Sur le granit du Badile

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Avec 3 illustrations ( 219—221Par J. E. Q. Barford

Lorsque, au printemps dernier, après six ans d' exil, les portes nous furent rouvertes, la plupart des grimpeurs britanniques se trouvèrent fort embarrassés de choisir le théâtre de leurs futurs exploits. Pour ce qui me concerne, le choix était fait. En 1939 déjà, j' avais fait le projet de visiter le Val Bregaglia avec un ami lorsque, peu avant la date fixée pour le départ, il s' avisa soudain de se marier, et il ne me fut pas possible de trouver à temps un autre compagnon. Mais je possédais du moins les cartes et guides du massif, précieuse documentation qui me permit de passer agréablement maintes heures durant la guerre à escalader en imagination les sommets d' Albigna et de Sciora. Mon enthousiasme fut encore avivé par l' arrivée en Angleterre, vers la fin de la guerre, de Richard Meyer, et je n' eus pas de peine à persuader mes compagnons que le Val Bregaglia était l' endroit rêvé, et que l' ascension de l' arête nord du Badile était de loin la plus belle grimpée qu' on puisse trouver dans ce massif.

Notre première tentative échoua. Après une journée de pluie occupée assez agréablement à faire des « bridges » à la cabane Sciora, Michael Ward et moi fîmes l' ascension des Gemelli par le couloir et l' arête nord-est — une jolie varappe — et traversâmes dans la soirée sur Sass Fura par le « Viale », chemin abominable que nous nous sommes bien juré d' éviter coûte que coûte à l' avenir. Le lendemain matin, nous longeâmes rapidement la partie facile de l' arête jusqu' à un endroit où de larges plaques de neige semblaient barrer le passage. Les dalles au-dessous du névé étaient lisses, sans prises et mouillées, et comme nous n' avions ni espadrilles ni semelles Vibram, nous ne tenions pas à nous y hasarder. Le matin, à la neige dure, nous aurions bien pu franchir ce névé, mais nous avions décidé de revenir par la même voie, et nous n' avions pas assez de corde pour descendre en rappel lorsque la neige serait dangereusement ramollie par le chaud soleil de l' après. Faisant demi-tour, nous passâmes le reste de la journée à flâner et à dormir à Sass Fura, l' un des plus beaux coins de ce magnifique Val Bregaglia. Nous redescendîmes le soir à Promontogno.

Une autre fois, nous fûmes surpris par un formidable orage sur le chemin même de Sass Fura. Arrivés trempés au Laret, nous décidâmes de retourner à Promontogno, où le four du boulanger Signor Scartazzini nous offrait plus de facilités que Sass Fura pour sécher nos vêtements.

Le lendemain le temps est au beau. Nous remontons à Sass Fura où nous sommes bientôt rejoints par une autre caravane en route pour le Badile. Nous passons ensemble une charmante soirée autour d' un immense feu devant la cabane de Sass Fura. Une heure avant l' aube nous sommes en route et atteignons rapidement le point où le névé nous avait barré le passage. La plaque de neige s' est considérablement rétrécie depuis l' autre jour. Cette fois nous sommes trois, en espadrilles à semelles crêpe, avec nos souliers dans le sac, des piolets et une corde nylon de 60 m. Notre intention est de descendre sur le versant italien ( sud ).

La dalle délicate qui donne accès au fil de l' arête ne nous offre pas de résistance sérieuse, et nous sommes bientôt engagés sur l' arête elle-même, plus difficile, constituée par une succession de plaques lisses. Les 100 mètres qui suivent sont un vrai régal, bien que le passage soit quelque peu gâté par les nombreux pitons que les caravanes précédentes y ont laissés. Si nous avions su que le temps nous était largement mesuré, nous les aurions enlevés pour la plupart, car ils ne sont pas absolument nécessaires, et cette section de l' arête peut être gravie en toute sécurité sans leur aide. Avec un filin assez long, le premier de cordée peut toujours atteindre des replats ou des points d' ancrage d' où il peut parfaitement assurer le reste de la caravane. Ces pitons ne sont pas non plus nécessaires à la descente; une corde de 60 mètres suffit à tous les rappels sans avoir recours aux fiches. Je dois cependant avouer que nous nous en sommes servis, n' ayant pas la force de caractère suffisante pour résister à leur tentation. Mais ils diminuent un peu le plaisir et la beauté de l' escalade, et de même qu' en bas, dans les vallées, on ne devrait pas souiller un beau site en y laissant des boîtes à conserves et des papiers sales, on ne devrait pas non plus déshonorer une arête avec des pitons à moins qu' ils ne soient indispensables. Ces tiges d' acier détruisent le plaisir technique que procure une belle escalade. Leur présence sur l' échiné du Badile, comme d' ailleurs sur tout le parcours de la traversée Punta Rasica—Punta Rasica Ovest nous apparaît comme une profanation de la montagne, et nous espérons les voir disparaître.

Un autre point de technique intéressera peut-être nos collègues. C' est le système d' encordage que nous avons employé1. Il est particulièrement recommandable pour une caravane de trois dans une ascension comme celle du Badile, où les passages difficiles et exposés sont assez longs et où il est préférable qu' un seul membre de la cordée y soit engagé à la fois. Chaque grimpeur se passe autour de la taille, en guise de ceinture, un solide anneau de corde. La corde de la caravane — nous avions une corde de nylon médium — est munie à chaque bout d' un œillet auquel le premier et le dernier s' at au moyen d' un mousqueton. Grâce à ce dispositif, lorsque le grimpeur change de direction, le mousqueton qui le relie à la corde de caravane glisse librement autour de la ceinture et vient se placer automatiquement et naturellement du côté le plus favorable, ce qui est avantageux dans le rocher et lorsqu' on gravit en zigzag une rampe de neige ou de glace. Quant au second, il s' attache à la corde de caravane au moyen d' un mousqueton et d' un anneau fixé sur la corde principale par un nœud d' arrêt ( nœud Prusik ). Il se place initialement au milieu, mais si le grimpeur en tête réclame davantage de corde, le second n' a qu' à faire glisser son nœud d' arrêt le long du filin. Au Badile, bien que nous eussions 30 mètres entre chaque membre de la 1 Ce système, qui fut d' abord suggéré par M. E. C. AUberry ( Diablerets ) est décrit dans le vol. V, p. 166, du Climbers' Club Journal. 1938.

caravane, ce système nous fut très utile en maints endroits où le premier pouvait atteindre ainsi de bonnes positions d' assurage.

Aucun de nous, il va sans dire, n' avait fait cette course auparavant. Nous suivions les indications du guide du Club Alpin Italien dont Richard Meyer avait fait une traduction en anglais. Ce texte dit qu' arrivé près d' une tour dont la couleur gris-clair frappe les regards depuis la cabane Sciora — che spicca dal rifugio Sciora per il suo colore grigio chiaro — il faut traverser à gauche dans la paroi E. Nous avons en effet rencontré une tour, mais nous n' étions pas alors à même de dire si elle frappait les regards depuis la cabane Sciora. Aussi, comme il y avait là une traversée tout indiquée sur la gauche, nous l' avons suivie sur une certaine distance. Des traces indiquaient que d' autres avant nous avaient suivi cette voie1, bien que, d' après ce que nous avons appris par la suite, ce ne soit pas le meilleur chemin. Ayant franchi une brèche qui coupe la vire transversale — si oltrapassa una breccia — nous continuons à monter obliquement cinq à six mètres par des rochers de plus en plus difficiles et exposés, puis une autre fissure nous ramène à droite dans une cheminée verticale peu profonde qui s' élève de la dite brèche et se perd bientôt dans la paroi. Elle est difficile, la roche est mouillée, ce qui m' oblige à enlever mes espadrilles pour grimper en chaussettes. Tout ce passage revêt pour nous un aspect familier, car nous en avons une réplique exacte dans les Galles du Nord. C' est la cheminée Gibson au Glyder Fach, assez facile au début, soit en « opposition », mais qui vous laisse très embarrassé dans sa partie supérieure où les deux parois latérales disparaissent. Nous trouvons là deux pitons qui ne sont pas, eux non plus, absolument indispensables; toutefois, abandonnant nos scrupules, nous les utilisons carrément pour nous assurer. Nous parvenons ainsi au pied d' un profond couloir-cheminée montant à gauche, non pas à l' arête, mais à une encoche, et je me rends compte alors que j' ai fait fausse route. Néanmoins la suite de l' ascension se déroule agréablement, et une heure plus tard, sans autre aventure, nous sommes au sommet.

Après une longue halte au soleil dans une niche abritée, nous examinons la carte et arrivons à la conclusion que la meilleure voie de descente sur le versant italien doit être par le Col Cengalo, et nous commençons la descente le long de l' arête E. vers la Punta Sertori; mais lorsque nous sommes assez bas pour pouvoir bien observer la Punta, nous nous rendons compte qu' il ne sera pas facile de trouver la route ordinaire du col en tournant le flanc sud, aussi abandonnant notre projet initial, nous nous décidons à tenter une descente directe par la face SE. du Badile. Cela ne va pas trop mal au début, mais nous appuyons trop à droite et nous nous trouvons finalement coupés de pentes de neige inférieures par une muraille d' une centaine de mètres, abrupte et intraitable. Elle présente quelques jolies corniches; nous descendons en quatre longs rappels, le premier exigeant un mouvement latéral de pendule combiné avec la descente verticale.

1 Cf. C. Rossât: Une ascension décevante, Les Alpes, 1938, p. 204.

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