Souvenirs d'un vieux guide

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Par Félix Fonfannaz.

Au début de ma carrière de guide je n' aurais jamais pensé qu' à l' âge de 80 ans, que je viens d' atteindre, il me serait donné d' écrire quelques lignes dans l' organe du Club Alpin Suisse. Dire beaucoup en peu de mots n' est pas donné à chacun; aussi faudrait-il la moitié de ce volume pour rappeler ici tous les faits saillants qui ont illustré l' heureuse carrière au terme de laquelle je suis près de toucher.

Reverrai-je un jour encore tous ceux d' entre mes bons et fidèles compagnons de courses et d' excursions qui, plus vieux ou plus jeunes que moi, sont encore vivants, parcourent comme moi les sites aimés, marqués de souvenirs ineffaçables? Assurément non; du moins je ne puis oser l' espérer encore. C' est une des raisons pour lesquelles je suis heureux de penser que beaucoup vondront bien lire ces quelques lignes comme étant le moyen employé sobrement à leur dire combien je pense à eux tous, combien tant de souvenirs vivants n' ont cessé de maintenir un contact constant entre eux et moi.

C' est au pied des monts que je vis le jour, en 1857. Tout gamin déjà, je contemplais d' un œil jaloux les hauts sommets de ma petite patrie terrestre. J' avais dix ans lorsqu' un soir mon père parla d' entreprendre le lendemain l' ascension du Grand Muveran. Mon frère Adolphe, décédé en 1935, peu avant César, le cadet, n' avait que sept ans. L' entreprise ne manquait certes pas d' intéresser les deux mioches aînés, si bien que le père, harcelé de supplications, décida, pour avoir la paix, de nous prendre avec lui. Ce qui fut fait. Je revis aujourd'hui, après 70 années, le départ de la maison paternelle, j' entends encore les recommandations de la mère anxieuse. Et, ce jour-là, je vis de près pour la première fois la paroi rocheuse tant de fois admirée à distance. Je me remémore l' impression laissée par la vue du Valais depuis la Frète de Sailles; nous fîmes halte à l' endroit où devait plus tard s' élever la cabane. Je vis le beau sommet enfin, le foulai de mes pieds aguerris. Je l' avais conquis, comme aussi dès ce moment la montagne m' avait conquis et acquis pour elle. Dès lors, la route vers les fiers sommets m' était largement ouverte.

Dans mon livret de guide, la première attestation date du 23 août 1891. Ce jour fut pour moi un jour de fête, bien que depuis plusieurs années déjà je fusse connu comme guide: c' était, comme aujourd'hui du reste, Fontannaz, ou Félix, ou simplement « le guide » que l'on m' appelait. C' est le 2 juillet 1893 que je subis l'«examen ». On me savait « ferré » sur tous les points de la région et excellent grimpeur. Il restait la question, à cette époque plus essentielle que de nos jours, des connaissances botaniques pour déterminer mes aptitudes. Ce fut ce dernier petit examen qu' on me fit subir, simplement pour me mettre en possession de mon « livret ». En ce jour, non point par fierté, mais par un effet naturel des choses, je redescendis à mon logis, la tête haute, le cœur heureux: j' étais dorénavant guide diplômé.

Je rouvre souvent ce livret, je relis les souvenirs brièvement exprimés, je déchiffre les signatures plusieurs fois répétées. Sur une des belles pages ce sont celles de M. Charles Pache, de Lausanne, membre du C.A.S., et de M. Samuel Hurni... Souvenir du 30 janvier 1900... Traversée d' Ardon à Gryon par le Pas de Cheville... C' était au début de l' ère du ski, mais y aurait-on pensé à cette époque pour cette équipée-là? Montée pénible déjà pour atteindre le chalet de l' Airette où nous passons ensemble la première nuit. La seconde journée nous voit parvenir, au travers d' une neige épaisse, aux « Mottélons », après le passage du difficile couloir des « Carrés » où, comme le rappelle l' attestation, le moindre faux-pas nous aurait infailliblement entraînés dans les précipices de la Lizerne... Le troisième jour, après nous être frayé à coups de pelle le chemin jusqu' au chalet de Cheville, force nous fut de redescendre à Derborentze pour la nuit. Enfin, le quatrième jour, ce fut la pénible montée au Col, le passage à Anzeindaz et à Solalex qui nous saluent à leur guise, le ciel déchargeant sur l' héroïque trio une véritable tempête de neige jusqu' à notre arrivée aux Emets. C' est d' ici, dans mon vieux chalet de l' Arolle, que j' écris, réchauffé par la flamme de mon foyer, repassant dans mon souvenir l' épisode de ces quatre journées, froides, belles, immortelles...

Le beau panorama reproduit dans Les Alpes de ce jour, dû à un jeune ami, fidèle et habitué des Emets, est constamment sous mes yeux. Il contient l' essentiel du programme de courses répété tant de fois durant ma carrière. Ce furent d' abord les Diablerets, que j' ai ascensionnés plus de deux cents fois en partant d' Anzeindaz, avec descente sur le glacier de Prapioz, le Pillon, le Sanetsch ou le Porteur Hermey. A nouveau M. Ch. Pache, ce fidèle compagnon de tant de belles ascensions, inscrit son nom dans mon livre: Diablerets, Hauts de Cry, Tour St-Martin ( par un orage terrible ), Tête à Pierre-Grept, Muveran, etc Quelques pages plus loin, ce sont les attestations de M. Heer-Dutoit, de Lausanne, de M. le Capitaine Grosselin, actuellement président de la section Genevoise du C.A.S., de M. Maurice Millioud, ancien rédacteur de la Gazette de Lausanne, de M. Alfred Millioud, son frère... La liste s' allongerait par trop. Qu' on veuille bien me pardonner si je ne puis citer ici tant de noms de personnes qui ont eu recours à mes petits services et auxquelles va encore toute ma reconnaissance pour l' occasion qu' elles m' ont fournie de vivre avec elles au sein des beautés alpestres.

Die Alpen — 1937 — Les Alpes.16 Mais je continue, malgré moi, comme par habitude, pour vaincre la solitude, à feuilleter mon livret. Voici, en date du 23 janvier 1916, le rappel de la première ascension hivernale à ski des Diablerets par le Porteur de Bois et l' Alpe de Miex, en compagnie de M. Lecoutre, instituteur à Lausanne, précédemment à Gryon, d' Albert Delacrétaz et Félix Moreillon, de Gryon. Une première! ah! que d' ambition, que de difficultés souvent, mais aussi que de joie ne représente-t-elle pas, témoin celle réalisée en 1886 ou 1887 de la Tête à Grosjean!

Je ne voudrais pas oublier, en jetant encore un coup d' œil sur le panorama pris du sommet de la Tour d' Anzeindaz, de mentionner encore une fois toute cette belle contrée d' au du Pas de Cheville: Derborentze, Mombaz, Val de la Lizerne, Col des Trente Pas, Crettaz-Besse, le Chemin Neuf que j' ai franchi à tous les mois de l' année, l' Alpe de Mombaz où tant de fois un accueil si chaleureux me fut réservé par mes braves amis du Valais, vers lesquels aussi s' en vont chaque jour mes pensées affectueuses. Il n' y a, il est vrai, rien de comparable à la montagne pour vous disposer à la bonne humeur, à la franche gaîté, à la joie de vivre; ce n' est pas dire qu' en quittant l' alpe pour la plaine on ne rencontre plus ces mêmes caractères, car vous, mes amis de Derborentze et de Mombaz, je vous ai toujours trouvés les mêmes au retour dans vos foyers à Ardon, Vétroz, Aven ou Conthey. Si le Pas de Cheville est plus difficile à passer en hiver, même impossible pour moi qui ai atteint mes 80 ans, c' est du moins ma première pensée, au printemps revenu, d' aller me « retremper » dans votre si cordiale hospitalité. A tous encore un merci renouvelé.

Ces quelques lignes apportent à tous mes chers amis et compagnons de courses mes souvenirs et mes vœux les meilleurs; par elles aussi je tiens à témoigner de tout mon attachement à la cause de l' alpinisme en général, à celle du Club Alpin Suisse, en particulier à la section des Diablerets ainsi qu' à celle de l' Argentine dont j' ai l' honneur d' être l' un des membres fondateurs, en même temps que j' en suis le doyen.

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