Sommeil

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Par Albert Ody.

( Etude. ) Nous sommes tous là. La dure et bienfaisante journée a passé. Tout ce que le programme prévoit est vécu. Le souper est terminé depuis longtemps. Cependant le chroniqueur solitaire fixe quelques notes pour son récit. Reste-t-il quelque chose à voir, à écouter? Peut-être! Les clubistes vont dormir.

Or, c' est à ce moment qu' ils cessent d' être des clubistes; ils cessent de faire partie du groupe, car on n' a pas organisé la manière de dormir; cela reste une affaire individuelle. Il n' y a plus que des êtres humains plus ou moins tendus vers le sommeil.

Le chef de course cesse d' être un chef. Il dit seulement: c' est l' heure!

Et cet ordre est à peine un conseil, car beaucoup sont déjà couchés, soucieux d' être frais pour le lendemain; d' autres jouent encore une partie de cartes et soulèvent de temps en temps la trappe de la cave dans ce confortable refuge du Wildhorn. Cette cabane est posée là surtout pour permettre de dormir. Il y a sur elle une atmosphère de sommeil; elle paraît attendre la nuit. C' est un peu de civilisation au milieu de cette nature brute et pure.

C' est l' heure où chacun redevient lui-même et se prépare à s' anéantir dans le sommeil à sa manière. Le coin de lumière qui reste est supprimé. On se trouve plongé dans un trou noir, oppressé par une nuit trop complète. L' œil n' arrive pas à trouver la fenêtre dessinée par un peu de clarté; la paupière s' alourdit et brûle. Il n' y a que le bruit pénible du frottement des corps cherchant la meilleure place. Il y a aussi une odeur de laine qui essaye de sécher.

Celui-ci, près de moi, dort immédiatement. Il a été poussé dans le sommeil par la fatigue du jour, et il n' a pas résisté, parce qu' il accomplit chaque chose en son temps et bien. Il ne ronfle pas et ne doit pas rêver. Plus loin, quelqu'un lui ressemble, mais geint un peu, comme un chien.

Cet autre, par contre, a besoin de s' endormir avec bruit. On le connaît et on s' étonne qu' il n' ait pas encore amorcé sa scie. Si, cela vient, et je comprends combien, en cet instant, peu lui chaut notre amitié. Il s' applique à être bien sonore, pour que chacun souffre de son sommeil. Il fait aller sa scie. On sait quand elle va, on sait quand elle vient; c' est l' oreille qui nous explique cette différence. Comme on est drôlement fait, tout de même: voilà qu' on ressent une petite angoisse. C' est surtout lorsque la scie revient; dans l' autre sens le bruit est plutôt reposant. Mais on a peur qu' il recommence. C' est une sorte de peur.

Quelques-uns sont très tranquilles toute la nuit; à peine si on les entend souffler. On croit qu' ils dorment. Mais, brusquement, ils disent quelques mots d' une voix claire et prennent part à cet esprit particulier qui alimente toujours la conversation dans l' un ou l' autre coin; c' est plutôt une suite de monologues qu' une conversation. Ceux-là savent qu' ils ne dormiront pas; ils savent aussi qu' on se repose en ne bougeant pas.

Un autre dort agité. Il se réveillera lourd et fatigué. D' un coup ses muscles se tendent et son corps saute, comme un poisson avide d' air.

Les derniers cherchent en vain le sommeil. C' est un énervant travail. Ils sont dérangés par des riens dans leur désir d' aller vers le néant. Il y a le vent avec sa forte caresse sur les murs qui emporte avec lui l' imagination. Et l' imagination court la montagne, et le corps a trop chaud. Puis il y a la scie et les belles histoires dont on voudrait retenir l' une ou l' autre. Et puis, ça n' a l' air de rien: s' endormir dans une cabane. On n' est pas dans un lit, et on ne peut suivre les rites de la plaine. L' habitude est rompue. Le décor a changé; alors l' homme change et d' instinct tâche de vivre selon ses nouvelles exigences; car il est être sensible qui connaît par les sens autant que par l' esprit. Dehors il y a cet air vif qui fouette le sang et le fait battre dans les artères à grands coups de bélier. Dehors il y a des séracs verts, plus clairs que le ciel. On pense à l' homme primitif, qui ne s' est civilisé qu' en surface. Ici la nature, la montagne, notre grande amie, sont les plus fortes. Un poète a dit: « Que l' homme imprime son empreinte. » Ici, ce n' est plus vrai.

Encore la scie.

Il faut pouvoir dormir.

Avec le temps, on ne sait pas combien de temps et de patience, on arrive à éliminer les parasites. On cherche des trucs.

On se dit: il ne faut penser à rien, il faut tout écarter. Les choses viennent quand même. Alors on pense: blanc. Oui, tout blanc. Mais ce blanc fait penser aux ventes de blanc, puis à la semaine à quatre-vingt-quinze centimes. Ça ne va pas. Alors, noir peut-être; oui noir, noir comme de l' encre; ah! oui, la correspondance, les affaires, la crise... Non, non, pas cela...

Et puis, la scie qui revient... Non, non. Je trouve: néant... je pense au néant. Oui, c' est cela, je pense que je vais dormir... oui, je m' enfonce...

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