Toponymie orographique de la Suisse | Club Alpino Svizzero CAS

Toponymie orographique de la Suisse

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Avec 1 carie.Par Frédéric Montandon.

V.

Gütsch et Mayen.

Il est intéressant de remarquer que la plupart des termes qui servent, dans notre pays, à rendre l' idée de « tas de foin » ou de « meule de blé » ont des correspondants parmi les noms de montagnes. Ainsi mei, « meule de foin », fait songer au Meli de la Niva, sommet du val d' Hérens, et à la Roche-Melon des Alpes Cotiennes — cuchet, « petit tas de foin », rappelle le Mont-Cochet du Jura vaudois et le Cucheron dauphinois — cheillon, « tas de foin », est un nom qui ressemble de façon frappante à celui du Mont Blanc de Seillon, au fond du val d' Hérémence, et à celui de la Pointe de Chilien, dans le Chablais — maya, « meule de blé ou de foin » est exactement le même mot que celui qui sert à désigner des pointes de rocher dans le Valais: Zα Maya de Ferret-to Maya d' Arolla, la Maya de Ferpècle, la Maya de Lovègne. Ces homo, nymies n' ont rien d' étonnant; il est tout naturel qu' un même vocable soit appliqué indistinctement à un tout petit monceau élevé par la main de l' homme ou à une vraie montagne, façonnée par la nature. Le degré n' im pas; c' est la forme qui est essentielle.

Tout alpiniste qui cherche à s' expliquer les noms des sommets qu' il gravit ou qu' il contemple peut aisément arriver à la constatation qui vient d' être exposée. Cependant, nous étions loin de nous douter qu' à mei, cuchet, cheillon et maya, l'on pût ajouter toute une longue série d' autres mots français signifiant « tas de foin », avec leurs noms de montagnes correspondants loin de nous douter de cela jusqu' à ce que nous ayons eu connaissance d' une étude, due à M. K. Miethlich, sur toutes les formes dialectales de notre langue rendant l' idée de « tas ( ou meule ) de foin ( ou de blé ) ». Les divers termes ainsi récoltés par cet auteur dépassent le chiffre de deux cents. Ils se répartissent sur tout le territoire de l' ancienne Gaule, et pour un grand nombre d' entre TOPONYMIE ORO GRAPHIQUE DE LA SUISSE.

eux, la double signification est parfaitement attestée: d' un côté « tas de foin » ( ou « tas » en général ), et de l' autre « colline » ( ou « sommet » ). Ainsi but, butte, dans l' ouest de la France — cache, coutzet, en Suisse — motte, mouto, dans le Dauphiné — stock, « tas de gerbes » en Belgique, même mot que le nom générique de montagne stock de Suisse alémanique — bau, baou, « grand tas de paille » en Auvergne, même mot que le bau provençal, « rocher, sommet ». Cette double signification ressort avec plus de clarté encore quand on apprend que le substantif français mont ( « montagne » ) a aussi le sens, en Picardie et dans les Flandres, de « tas de foin » ou de « tas de tourbe ».

En continuant à consulter l' étude de M. Miethlich, nous nous sommes persuadé que c' est la même racine, exprimant l' idée de « monceau », de « protubérance », de « pointe », qui a donne d' un côté le nom commun auvergnat suche, « petit tas de foin », et de l' autre le nom propre ce la Suche, pointe rocheuse sur Vouvry ( Valais ). Le mot pointe lui-même ne désigne-t-il pas, en Auvergne aussi, « tas de 8 à 12 gerbes mises debout »? De plus, nous pensons qu' il y a davantage de corrélation entre le Mont Baron sur Bernex ( Haute-Savoie ) et un baro ou baron au sens de « tas de foin » ou de « tas de pierres », qu' entre ce Mont Baron et un baron, seigneur hypothétique qui aurait régné sur la région! Nous pourrions multiplier les exemples. Que l'on veuille bien nous permettre de mentionner encore les suivants: — Dans le canton de Neuchâtel, mètché signifie « rouleau de foin », et dans l' Oberland bernois, le mot Metsch s' applique à des contreforts de montagnes. Même mot que la Meidje du Dauphiné. Dans le val d' Aoste, burga signifie ( d' après un auteur cité par M. Miethlich ) « monceau de 5 ou 6 gerbes de paille », et ce terme évoque en nous le Bürgenstock du lac des Quatre Cantons. En Auvergne, kuma signifie « tas de foin », et dans les Pyrénées, coma est un nom générique de montagnes 1 ). En Savoie, marrai signifie « gros tas de foin dans la grange », et dans le Valpelline s' élève le Mont Mary. Dans le département du Puy de Dôme, pignon signifie « meule de foin », et au fond du val d' Hérens, l' alpe d' Arolla est dominée par la coupole blanche du Pigno.

Tous ces mots se perdent dans la houle des siècles révolus; leur origine remonte plus haut que ce que nous pouvons nous imaginer. Tels ou tels termes se sont fixes dans telle ou telle région, et d' autres pas. Pourquoi?... Nous ne le saurons probablement jamais, et il serait oiseux de nous plonger dans de si épineux problèmes. L' essentiel est de constater que l'on retrouve dans l' Europe entière des « îlots de survie » pourvus encore de mots pareils les uns aux autres et dont la signification est identique ou similaire. Si le Bürgenstock est une sommité suisse, le mot burgu a le sens de « colline » en Sicile. S' il y a plusieurs Mayas dans le Valais, maya signifie aussi « montagne, rocher » en Albanie.

En ce qui regarde la toponymie orographique de la Suisse, deux des termes rendant l' idée de « tas de foin » ou de « tas » en général offrent un intérêt tout spécial. Ce sont cuchet et maya.

En effet, la racine de cuchet, avec ses nombreuses variantes, coz-, cok-, tout-, gug-, est la même que celle d' un substantif fort répandu en Suisse alémanique: Gütsch. Et d' autre part, may-, avec les variantes mei-, mail-, malh-, nous explique le substantif romand bien connu mayen.

Jetons un coup d' œil sur les toponymes européens qui procèdent de cok-.

Dans les Alpes françaises, les divers Mont de la Coche, Cime de la Cochette sont nombreux. Au XIVe siècle, un Cuchetum ultra Dravenam est le nom d' une montagne appelée aujourd'hui Cuchet, dans le département de l' Isère. Entre Rome et Viterbe s' élève un quasi-homonyme des Coche et des Cochette: c' est le Poggio di Cocchia. En Ligurie, il y a une Rocca Cucca et un Monte Cucco, et dans le Tessin, on lit souvent sur la carte: Monte Cucco, ou Moncucco, et parfois aussi Monte Cocco. Dans la terminologie corse, cozzo a le sens de « légère hauteur » ( Olivieri ), et cuq celui de « mamelon, colline en pain de sucre » ( Rodiédeux mots qui, non seulement sont de signification similaire, mais qui proviennent de la même racine, le zz ( dz ), le ch, le c ( k ) et le q étant permutables entre eux. En irlandais, coiche signifie « montagne » ( O' Reilly ), et l'on retrouve en anglais et en danois les formes cock et kok pour désigner un « tas de foin » ou un « monceau » quelconque. Dans les Pyrénées, un ancien terme, écrit cog ou coig ( à comparer avec le coiche irlandais ), se prononçait de façon spéciale, à peu près coch, cotch, coyt ou coytch. Actuellement, le tch s' est dissocié, et l'on prononce cot en Bigorre, mais coch dans les vallées d' Aspe et d' Ossau et en Aragon ( Lespy, cité par Meillon. Deux sommités dominant la vallée de Cauterets s' appellent Cot d' Hom.

Le cotch pyrénéen et le coiche irlandais ne font qu' un avec les cotschen grisons. Mais ici, une homonymie entre en ligne de compte; en romanche, l' adjectif cotschen signifie « rouge », et il est probable que Foil cotschen doive rendre l' idée de « rocher rouge » ou « arête rouge ». D' autre part, dans Ils Cotschens, dans Cotschens da Tavrü, etc., noms désignant des pointes ou des parois rocheuses, le terme cotschen n' est pas un adjectif, mais bien un substantif, une simple variante de gütsch.

Au Tyrol, le mot Kogl est un nom générique s' appliquant fréquemment aux cimes des Alpes. C' est le frère des Guggel, Guggen et Guggi suisses. Dans le bassin moyen de l' Isonzo, deux montagnes se font face, de chaque côté de la vallée, et toutes deux s' appellent Cuc. Quant au Kukuk de Transylvanie — sommité de 1360 m. nous ne savons s' il y a là un rapport avec le nom allemand du coucou.

Dans les longues européennes, l'on peut suivre la trace de la racine cok-, coz- jusque chez les peuples caucasiens, qui rendent l' idée de « montagne » par les substantifs khokh ou koudj. Le nom du Caucase lui-même se rattache à la même racine, et cette chaîne imposante compte quelques modestes homonymes méditerranéens: le Monte Caucaso de Ligurie et deux Monte Cocuzza en Italie méridionale. Plus loin encore que le Caucase, nous arrivons près de la limite des idiomes aryens, à la chaîne de l' Hindou, dont l' un des sommets se nomme Kochat. Koutch et Kochat sont des parents, éloignés dans l' espace, mais rapprochés sous un autre point de vue, des Gütsch, des Coutzet et des Cotschen helvétiques. Ce cas n' est pas surprenant, ni le seul TOPONYMIE OROGRAPHIQUE DE LA SUISSE.

de ce genre. N' existe pas, en effet, à l' est de la mer Caspienne, un petit chaînon appelé Kulmatsch, cousin de nos Kulm et de nos Cuolm, mais entouré de noms turcs: Kopel Dagh, Kuren Dagh et Sjagirim Dagh?

Dans les langues anciennes, la racine des Cochet, des Caucase et des Guggen est facilement reconnaissable dans le cacumen latin, dont le sens est « cime d' un arbre ou d' une montagne », « pointe, sammet » ( Ernout et Meillet ), et qui tient directement du sanscrit kakudmant, « montagne » ( Pictet ). Le terme kakud signifie d' ailleurs « sommet ».

Quelle est la signification de mayen, et quelle est l' origine de ce mot? En consultant le dictionnaire du doyen Bridel, nous apprenons qu' un malen est un « chalet où l'on va en mai. Les maïens « sont des pâturages printaniers, avec un petit bâtiment ». On voit qu' il y a là deux définitions — et non pas une seule —, ce qui, au premier abord, peut sembler embarrassant. Dans la relation d' une course au val de Bagnes en 1818, le même auteur emploie mayen dans le sens de « chalet »: — «... nous arrivâmes à Bonatchissa, réunion de Mayens ( Chalets ) dans un vallon au bord de la Dra:ace. » — Le mot est en tous cas fort ancien, car l'on trouve la phrase suivante dans un acte de 1304, mentionné par Jaccard: — domunculas que vulgariter maeyns nuncu-panlur, c'est-à-dire: « maisonnettes appelées vulgairement mayens ». De notre temps, il semble qu' on pencherait pour la signification de « pâturage ». M. le prof. Muret définissait mayen comme suit: « pâturage de printemps et d' au, dans le Valais », mais en même temps, et avec juste raison, il relevait le fait que la rudesse du climat valaisan ne permet pas qu' on se rende aux mayens avant le mois de juin.

En Suisse alémanique, le correspondant de mayen est le substantif maiensäss, avec les mêmes variantes dans la définition. Pour l' auteur grison Theobald, « man versteht unter Maiensäss die unteren Alpenwiesen, ungefähr bis an die Grenzen der Waldvegetation... » Donc: un pâturage. Mais actuellement, on explique en général le terme süss par le verbe allemand sitzen, avec le sens de « demeurer, résider », ou par le substantif vieil-allemand Saza, « camp, siège ». Maiensäss signifierait ainsi: « demeure du mois de mai ». Nous avons déjà exposé notre manière de voir, dans un précédent article* ), au sujet du terme süss; nous tenons ce dernier comme provenant de la racine sass, sax, signifiant « rocher, montagne ». Quant à l' étymologie du mois de mai, il serait sage de la laisser définitivement tomber — cela aussi bien pour maiensäss que pour mayen, d' abord pour la raison déj i indiquée, à savoir que ce n' est pas au mois de mai que les montagnards s' installent dans les pâturages de moyenne altitude ( 1400 à 1700 m .), et ensuite parce que beaucoup de Mayen, de Maienberg, de Maiensäss, de Maisass, de Majing sont situés soit plus haut ( autour des 2000 et 2400 m .), soit plus bas ( autour des 500 et 800 m .) que les pâturages en question.

Pour nous, mayen n' est qu' un terme de même racine que maya, avec le suffixe nasal ligure -en ( -in ). Sa signification primordiale est « montagne », mais peu à peu, elle s' est rétrécie au sens de « montagne de moyenne altitude ». Mayen et les Maya valaisannes ( a final quasi-muet ) ont du reste leurs corrrespondants non seulement dans les Alpes françaises, Cime des Mayes, la Grande Ma ye, les Mailles, mais aussi, et comme nous l' avons déjà vu, dans les montagnes albanaises: la Maya Viavet, la Maya Herapit, la Maya Koznit. Dans les Pyrénées, mail ou malh ( lh mouillée ) est un nom générique qui a tantôt le sens de « montagne », tantôt celui de « gros rocher saillant ». D' après Meillon, « ce même mot est également employé pour désigner ce qu' en alpinisme on appelle un gendarme ».

Il reste à élucider la question du double sens, pour le mot mayen, de « pâturage » et de « chalet ». Comme nous l' avions fait remarquer au sujet de saas, sass, säss, la signification des noms alpins passe souvent de « montagne » à « alpage », et même de « alpage ( pâturage ) » à « chalets d' alpage ». Nous donnions les deux exemples suivants: — le substantif italien monte, dont le sens est « montagne », mais qui, au Tessin, a fini par s' appliquer, sous la forme plurielle monti, à une réunion de plusieurs chalets — puis le substantif alp qui, en dialecte lombard, n' a pas seulement les sens de « montagne » et de « pâturage alpin », mais aussi celui de « étable avec laiterie située dans les montagnes ». Notre mot mayen a subi les mêmes vicissitudes; comme alp, il rendait à l' origine l' idée de « montagne », puis il s' est appliqué aussi aux pâturages alpins, et enfin aux chalets qui s' élèvent sur ces pâturages. La double définition donnée par le doyen Bridel pour maïen se trouve ainsi toute expliquée.

Notre carte montre la répartition des toponymes procédant de la racine kuk, cotch. Les noms ( ou plutôt: les familles de noms ) que nous avons représentées par des signes conventionnels ont été relevés d' apres l' Atlas Siegfried. Il est probable que quelques Guggi, Gütsch et Cuco nous aient échappé; mais il faut se dire, d' autre part, que notre Atlas national n' est pas un catalogue de tous les noms géographiques ou cadastraux du pays. En ce qui touche le seul canton des Grisons, l'on peut se rendre compte de la chose en consultant le Rätisches Namenbuch de MM. de Planta et Schorta. Un assez grand nombre de ober Gugg, under Gugg, Gügler, Gütscha, Cotschens, Moncuch, etc., mentionnés par ces auteurs, ne figurent pas sur les cartes. Quoi qu' il en soit, l'on remarquera la façon dont se groupent les Gütsch, avec la variante Gitsch, dans la Suisse centrale. Plus à l' est, ce mot se change en Guscha. Les Gugg se cantonnent principalement dans les régions septentrionales du pays, puis dans l' Oberland bernois, dans le haut Valais et chez les Walser des Grisons. Les formes romanches Cucal et Cotschen correspondent respectivement aux Gugel et aux Gütsch ( ou Gutsch ) germaniques. Dans les régions de langue italienne, on trouve des Cuco, des Cucca, des Cozzo. Enfin, le lecteur ne manquera pas de se demander pourquoi la Suisse romande est si pauvre en Cochet, en Couca, en Cotze, en Cuche... Pourquoi?... Nous ne savons pas! Nous pouvons seulement constater, par exemple, que, si nous n' avons pu placer aujourd'hui que 6 signes conventionnels dans les domaines du bas Valais et des Alpes vaudoises et fribourgeoises, les mêmes territoires — suivant les cartes précédemment publiées — sont 3 fois plus riches en Charme et Charmette ( 18 signes ), 4 fois plus riches en Van et Vanil ( 25 signes ), et 5 fois plus riches en Balme et Barme ( 31 signes ).

Bibliographie.

( Bridel, Ph.)t Course à l' éboulement du glacier de Gétroz et au lac de Mauvoisin, au fond de la vallée de Bagnes, 16 mai 1818. Vevey. Guex, Jules, Noms de lieux alpins. Esquisse de toponymie sommitale. Les Alpes, t. XI, p. 431 à 440.

Joyce, P. W., Irish local names explained. Dublin. Lespy, Dictionnaire Béarnais. Miethlich, Karl, Bezeichnungen von Getreide- und Heuhaufen im Galloromanischen.

Aarau, 1930. ( Avec cartes des différents termes dialectaux. ) Olivieri, Dante, Dizionario di Toponomastica Lombarda. Milan. Planta ( Robert v. ) und Schorta ( Andrea ), Rätisches Namenbuch, Band I: Materialien.

Zürich, 1939.

Szadrowsky, Manfred, Walserspuren. Les Alpes, t. XVII, p. 22 et 60. Theobald ( G. ) und Tarnuzzer ( Chr. ), Naturbilder aus den rätischen Alpen. Coire, 1920.

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