Souvenirs d'excursion au glacier de Biafo (Karakorum)

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Hans Hartmann, Küsnacht ZH

Le i4 juillet 1962, nous notons dans notre journal: - Plus de deux mois ont passé depuis notre arrivée au camp de base, le 8 mai. Dans un mois, nous 3Des femmes de Ste Ste transportent du bois de chauffage de Gense jusque dans la vallée 4Vue de Gense sur les moraines terminales du Glacier de Biafo, en direction du nord-est. A la petite vallée latérale: le Bullah ( erw. 6300 m ), à droite, le Laskam.

Photos Hans Hartmann, Küsnacht/ZH devrons lui dire adieu. Cet adieu ne sera pas aisé, car notre recherche intensive et - nous semble-t-il - couronnée de succès, dans la nature primitive et sauvage de la vallée supérieure de Braldo, nous a ouvert des perspectives variées et nous a donné une connaissance du pays et des gens qui nous les a rendus proches et attachants.

La situation de notre camp de base, à deux cents mètres à peine de la langue occidentale du glacier de Biafo, s' est trouvée favorable à tout point de vue. Nous apprécions en particulier la situation centrale de notre base, d' où nous avons jusqu' à maintenant préparé et accompli toutes nos excursions dans les directions les plus diverses. En deux heures et demie de marche vers l' aval, on atteint le village d' Askole, le plus élevé sur le flanc droit de la vallée. Le chef du village, le lambar-dar, dont l' autorité s' exerce sur trois cents habitants, est bien disposé, et l' un de ses fils, Hadji Mahdi, a joué le rôle de chef porteur pendant notre montée de Skardu jusqu' ici.

Aperçu botanique de la vallée supérieure de Braldo Dans cette partie de la vallée, un peu à l' est du village le plus reculé, le puissant fleuve de glace du Biafo Gyang - c' est le nom que les indigènes donnent au glacier de Biafo - débouche sur la vallée principale en venant du nord-ouest. Des avances antérieures du Biafo ont poussé la rivière Braldo sur le côté gauche de la vallée, où elle a creusé plus profondément son lit. Les unes derrière les autres, les moraines terminales se succèdent en ordre parfait, formant à l' ouest un gigantesque champ d' éboulis, qui, par ses dimensions, est unique dans la vallée. Il est facile d' étudier le développement de la végétation sur ces crêtes morainiques d' époques différentes. Parmi les premières plantes établies sur la moraine la plus jeune, nous découvrons sur des terrains de sable et d' éboulis des espèces qui nous sont familières dans les Alpes comme Yargousier ( hippophae rhamnoides ), et le faux-jonc ( calamagrostis pseudophragmites ) et celles des montagnes asiatiques comme le sainfoin ( hedysarum falconeri ), Yéphedra ( ephedra interme- dia ), une crépis ( crépis flexuosa ) et le saute velu ( salix pycnostachya ). Des couloirs de moraines et d' éboulis plus anciens mènent par étages successifs aux stades terminaux du développement de la végétation jusqu' au fond de la vallée. Nous trouvons les derniers à 31 oo m d' altitude environ, sur les crêtes morainiques les plus éloignées et sur les terrasses glaciaires.

Où Péboulis et le clapier dominent, s' instal les buissons épars avec la rose de Webb ( rosa webbiana ), une des rares sortes de roses du Karakorum, et avec la merise ( lonicera microphyila ). Sur les sols compacts de sable, de poussière et de gravier s' étend une maigre steppe de broussailles naines, où pousse un nombre surprenant de variétés à?absinthe ( artemisia ) et où la toute petite éphedra ( ephedra regeliana ) forme des mètres de tapis avec ses tiges d' à peine cinq centimètres de haut. Contrastant avec ces groupes de plantes, qui correspondent aux conditions locales, un ourlet de buissons épais s' étire au bord de la rivière, broussailles qui sont périodiquement inondées, mais dont les racines atteignent la nappe phréatique et en profitent. Il est vrai que les buissons d' argousiers des prairies, qui poussent en abondance, ont dû reculer devant la hache de l' homme sur de vastes étendues, dans ce pays sans forêts véritables etpauvre en bois; une loi coutumière défend cependant aujourd'hui l' abattage inutile et arbitraire des arbustres solitaires et des buissons.

Durant une petite excursion de six jours au glacier de Baltoro, nous avons eu un aperçu très varié de la partie supérieure de la vallée. Les bergers avec leurs troupeaux de yacks, de chèvres et de moutons avaient déjà quitté, à la mi juin, la partie supérieure et inhabitée de la vallée de Braldo, car la traversée des ruisseaux en crue est semée d' embûches pendant les mois d' été. Le passage de la rivière Panmah par le pont de corde en ruine était hors de question. Au lieu d' un long détour par le glacier de Panmah, il nous parut préférable - malgré la bise et une légère chute de neige - de passer la rivière à cession de moraines frontales du Glacier de Biafo. Au premier plan: steppe d' armoises ble glaciaire sur le Glacier de Biafo, entre Mango et Baintha tos Hans Hartmann, Küsnacbt/ZH La Blok ( alpageMunjung Chameau ) Skara Blok ( alpage ) BCCamp de base ED itinéraire A Camp en dehors d' un lieu habité X Col gué juste au-dessus de son embouchure dans la Braldo!

Quelques excursions plus importantes nous conduisirent ensuite jusqu' aux pâturages de yacks de Cho Block et du Laskam. Outre un premier coup d' oeil sur l' étagement de la végétation jusqu' à 5000 m, à la limite des neiges, ces séjours nous donnèrent aussi une idée des activités primitives des pâturages. Il ne peut s' agir vraiment d' une économie de pâturages, car la préparation de fromage et d' autres produits laitiers rentables n' est pas connue.

Plus circonstanciée fut la montée aux pâturages correspondants de Gense. Il fallait tout d' abord atteindre le pont de corde le plus proche, en aval d' Askole, et traverser sur la rive gauche de la vallée. Le franchissement des obstacles fut récompensé par la vue de merveilleux paysages. Le coup d' œil qui s' offre au voyageur à partir des endroits élevés dans le réseau des vallées du Karakorum est extraordinairement impressionnant! Si les cimes les plus élevées, plus loin à l' est dans la région du glacier de Baltoro, dépassent les 8000 mètres, les différences d' altitude sur une petite distance doivent être d' un degré à peine inférieur dans cette partie de la vallée de Braldo. Les parois, en général extrêmement raides, tombent souvent d' un seul coup, sur une distance horizontale très courte et sans terrasses évidentes, d' une altitude de 6000 mètres jusqu' au fond de la vallée qui est à environ 3000 mètres.

Dans le lointain, les flancs élevés de la vallée donnent l' impression d' être entièrement dénudés. Il n' y a plus de forêts dans le Karakorum central et oriental, à cause de la sécheresse qui vient du nord et de l' est. Moins loin et plus bas, on peut apercevoir une couverture égale et mouchetée sur les pentes: c' est l' absinthe maritime ( artemisia maritima ) dont les buissons nains donnent le ton à la steppe uniforme. Déjà un premier coup d' œil à cette steppe d' absinthes avec la kochia prostata ( war. canescens ) et l' e moyenne ( ephedra intermedia ) fait pressentir le manque de précipitations. Le nombre des espèces est relativement petit; mais toutes supportent sans mal de longues périodes de sécheresse. Parfois l' adaptation à une location sèche s' ex dans la croissance: près de la moitié des espèces prend la forme de buissons bas, un quart environ appartiennent à des variétés annuelles. Dans aucune autre région voisine, les plantes annuelles ne sont aussi fortement représentées. Les plantes prennent racine presque exclusivement dans un terrain sablonneux, dont la teneur en humus est à peine perceptible. Jusque très haut, les flancs de la vallée sont couverts des tons bruns et jaunes de la stepped' absinthes.

Sur les versants sud, la steppe s' étend audessus de 3600 à 3700 mètres ( sur les pentes exposées au nord, elle part de beaucoup plus bas ). Non seulement elle est plus luxuriante et plus touffue, mais on y rencontre de nouvelles espèces, comme par exemple Yoxytropis mollis et la koeleria gracilis, tandis que d' autres régressent. Parallèlement aux changements, à la surface du terrain, la teneur en humus de la profondeur s' élève notablement - suite évidente de précipitations plus abondantes. L' augmentation des précipitations due à l' altitude et la durée de l' en ont pour résultat qu' à 4200 mètres environ, la steppe est remplacée par des gazons luxuriants, serrés et riches en fleurs. Ce passage au niveau proprement alpin se marque dans le paysage par le changement immédiat des couleurs grises en teintes vertes.

Sur les pentes exposées au nord, les limites des zones de végétation se trouvent quelques centaines de mètres plus bas. Il faut pourtant remarquer une ceinture de broussailles, de largeur variable, qui s' étire entre la steppe et les prairies alpines. Au-dessus de 3800 mètres, dans une zone de broussailles plus hautes que l' homme, règne sans contrainte le saule de Karelin ( salix Karelinii ), qui souvent est le seul buisson. Les étendues régulières de ces saules nains, qui rappellent de loin les aulnes de nos Alpes, ont leur limite supérieure entre 4200 et 4350 mètres.

Moins la vie de l' homme dépend des acquisitions de la technique moderne, et plus fortement et plus directement elle est influencée et façonnée par la nature environnante, par le paysage au sens large du terme, et en particulier par le monde des plantes. Ainsi les habitants des petits hameaux qui se trouvent sur la rive gauche de la Braldo ne souffrent certainement pas du manque de bois de feu; sous forme de saules nains, ils ont à disposition des réserves suffisantes. A cet égard, les habitants des villages plus gros et plus populeux de la rive droite sont mal partagés. Ils complètent leur ration de bois de feu avec des brins de broussailles d' ab et de la bouse séchée.

Les gazons savoureux des hauteurs sont réserves aux troupeaux de yacks, et les troupeaux de chèvres et de moutons doivent se nourrir de steppes avares. Là où le terrain n' est pas trop abrupt, des hameaux se sont construits partout dans les steppes de la vallée de Braldo, lorsque les conditions d' irrigation par l' eau des glaciers étaient favorables. Les paysans de Surungo, un village voisin d' Askole, l' ont si bien compris, qu' ils ont placé un glacier artificiel comme réservoir d' eau à un endroit ombragé, un peu au-dessus du village. Pour ce faire, ils y ont transporté, à la fin de l' automne de l' année dernière, plusieurs quintaux de glace du glacier de Biafo qu' ils ont ensuite entassés en plusieurs couches, séparées par de la paille et même par- fois par des petites outres remplies d' eau. Avant le début de chaque nouvelle fonte des neiges, les masses de neige qui auront gelé avec cette base humide devront être recouvertes de paille. Après quelques années, la neige finira — selon les dires des habitants - par rester à pareils endroits pendant tout l' été!

Montée à Mango Nous sommes maintenant sur le point de partir pour la vallée du glacier de Biafo. Pour cette dernière excursion, qui est aussi la plus importante, nous avons réserve les trois prochaines semaines. Nous projetons d' établir des camps à deux endroits, et d' y travailler, i ) près de Mango, à peu près au tiers inférieur du glacier, sur le côté droit de la vallée; 2 ) sur la rive gauche, quelque part au-dessus du milieu du glacier, près de Baintha. Il y a presque trois semaines que nos porteurs, qui viennent presque tous d' Askole, ont fait le premier transport de provisions et de matériel jusqu' à Mango. Pendant longtemps, nous nous sommes débrouillés avec un seul aide: un garçon du nom de Mussin; plus tard, pour les plus grandes excursions, nous lui avons adjoint un compagnon nommé Mahdi. Enfin un nouveau Mahdi est venu compléter l' équipe de « l' entreprise du Biafo ». Les Mahdi sont aussi nombreux dans la vallée de Braldo que chez nous les Blanc ou les Dupont, si bien que nous n' avons distingué nos deux Mahdi de leurs compatriotes que par leur différence de grandeur, en les appelant simplement « Grand » et « Petit » Mahdi! Ces garçons joyeux et généralement de confiance se sont déjà bien habitués à nous, de même que notre trio estimait connaître leurs particularités et leurs habitudes.

En fin de matinée, le 14 juillet, nous quittons ensemble le camp de base pour monter à la « Fenêtre de Biafo », une brèche rocheuse qui se trouve à deux cents mètres au-dessus de nous; delà, par-dessus la haute moraine latérale, nous gagnerons le plateau glaciaire supérieur. C' est par cette brèche qu' une des branches latérales du glacier devait autrefois atteindre le fond de la vallée.

La marche sur la langue glaciaire, presque entièrement recouverte d' éboulis, est vraiment pénible pendant les premières heures. Il n' existe aucun chemin; aussi nos gens ont-ils, lors de leurs précédentes montées à Namla et Mango, marqué de petits cairns le bon itinéraire entre les trous, les entonnoirs, les crevasses et les éboulis. Par-ci, par-là, seulement, la glace sombre et sale apparaît à la surface. A notre grande joie, le temps semble s' être stabilisé; depuis que nous allons vers l' été, il est plus facile de distinguer les hauteurs. Les montagnes qui nous entourent sont souvent débarrassées de leur capuchon de nuages pendant toute la journée. Sur le côté droit, le puissant Bullah, d' environ 6300 m, est déjà derrière nous. Dans le prolongement direct du glacier, derrière nous, mais sur l' autre rive de la Braldo, se dresse le fier Bakhor-Das. Bien que sa cime n' atteigne pas les 6000 mètres, il est de loin le plus élégant. Son sommet est taillé en deux pans d' une hardiesse et d' une finesse sans pareilles. L' arête qui file en direction du Laskam rappelle l' arête du Bianco en plus long et en plus raide.

Pendant les trois dernières heures, la marche est plus facile. La surface glaciaire dure et rugueuse, sur laquelle il y a de moins en moins d' éboulis, offre une bonne prise au pied. A la tombée de la nuit, après avoir porté nos charges par-dessus la moraine latérale, nous faisons notre entrée à Mango.

De l' ancien enclos à yacks on peut encore voir les murs de gneiss clair et sec. Tout près de là, la tente se plante sans fatigue sur un replat de sable et de gazon rare. Notre camarade Geni Sahib renoncera ici au confort de la tente: comme nos compagnons baltis, il a déjà étendu son sac de couchage sous un rocher surplombant. Le seul vestige remarquable des bergers est une sorte de hutte de pierres: la pièce, qui a tout juste la hauteur d' un homme, était naturellement construite sous un large surplomb rocheux, et des pierres posées les unes sur les autres ont constitué le mur extérieur. Un trou, par lequel on peut passer facilement, est la seule ouverture. Cette hutte va nous servir de dépôt. Les provisions qui y ont été accumulées d' avance ont été dérobées par les ours, de même que les conserves et les bidons! Rendus prudents, les porteurs ont, lors de leurs visites ultérieures, barré l' ouverture avec de gros blocs. Nous, Européens, n' aurons malheureusement pas l' occasion de voir des ours, bien que nous en ayons souvent repéré des traces, même près de la tente, sous forme de pas et de crottes fraîches.

Après nous être restaurés de thé et de bouillon, nous avons, au clair de lune, une première impression de ce merveilleux monde montagnard. A quelque trente kilomètres au nord, nous apercevons pour la première fois, dans la nuit étoilée, l' imposante chaîne neigeuse de l' Ogre.

Les jours suivants, encouragés par le temps ensoleillés, nous nous consacrons entièrement au travail sur le terrain. Pendant ce temps, nous envoyons les porteurs avec des charges au camp suivant de Baintha. L' aller et retour exigent chaque fois deux jours de marche.

Le glacier, dans la vallée latérale de Mango qui monte au sud-est, s' est retiré jusqu' à près de 4000 mètres. Les différences d' exposition sont typiques: sur la rive gauche, steppe d' absinthe jusqu' à 4100 m; sur le versant opposé, saules nains luxuriants dès 3650 m. Les plus hauts buissons de saules de Karelin font place à des prairies fleuries vers 4200 m. Ce gazon dru n' est pas foncièrement différent de celui de la vallée de Braldo; mais maintenant tout est en fleurs, et les espèces sont plus faciles à reconnaître du fait que toute cette vallée latérale n' a plus été pâturée par les troupeaux de yacks depuis deux ans - probablement à cause de la difficulté d' accès.

Baintha Nos travaux dans la région sont interrompus, le 18 juillet, par la pluie, et nous partons le lendemain pour Baintha. Le matériel qui n' est pas indispensable restera au dépôt de Mango qu' à notre retour; les charges pèsent pourtant encore une trentaine de kilos. La marche sur le glacier, ferme et découvert, est aussi facile que sur une route. Le glacier est ici deux fois plus large que dans sa partie inférieure. Les débris de surface y sont surtout réunis en quelques moraines médianes. Le boulevard de glace peut sembler monotone dans son ensemble, mais dans le détail, les formes en sont très riches. Nous sommes en particulier impressionnés par des tables glaciaires de toutes formes et de toutes dimensions. La table est servie pour des centaines et des milliers de gens. Rares sont pourtant les tables qui atteignent une grande dimension. Pour nous abriter de la pluie, nous faisons la halte de midi sous l' une d' entre elles qui est aussi grande qu' une maisonnette, et qui, à distance, ressemble à un champignon géant.

Mussin et les deux Mahdi ont déjà traverse le glacier le matin, pour suivre, derrière la moraine latérale, un cheminement sans traces, mais qu' ils connaissaient déjà. En fin d' après, nous trouvons en une heure l' emplacement prévu pour le camp.

Les deux premiers jours à Baintha ne sont pas encourageants: des averses presque ininterrompues menacent de noyer complètement nos espoirs et nos plantes déjà séchées. Sur les grandes pentes de gazons raides qui dominent le camp, et où nous avons, le premier jour, repéré un groupe de bouquetins, ce sont maintenant des cailloux et des blocs qui galopent à tout instant jusqu' aux moraines, en faisant autant de bruit que de poussière.

Enfin, le 23 juillet, nous nous éveillons sous un ciel sans nuages, et d' un bleu profond. Le merveilleux paysage, étincelant dans fair pur, nous fait oublier les soucis des jours précédents. Plus personne ne s' inquiète de la position splendide, mais exposée, de ce camp situé à 4000 m, entre les moraines latérales et le pied de la montagne.

Grâce à leur situation reculée et difficile d' accès, les vallons de Baintha ne sont utilisés d' aucune façon par les hommes et leurs animaux. Nos gens d' Askole nous assurent, à plusieurs reprises, que les indigènes ne sont jamais venus si loin et si haut avec leurs yacks. Nous ne sommes pourtant pas entièrement persuadés que ces environs plaisants et herbeux n' aient jamais été touchés. Nous y avons trouvé des restes de murets en pierre sèche. Ils peuvent évidemment dater d' une précédente expédition. Nous ne le savons pas. Mais certainement l' en a été protégé du bétail depuis de nombreuses années, et la végétation peut y être considérée comme « naturelle ». La comparaison avec la végétation semblable de la vallée de Braldo montrera si les bouquetins, assez nombreux, ont eu une influence importante sur la croissance de l' herbe. En effet, dans cette vallée-ci, les ours, les léopards des neiges, les loups et autres fauves sont assez communs pour empêcher les ruminants sauvages de devenir nombreux.

Les buissons de saules n' occupent que les talus inférieurs, à l' entrée de la vallée latérale de Baintha, et encore de façon discontinue. Les prairies qui les dominent sont opulentes, et d' autant plus belles à cette saison qu' elles sont fleuries de fétuques ( festuca alatavica ) et de laiches ( carex tristis ). Dans les gazons les plus fertiles domine le grand roseau écailleux ( kobresia schoenoi-des ). Nous reconnaissons, entre autres, les plantes alpines suivantes: le pâturin des Alpes ( poa alpina ), toujours sans bourgeons, le cerastium à trois pistils ( cerastium cerastioides ), la stellaire ( stel-laria graminea ), la rue des Alpes ( thalictrum alpinum ), le polygonum bourgeonnant ( polygonum viviparum ), et les clochettes blanches de la loidie tardive ( lloydia serotina ), D' autres sont remplacées par des espèces parentes et pratiquement semblables, comme le myosotis des Alpes par le myosotis asiatica, ou l' androsace velue par l' androsace dasy-phylla. L' aire d' extension de la plupart des espèces est limitée aux montagnes de l' Asie centrale et à l' Arctique.

Des gazons, comme on en trouve dans les vallons neigeux, couvrent des pentes exposées au nord jusqu' au de 4500 mètres. Sur les versants sud, on trouve d' assez grandes taches de gazon à 4700 mètres, voire plus haut. Mais au-dessus de 4850 mètres, la couverture végétale n' est en général plus continue. Des exemplaires isolés de plantes d' éboulis et de rochers dépassent nettement 5000 mètres, et la limite des neiges dans des endroits favorables. Entre les vallées de Baintha et de Biafo, à une altitude de 4960 mètres, j' ai observé le gazon le plus élevé des régions alpines, formant une tache d' une dizaine de mètres carrés. Sur 15 fleurs naines, les plus courantes étaient: la laiche de Bor ( carex Born ), le chrysanthème des blés de l' Altaï ( draba altaica ), Y edelweiss himalayen ( leontopodium leotopo-dium ), la gracieuse herbe du colpodium himalaicum et la potentille soyeuse ( potentilla serìcea ).

Les deux premiers jours ensoleillés nous permettent déjà d' accomplir assez de travail pour rattraper une partie du temps perdu durant la grosse pluie. L' ami Geri - que les Baltis appellent Bara Sahib — est aussi de bonne humeur, car il a trouvé près de la limite des neiges toutes les formes de sols gelés qu' il cherchait.

Excursion au col d' Hispar Comme le beau temps se maintient, je me mets en route sur la partie supérieure du glacier principal, le 26 juillet, avec Mussin, le plus jeune de nos porteurs. Nous sommes pourvus de provisions pour cinq jours et d' un équipement suffisant pour une assez longue course de glace. Nous avons l' intention de parcourir le glacier de Biafo jusqu' au col d' Hispar qui marque son plus haut point. Nous espérons être de retour à Baintha dans trois jours, pour y reprendre le travail jusqu' au Ier août.

Cette zone glaciaire est aussi nouvelle pour Mussin que pour moi. Il est probable que sa moitié nord-ouest n' a pas été visitée par des humains depuis plusieurs années. Les premiers explorateurs du Biafo Gyang sont le colonel anglais Godwin-Austen et W. M. Conway. Ils se sont acquis d' immenses mérites en découvrant le Karakorum déjà au siècle passé. On est redevable à Eric Shipton et à ses collaborateurs d' une belle carte topographique ( 1939 ) des zones glaciaires Hispar-Biafo. L' expédition de Conway traversa déjà le col d' Hispar en 1892, en montant de la vallée Hunza par le glacier d' Hispar pour descendre le Biafo et atteindre Askole.

Les fleuves glaciaires du Biafo et de l' Hispar se touchent et forment une ligne presque continue, et doivent permettre une « haute route » de plus de loo kilomètres - une de plus grandes promenades de glacier en dehors de l' Arctique! Pour la longueur, le Biafo Gyang est, avec ses 68 km, le troisième des régions tempérées, alors qu' il est le quatrième pour la superficie avec ses 625 km carrés. Le fait que les hautes montagnes les plus proches de la région sèche de l' Asie centrale sont les plus couvertes de glaciers, est assez énigmatique au premier abord. Sur les 41 glaciers dont la superficie dépasse 130 km, pas moins de 24 se trouvent dans le Karakorum, I o dans le Pamir et le Tien Shan qui l' avoisinent au nord, et seulement 4 dans l' Himalaya. La plupart des glaciers du Grand Himalaya ont une superficie inférieure à celle du glacier d' A. Outre le plus grand nombre de glaciers importante, le Karakorum possède le plus vaste de tous les glaciers, le Siachen, qui couvre I 180 km carrés.

Après deux heures et demie de marche, nous traversons un champ de petits icebergs: sur une longueur de quelques centaines de mètres, mais sur toute sa largeur, le glacier est couvert de petites tours de glace, hautes de deux à trois mètres. Au-dessus de cette zone de pénitents, nous atteignons ensuite une région qui, pour la première fois, est coupées de nombreuses crevasses, dont certaines sont larges et profondes. Nous nous encordons. Il faut tourner les crevasses infranchissables, et comme elles sont nombreuses sur deux kilomètres environ, notre marche en est fortement retardée.

La largeur du glacier de Biafo est restée à peu près la même depuis que nous avons quitté la hauteur de Baintha. Elle est en moyenne de cinq kilomètres environ dans cette partie supérieure. Malgré les sommets de 5000 et 6000 mètres qui encadrent la longue auge glaciaire, la vallée apparaît large et ouverte. Il y débouche constamment de nouvelles vallées latérales, plus courtes et plus raides à mesure que l'on monte, dont les glaciers fusionnent avec la masse du Biafo. Les pentes rocheuses explorées à la jumelle ne révèlent plus aucun gazon. L' envi devient plus hostile à vue d' oeil. Il semble que les montagnes soient enneigées jusqu' à une plus basse altitude. Nous éprouvons un certain souci à nous demander où nous allons rencontrer la première neige sur le glacier.

Notre programme prévoyait que nous dresse-rions la tente quelque part sur l' étendue neigeuse, entre le Snow Lake et le Sim Gang; mais, à la perte de temps que nous avons déjà subie par la marche en zigzag qu' il a fallu adopter par endroits, s' ajoute maintenant un autre inconvénient: la neige est descendue plus bas que prévu. Sauf là où la dernière montée au grand névé est de nouveau profondément coupée de crevasses, tous les creux de la surface sont recouverts d' une couverture traîtresse de neige mouillée. Nous avançons avec peine, sondant chaque pas avec soin et au piolet, entre les crevasses invisibles et dangereuses. Nous nous décidons à planter la tente au bord de la glace perfide; il est près de 6 heures, et la journée a été pénible pour Mussin. La sortie sur la rive gauche exige beaucoup de précautions et de temps. Trempés presque jusqu' aux hanches, nous trouvons une terrasse entre des blocs morainiques, dans la neige mouillée, mais sur une base de glace. Un vent de glacier désagréable souffle pendant que nous cuisinons. Les deux nuits suivantes sont, pour Mussin et moi-même, mémorables, du fait que, durant trois mois et demi, elles seront la seule exception à la règle qui empêche un musulman strict de partager la tente avec un Européen adepte d' une autre foi. Nous nous sommes d' ailleurs toujours extrêmement bien entendus, sauf peut-être par la parole, composée de bribes d' anglais, d' urdu et de balti!

Une matinée claire et glacée nous attend le 27 juillet. Sur l' autre rive du glacier de Biafo, le regard parcourt la ligne droite de la dernière vallée latérale importante, et s' arrête sur le sommet blanc et pyramidal qui porte le nom de Chur. Même s' il est prononcé autrement au Baltistan, le nom de cette montagne, qui atteint juste les 6000 mètres, rappelle Coire, le chef-lieu des Grisons.

Sur une pente douce et la neige gelée dure, la marche est un pur plaisir après les pénibles expériences de la veille. Nous nous hâtons à grandes enjambées vers la vaste plaine neigeuse, en passant au pied de sommets anonymes et séduisants. Derrière nous, par-dessus le fleuve de glace qui a maintenant une cinquantaine de kilomètres, on reconnaît au loin, petites mais nettes,les montagnes de la vallée de Braldo. Jusqu' à Askole, le village le plus proche, la distance est de soixante kilomètres.

En deux heures et demie environ, nous traversons l' interminable névé et arrivons à l' endroit où nous aurions du monter la tente. Un paysage d' un relief grandiose s' ouvre devant nous, paysage que nous n' avons jamais vu, ni imaginé. Parmi les nombreux sommets glaciaires et recouverts de neige, plusieurs atteignent entre 6000 et 7000 mètres d' altitude. Ils encerclent les deux vastes névés qui forment le principal bassin d' accumula du Biafo Gyang. Le Lac de Neige qui s' étend au nord, puis à l' est - et que les habitants appellent Lupke Lawo - porte bien son nom. Sa surface mesure au moins soixante-cinq kilomètres carrés. Vu de son extrémité sud, où nous sommes, il semble légèrement concave. Le champ de neige, à l' est du Sim Gang, fait une impression encore plus grande. Les dépressions de son extrémité orientale, entre le Sim La et le Lupke La, doivent être à plus de vingt kilomètres de distance. Une chaîne plus haute que toutes les autres ferme, au sud-est, ce vaste bassin de neige et de glace. C' est là que se trouve l' Ogre, que Shipton considérait comme inaccessible. Sa face nord fortement glacée, escarpée et rebutante, tombe de 7285 mètres sur le plateau du Sim Gang. Mais la prodigieuse étendue horizontale, dont la neige fraîche reflète la lumière de façon aveuglante, est impressionnante par elle-même.

Je me souviens de Tilman, membre de l' expé que Shipton conduisit au Shaksgam en 1937, et de la remarquable découverte qu' il fit quand il rencontra sur le Lac de Neige les traces de P«homme des neiges ». Les empreintes de pieds, qui étaient disposées en ligne comme celles d' un oiseau, mesuraient vingt centimètres. Pour les sherpas, il ne faisait aucun doute qu' il s' agissait du yèti, dont on était bien persuadé qu' il se nourrissait de chair humaine. Pour Tilman, il ne pouvait, en aucun cas, s' agir des traces d' un oursIl est certain qu' on ne trouve pas d' herbe dans un rayon d' au moins vingt-cinq kilomètres, et qu' il ne vit aucune faune dans les environs. La présence occasionnelle du selenarctos tibetanus n' y est pourtant pas entièrement exclue. On a signalé d' autres excursions semblables, dans les étendues glaciaires du Tibet et de l' Himalaya, de cet ours remarquablement habitué à la haute montagne.

Notre intention est d' éviter par la gauche les grandes crevasses qui défendent l' accès oriental du col d' Hispar, mais nous devons également veiller à ne pas nous trouver sous les pentes à avalanches. En approchant de la ligne des 5000 mètres, la montée devient d' autant plus pénible que le soleil a profondément ramolli la neige. A chaque pas, nous enfonçons au-dessus du genou. L' air est absolument calme, le soleil brille, et quelques pas lents nous essoufflent. Il s' agit de vaincre sa propre faiblesse. Les dernières crevasses se franchissent sur de gros ponts de neige. La pente s' adoucit, la neige devient de nouveau plus ferme. Une demi-heure après midi, nous atteignons le large plateau que le col d' Hispar forme à 5150 mètres.

1 Un sommet du Bakhor Das ( env. 5820 m ), vu du Laskam 2 De nouveaux aspects de ce paysage prodigieux nous impressionnent aussi pour longtemps. On embrasse du regard presque tout le Sim Gang. L' Ogre, libéré de nuages, semble, sous cet angle, un peu moins escarpé. Derrière lui, et pas beaucoup plus loin, apparaissent les montagnes de la frontière entre la Chine et le Pakistan. Les eaux de l' autre versant passent par Yarkand pour aboutir dans le désert de Takla Makan, au Sinkiang. Mais mon compagnon de cordée vient d' Askole, et n' a aucune idée sur ses voisins du nord! Les efforts que je déploie pour lui expliquer la situation des frontières rencontrent chez lui une certaine curiosité, mais pas trace de surprise ou d' émerveille!

Dans la direction opposée, à l' ouest, le regard plonge au loin dans la vallée des Hunzas. On distingue clairement la langue du glacier d' His couverte de moraines. Bien plus loin, vers l' aval, apparaissent dans la brume bleutée les montagnes du pays hunza. Elles ferment l' hori, à moins que les plus lointaines, qui ne sont plus clairement dessinées, appartiennent déjà à PHindukush. Pendant deux pleines heures, nous jouissons du calme absolu et de la grandeur de ce monde de montagnes qui nous sont désormais un peu familières. On ne distingue encore aucun signe de la tempête qui va nous surprendre de nuit sous notre tente...

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