprises désagréables en escaladant la face sud-ouest de la Couronne de Bréonna. L' inclinaison n' est pas très forte, le rocher est excellent; néanmoins le danger des chutes de pierres n' est pas exclu. A la base, un talus d' éboulis semés de gazon est coupé par un premier banc de rocher. Cet obstacle surmonté, je gravis une suite de petits couloirs, puis traverse quelques bandes herbeuses étagées en gradins. La dernière partie se redresse. D' excellentes cheminées me permettent de progresser. Juste sous le sommet, deux légers surplombs et quelques grandes dalles offrent une varappe splendide. Il est possible que des chasseurs aient parcouru l' une ou l' autre de ces faces, mais je ne crois pas que des grimpeurs s' y soient aventurés.

Après cela le mauvais temps s' installe. Le bleu du ciel est mangé par le gris des nuages. Dans la vallée il pleut; sur les sommets c' est la neige. Les citadins désertent les chalets et les hôtels. Ils n' aiment que le beau temps, le chaud soleil. Ils ne comprennent pas la beauté, la grandeur et la variété de la montagne lorsqu' elle prend son visage triste et sévère. Ils la voient sinistre, alors qu' elle est fière. Elle aussi a besoin de calme et de repos. Elle se coiffe de neige fraîche. Ses rochers deviennent inaccessibles, et même le plus obstiné des solitaires redoute de s' y attaquer. Avant de retourner à la plaine et aux contraintes de la société, je contemple une dernière fois les cimes qui ont retrouvé leur grande solitude.

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